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22/05/2012

LA NÉVROSE CHRÉTIENNE

AVERTISSEMENT DU COPISTE

Quand on possède un document de cette importance on n'a pas le droit de le garder égoïstement pour soi. Le savoir étant universel, on doit le mettre à la disposition des autres. Cet ouvrage est mis en ligne sur internet (de manière désintéressée et à titre personnel), dans un but d'éducation populaire et de formation humaine, par Louis BALLESTER dit JOINVILLE, (Secrétaire de l'Association des athées des Pyrénées-Orientales), à raison d'une ou deux pages par jour.
http://associations.midiblogs.com
delavant@sfr.fr

Pages 1 à 152

LA NÉVROSE CHRÉTIENNE
Par le Docteur Pierre Solignac
Éditons de Trévise
34 rue de Trévise 75009 Paris

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Le docteur Pierre Solignac a publié aux Éditions Flammarion, deux livres de psychologie médicale, Pour un nouveau médecin de famille et Vivre sa guérison, dans lesquels il expose les conclusions de son expérience clinique et psychologique. Il a reçu une formation chrétienne classique et milita pendant dix-sept ans dans les rangs du scoutisme. Il s'est toujours intéressé aux interactions du moral et du physique et au retentissement de l'angoisse et de l'agressivité refoulée sur les organes et le corps en général. Il est actuellement médecin de l'Hôpital Saint-Michel et directeur d'enseignement clinique à la Faculté. Il est particulièrement attiré par tous les problèmes, pour les malades comme pour les médecins, du domaine de la psychiatrie, de la psychosomatique et de la sexologie.

Le docteur Pierre Solignac, médecin généraliste qualifié en psychiatrie, a vingt ans de pratique hospitalière et privée. Médecin de l'Hôpital Saint-Michel, ancien médecin-psychiatre de la Mission de France à Pontigny, il est le psychiatre d'un certain nombre de communautés religieuses, tant masculines que féminines. Cette activité professionnelle particulière, l'a incité à étudier le rôle de l'éducation chrétienne traditionnelle sur l'équilibre (ou le déséquilibre) de ceux qui l'ont subie. Le résultat de ses réflexions et de son expérience est un livre qu'il a intitulé La Névrose chrétienne.
Dans la première partie de l'ouvrage l'auteur relate un certain nombre d'observations cliniques qui démontrent que beaucoup de chrétiens, prêtres ou laïcs, sont physiquement malades à cause de leur éducation. Ils découvrent progressivement qu'ils sont construits "du dehors et non du dedans", qu'ils sont légalistes et cherchent le moyen d'avoir bonne conscience : malheureusement ou heureusement, leurs corps réagissent et les obligent à réfléchir.
Dans la deuxième partie de cet ouvrage, le docteur Solignac aborde le problème de l'opposition entre l'évolution profonde de la société et de la civilisation et la névrose institutionnelle de l'Église qui l'empêche de prévoir et d'éduquer les hommes dont elle est responsable. Les discours de la hiérarchie, quoi qu'il en paraisse, sont stéréotypés. Sans arrêt, ils se réfèrent à la "Loi" et témoignent souvent d'un manque de confiance en l'homme "marqué par le péché originel".
Dans la dernière partie de l'ouvrage, l'auteur propose une réflexion sur la façon dont il faudrait modifier l'éducation chrétienne pour qu'elle permette à l'homme de ce temps de retrouver le sens vrai du message chrétien : toute une jeunesse est à la recherche d'une nouvelle spiritualité enthousiasmante et épanouissante à base de communication et d'amour.
L'Église-institution est-elle capable d'entendre cet appel ? Il est temps que, comme les prêtres qui ont quitté leurs soutanes noires symboles de deuil, nous abandonnions nos obsessions de mort et d'angoisse, pour vivre dès maintenant la joie de la Résurrection. Faut-il encore que l'institution accepte de mourir à elle-même. N'est-ce pas là le symbole de la crucifixion : mourir à soi-même c'est perdre le narcissisme primitif qui rend l'homme inapte à toute vie sociale et à tout échange profond avec autrui.
Jamais l'angoisse, le refoulement et la culpabilité ne nous permettront de devenir de bons compagnons pour nous-mêmes, seul moyen d'être de bons compagnons pour les autres et d'aimer réellement notre prochain.

Les pages de 1 à 8 sont des pages de garde avec le sommaire, qui a été reporté à le fin pour ne pas alourdir l'entrée en matière;
Par la suite, les pages manquantes sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre


page 9

AVANT - PROPOS

La névrose est une affection psychogène dont les symptômes sont l'expression symbolique d'un conflit psychique trouvant ses racines dans l'histoire infantile du sujet et constituant des compromis entre le désir et la défense.
Après vingt ans de pratique médicale, pendant lesquels j'ai tenté d'exercer une médecine de la personne, j'ai été frappé par le fait que l'éducation chrétienne traditionnelle favorisait les troubles névrotiques et les maladies psychosomatiques qui en sont la conséquence.
Ma formation chrétienne, mes études médicales et psychiatriques, le fait que j'ai soigné beaucoup de prêtres, de religieuses et de "laïcs engagés" m'ont obligé à réfléchir sur les raisons qui expliquent que nombre d'entre eux souffrent de troubles organiques qui ne sont que l'expression de leur angoisse et de leurs difficultés à vivre.
Des prêtres de plus en plus nombreux quittent le sacerdoce..., les séminaires et les noviciats se vident..., et pourtant, plus que jamais les jeunes sont à la recherche de Dieu et du sens de la vie.
L'éducation chrétienne permet-elle à l'homme de s'épanouir et de répondre au message révolutionnaire du CHRIST : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" ?

Rappel : La page 10 est une page blanche.

page 11

I - LA NÉVROSE CHRÉTIENNE ET L'HOMME

1 - La sacralisation de l'écrasement
2 - Comment le chrétien se libère-t-il de la culpabilité enseignée ?
3 - L'éducation chrétienne en question
4 - Maladie et culpabilité dans la théologie chrétienne

page 13

La sacralisation de l'écrasement

- Une belle image de prêtre
- Un agrégé de physique impuissant
- Une religieuse objet
- Un prêtre marié
- Un médecin catholique pratiquant.

page 15

La sacralisation de l'écrasement

Un de mes patients atteint de névrose d'angoisse, m'apporta spontanément son livret de famille catholique, qui lui avait été remis lors de son mariage, en 1939; sur la dernière page de ce livret était écrit, en caractères gras, le texte suivant :

Chrétien,
Souviens-toi que tu as, aujourd'hui,
Ton Dieu à servir et à glorifier,
Ton Sauveur Jésus à imiter,
La Vierge, ta mère à prier,
Tes péchés à expier,
Ton âme à sauver,
La mort, peut-être à souffrir,
L'enfer à éviter,
Le ciel à gagner.

Prière à réciter pour gagner l'indulgence plénière à l'article de la mort :
"Seigneur, Mon Dieu,dès maintenant, quel qu'en soit le genre et selon qu'il Vous plaira, d'un cœur tranquille et soumis, j'accepte de Votre main la mort, avec toutes ses angoisses, ses peines et ses douleurs".
(Quiconque, après avoir confessé ses fautes, et reçu la sainte communion, récitera cette prière en latin ou en français, même longtemps avant sa mort et en pleine santé, gagnera une indulgence plénière qui lui sera appliquée au moment de la mort, suivant la pureté de sa conscience).

page 16

Une belle image de prêtre

Un prêtre, d'une cinquantaine d'années, vint me consulter, pour des maux de tête, des vertiges, des douleurs abdominales et pelviennes, des vomissements, résistant à tout traitements depuis dix ans. Il continuait à assumer, le mieux possible, ses charges de curé. Il allait de médecin en médecin, s'adressant plus particulièrement aux otorhino - laryngologistes et aux gastro-entérologues. Son dossier était complet : de nombreux examens de sang, des électrocardiogrammes, des radiographies du crâne, de la vésicule et de l'intestin.
Notre premier entretien fut consacré à la longue histoire symptomatique de ce malade, qui me décrivit, en détail, la couleur, l'odeur, l'aspect tantôt haché, tantôt liquide de ses selles, l'intensité de ses vertiges particulièrement gênants lorsqu'il disait la messe ou qu'il donnait la communion, la durée de ses insomnies dues à ses douleurs pelviennes irradiantes, qui l'obligeaient à se lever plusieurs fois dans la nuit pour uriner.
Après un examen clinique soigneux je regardais un à un tous ses examens. Le dernier bilan remontait seulement à quelques semaines. Il était, encore une fois, entièrement normal. Comme cela m'arrivait souvent dans ma pratique quotidienne, il fallait que je dise à ce malade qu'il n'avait rien d'organique, que tous ses organes étaient sains, mais que je comprenais fort bien qu'il était malade, qu'il souffrait et qu'il avait besoin d'un traitement, non seulement médical, mais aussi psychologique.
Le fait que je le reconnaisse et que je l'accepte comme malade parut le soulager. Je lui donnai un traitement symptomatique très simple et lui demandai de venir me revoir s'il le désirait, pour que nous parlions un peu de lui, de sa vie de prêtre, de ses difficultés et de ses problèmes passés et actuels.

page 17

"Les troubles dont vous vous plaignez ne sont compréhensibles que si on ne les considère pas comme isolés et extérieurs à votre personne. Il faut les replacer dans votre propre histoire présente et passée".
Sans bien comprendre ce que je lui disais, ce prêtre accepta de revenir me voir, pour parler d'autre chose que de ses maladies.
Les première consultations qui suivirent furent un peu difficiles, car mon patient avait du mal à parler de lui. Il commençait toujours par me raconter en détail les troubles qu'il avait ressentis depuis notre dernier entretien. Puis peu à peu, il commença à s'intéresser à sa propre histoire qu'il me livra, bribes par bribes. La sixième consultation marqua un tournant important dans notre relation. : pas une seconde il ne me parla de ses troubles. Je vais, en quelques pages, résumer nos entretiens.
"Quand je pense à mon enfance je suis frappé par le peu de souvenirs que j'ai de mon père. Ma mère, par son mariage, avait été transplantée loin de sa province natale. Elle était sauvage et n'avait de contacts vrais qu'avec le prêtre de la paroisse. Je suis persuadé qu'elle décida très tôt que son fils unique serait prêtre. Elle m'a entouré de bandelettes et promis au sacrifice. La base de mon éducation a été la peur, le sens du devoir et celui de la grandeur. On me rappelait souvent la phrase du général Lapérine : "Quand nous avons à choisir entre deux chemins, il faut prendre le chemin le plus dur : la peur est le signe du devoir". Très tôt j'ai eu des cauchemars, je me voyais brûlé par les flammes de l'enfer, je criais, paraît-il, comme un damné. Le médecin rassurait ma mère en lui disant que c'était des fièvres de croissance. En fait, le péché mortel a hanté toute mon enfance et je me confessais souvent en ayant peur de ne pas m'accuser suffisamment. Je me souviens d'un texte de mon catéchisme. Il s'intitulait : Par mes péchés, j'ai mérité l'enfer. Je l'ai tellement lu et relu, que je le sais, encore presque par cœur.

page 18

"Oh ! Qu'elles sont affreuses les tortures des damnés de l'enfer. Il sont privés, pour toujours, de la vue de Dieu. Ils souffrent dans un feu mille fois plus brûlant que tous les feux de la terre. Ils entendent sans cesse des blasphèmes, des cris de rage et de désespoir. Ils sont au milieu des démons, et combien de temps cet affreux supplice durera-t-il ? Il durera toujours, toujours, une éternité.Oh ! que l'enfer est donc terrible, et voilà ce que mérite le péché mortel. En ce moment, j'ai peut-être, moi-même, des péchés mortels dans mon cœur. Si je mourais maintenant je serais donc précipité en enfer. Oh ! mon Dieu, ne permettez pas que je meure dans cet état. Je me repens sincèrement de tous mes péchés, et je vous promets de ne plus vous offenser".
Ma mère se gardait de tout geste de tendresse à mon égard, car il fallait m'endurcir. Elle m'embrassait sur le front, et me tendait, ensuite, sa joue droite. Je ne me souviens pas qu'elle m'ait pris sur ses genoux.Elle me prit dans ses bras une seule fois : le jour de ma première communion. À la fin du déjeuner, le curé de la paroisse annonça que j'entrais au séminaire, car j'avais la vocation. Jésus m'avait dit dans mon cœur d'être prêtre. J'étais ébahi et inquiet, je n'avais rien entendu de pareil. Mais la joie de l'assistance, le sourire et la tendresse de ma mère, le fait d'être une vedette qui eût droit à la première part du gâteau, apaisèrent un peu mon inquiétude et mes doutes.
C'est ainsi que j'entrais au petit séminaire. Ma première impression fut désagréable. C'était une grande bâtisse, triste, de style napoléonien, avec de longs couloirs sombres et des dortoirs immenses. Combien de fois les ai-je parcourus, en rang et en silence, les mains derrière le dos, sous l'œil sévère d'un prêtre guettant le moindre chuchotement ! Nous étions surveillés avec une extrême sévérité, et la peur du corps professoral tout entier, était qu'il y ait, entre nous, des amitiés particulières. Dans la cour de récréation, nous devions jouer tous ensemble. Si l'un de nous restait seul dans un coin à réfléchir ou à jouer seul, il était accusé immédiatement d'avoir de mauvaises pensées.

page 19

Le fait d'être deux était encore plus grave.Il était impossible d'avoir un copain, un ami, toute relation privilégiée était considérée comme malsaine. Au dortoir il fallait s'endormir avec les mains sur la couverture....
Je me souviens d'une de mes première confessions. Je ne comprenais pas les questions que me posait le prêtre.
- As-tu des mauvaises pensées ?
Silence interrogateur de ma part.
- laisses-tu ton esprit vagabonder ?
- Oui, cela m'arrive. Je rêve de ce que j'aurais voulu faire. J'aimais beaucoup bricoler. Je voudrais être menuisier.
- Est-ce que tu te touches ?
- Me toucher quoi ?
Après un silence que je sentis chargé de menaces, le prêtre me renvoya, avec, pour pénitence, deux "Je vous salue, Marie".
Pendant toute cette période j'ai beaucoup travaillé.J'étais "premier de classe". Cela me valut une certaine considération de la part de mes condisciples et de mes maîtres. Quand je rentrais à la maison, j'avais l'impression d'être un être à part. Ma mère m'embrassait sur le front, mon père me serrait la main. Je n'ai jamais su s'il était d'accord avec ma vocation. Il ne donnait jamais son avis. Pendant mes séjours à la maison, le curé de la paroisse, venait régulièrement nous rendre visite. Il s'intéressait beaucoup à mes places de premier et me félicitait en me tirant l'oreille.
J'ai le souvenir d'une enfance solitaire : pas de camarade au petit séminaire; pas de camarade chez moi. Je regardais avec nostalgie, les enfants des voisins, se battre, courir, crier dans le jardin mitoyen. Ma dignité de séminariste ne me permettait pas de tels ébats. Je faisais de longues marches solitaires dans la campagne. Parfois, mon père m'accompagnait. Il restait silencieux et me serrait fortement la main. Il me désignait, du bout de sa canne, quelques fleurs ou quelques arbustes, en m'en donnant le nom latin. Nous n'avons jamais eu une seule conversation.
Quand mes cousins venaient à la maison, je les sentais en même temps très gênés et admiratifs. Nous restions sagement au salon à écouter les grandes personnes.

page 20

De temps en temps, nous avions le droit de jouer aux dominos ou à la bataille. Je mettais un point d'honneur à remporter toutes les parties. Je n'avais, en fait, aucun moyen d'exprimer mon agressivité.
Les grandes vacances étaient pour moi, une épreuve particulièrement pénible.Tous les matins, j'allais servir la messe de sept heures, ensuite j'aidais le sacristain à ranger les ornements. C'était un brave vieux militaire à la retraite. Il était peut-être le seul, avec mon père, à avoir perçu ma tristesse et mon désarroi. Après la messe, il m'emmenait souvent chez lui pour me montrer quelque trophée, ramené de ses campagnes. Il avait, en particulier, un magnifique sabre qui avait dû trancher quelques têtes. Je me souviens d'en avoir rêvé. Je me voyais dans la cour de récréation du petit séminaire, coupant la tête de mes condisciples, jamais, je crois, celle de mes professeurs.
Le dimanche je faisais la quête à toutes les messes. À la fin de l'office, le curé appréciait, d'un coup d'œil, le contenu du panier. Il manifestait souvent son mécontentement : "Ils sont toujours aussi pingres, je le leur dirais dimanche prochain".
Les quêtes étaient beaucoup plus abondantes quand un missionnaire venait prêcher pour les mission, les séminaires ou les vieux prêtres. Leur abondance était directement proportionnelle à la véhémence et aux vociférations du prédicateur.
Je m'amusais à apprécier les arguments les plus rentables (j'appréciais la rentabilité au nombre de billets qui emplissaient mon panier). La charité, l'amour du prochain démuni avaient un impact moyen. L'accumulation des bien matériels, signe de turpitude et d'égoïsme, faisant injure à la pauvreté du Christ , avaient un succès nettement plus important.
En fait, le plus rentable, était la culpabilité et l'angoisse : je me souviens d'un missionnaire puissant et basané, qui avait le don de remplir mon panier à ras bord. Il utilisait toujours le même genre d'arguments : "Votre attachement à l'argent vous perdra et vous mènera en enfer. Êtes-vous sûr de l'avoir bien acquis et de ne pas avoir exploité votre semblable ?

page 21

Certains parmi vous doivent avoir bien mauvaise conscience. Sachez partager vos bien pour obtenir l'indulgence du Seigneur".
Cet appel à la mauvaise conscience me gênait. Je sentais le trucage, sans pouvoir bien l'analyser. J'ai toujours gardé un sentiment de culpabilité par rapport à l'argent, et je crois que ces diatribes des dimanches de mon enfance n'y sont pas étrangères.
Mon entrée au grand séminaire fut, pour moi, une véritble libération. Nous avions chacun notre chambre, et nous pouvions lire, tard, le soir sans être inquiétés. Nous n'avions pas le droit d'aller dans les chambres les uns des autres, Notre territoire était véritablement chasse gardée. Le prétexte officiel était que nous n'avions pas de temps à perdre en discussions stériles. Nous pouvions nous rencontrer au réfectoire ou pendant les récréations.
De mon éducation "grand séminaire" j'ai retenu essentiellement des slogans à base de grandeur, de devoir et d'obéissance. C'est à cette période que j'ai connu mes premières angoisses et mes premières insomnies. Je vivais dans la peur de ne jamais en faire assez. Je me sentais toujours coupable de quelque chose. Mes premières masturbations remontent à cette époque. Elles me laissaient, à chaque fois, une angoisse monstrueuse. J'allais m'en accuser immédiatement à mon directeur de conscience qui me donnait comme pénitence quelques pages de saint Augustin, de sainte Thérèse, ou quelque évangile à lire. Il aurait mieux fait de me conseiller de longues marches à pied, suivies d'une bonne douche froide.
Après avoir été éduqué dans la peur obsédante de l'homosexualité et des amitiés particulières, je découvris la peur, non moins obsédante, de la femme, symbole de tous les vices et de tous les dangers.
Quand nous sortions, toujours en groupe, je m'appliquais à n'en regarder aucune. J'essayais de tenir mon regard, ni trop haut ni trop bas. Mon éducation sexuelle était pratiquement nulle. Elle se limitait à quelques interdits : ne jamais recevoir une femme seule dans son bureau, ne la recevoir qu'au confessionnal, être très exigeant sur la tenue des femmes dans l'église, ne pas les accepter avec des jupes trop courtes ou des pantalons.

page 22

La vision de leur corps était à l'origine de mauvaises pensées. Je n'ai découvert que beaucoup plus tard que la vie était nécessairement sexuée et que la relation psychologique et affective avec la femme était indispensable à notre équilibre. C'est à cette période que j'ai connu ma première amitié. J'ai dû attendre vingt-deux ans pour en découvrir toute la richesse. Nous étions toujours ensemble et rapidement nous devînmes suspects. Le Supérieur nous convoqua séparément pour nous faire subir un interrogatoire en bonne et due forme. Il m'interrogea longuement sur le caractère de nos rapports, et me parla des dangers d'une relation trop exclusive avec un de nos condisciples. Il me demanda si j'avais des problèmes sexuels, si je me masturbais et si j'avais de mauvais rêves. Je sortis de son bureau ahuri et angoissé. Mon ami était fort heureusement, plus au courant que moi des problèmes sexuels. Il s'expliqua clairement avec le Supérieur et il osa prononcer devant lui le terme d'homosexualité. Il le rassura en lui affirmant la pureté de nos relations, et son désir, s'il sortait un jour du séminaire, de fonder une famille et d'avoir de nombreux enfants. Il me raconta cet entretien avec humour, et me décrivit l'air ébahi du Supérieur quand il lui parla de son éventuelle progéniture.
Cette mise au point fut salutaire, car le Supérieur, peut-être inquiet de voir partir prématurément un séminariste hétérosexuel, nous laissa finir tranquillement l'année scolaire.
Que vous dire d'autre sur ma vie au grand séminaire ? L'impression de ne pas avoir été préparé à la vie d'aujourd'hui. La théologie enseignée me paraît être le rabâchage d'un système où il n'y a rien de vivant. Un de nos supérieurs aimait à répéter : "Pour ce qui est de la vie sentimentale du prêtre, j'ai trois choses à vous dire sur ce qu'elle peut être : 1° rien, 2° rien, 3° rien". Suivait un petit silence pendant lequel il jouissait de son effet.
J'ai accepté le sacerdoce de bon cœur, tout en me rendant compte de la relativité de l'affaire. Je suis du bois dont on fait les flûtes. Avant de m'engager définitivement je me suis dit : "Être marié ou être prêtre, au fond quelle importance. Allons-y".

page 23

Quand j'y réfléchis, je crois que le désir de ma mère m'a beaucoup déterminé. Ce n'est pas pour rien qu'il y a des associations de mères de prêtres et qu'il n'y a pas d'associations de pères de prêtres ou simplement de parents de prêtres. Mon père était mort d'une hémorragie cérébrale pendant ma première année de grand séminaire. Ce malheureux est mort, je pense, de n'avoir jamais pu s'exprimer. Ma mère s'était durcie de plus en plus, et elle était l'image de la chrétienne admirable, passant sa vie entre l'église et les bonnes œuvres. Je me demande maintenant quelle a été la vie affective et sexuelle de mon père. Vraisemblablement nulle. Je suis certain que si nous avions eu entre nous une relation vraie, ma vie aurait changé d'axe. Le seul homme qui avait la parole à la maison était Monsieur le Curé. Dans toute cette affaire, son rôle me semble avoir été bien ambigu. Le verbe haut, bien en chair, il pontifiait... Pauvre père.
Quand j'ai commencé ma vie de prêtre, je me suis senti plein d'humilité et d'imperfections. Je me répétais souvent la phrase de Péguy : "Chacun combat avec ses moyens, Dieu départagera".
Peu à peu je me suis construit une image prestigieuse de prêtre, plein de châteaux intérieurs à la sainte Thérèse. J'aurais pu affronter n'importe quel monstre, car j'avais une cuirasse faite de grandeur, d'honnêteté et de sens du devoir. J'ai été nommé vicaire dans une des meilleures paroisses du diocèse (une communauté paroissiale, genre Saint - Séverin il y a vingt ans). Dans cette ambiance je pouvais faire fonctionner mon personnage de façon assez brillante. C'est à cette époque-là que dans un autobus, une femme s'exclama en me voyant : "Quelle belle image sacerdotale de prêtre".
J'évoluais parfaitement à l'aise dans un monde bourgeois qui comprenait parfaitement mon langage. Dans mes sermons, j'utilisais avec brio toutes les connaissance acquises : la spiritualité de la peur, de l'angoisse et de l'interdit. J'étais respecté, j'avais même l'impression d'être sur un piédestal. Quand je repense à cette période, il me semble en fait que je n'étais pas bien dans ma peau.


page 24

J'étais exalté en toutes choses. Je jouais un personnage apparemment cohérent mais que mon auto-critique désavouait. Je donnais à mes paroissiens la même éducation que celle que j'avais reçue. Je jugeais, j'affirmais, je condamnais sans jamais écouter. Je crois que je défoulais mon agressivité. Après quelques années de cette vie apparemment sans problème, on me proposa plusieurs postes intéressants pour celui qui veut faire carrière. Je les ai refusés. J'ai demandé la paroisse la plus pauvre du diocèse : une paroisse de banlieue industrielle, particulièrement défavorisée et en marge de la société que je connaissais.
Là vivait une population humainement détruite, repliée dans une opposition à tout ce qui signifie la vie : dignité, confiance, amitié, liberté,tendresse, bonheur. Cette opposition s'était particulièrement cristallisée contre l'Église, symbole des puissances d'exploitation, d'écrasement et de mépris qui régnèrent sur place autrefois.
L'absence de toutes les valeurs humaines que j'ai citées, avait créé une impossibilité presque totale de communiquer, une sorte de blocage dans le refus de tout dénouement. C'est là qu'a commencé mon drame. Je suis arrivé dans cette paroisse, plein de fougue et d'enthousiasme, avec ma belle image sacerdotale de prêtre. En quelques mois j'ai vidé mon église des quelques paroissiens qui y venaient encore. Les bourgeois ont eu peur de mon agressivité qui se voulait sociale : les exploiteurs ont fui. Quant aux exploités, ils n'ont rien compris à mon langage. L'Église actuelle veut lécher l'ouvrier comme elle a jadis léché le bourgeois; mais l'ouvrier, surtout celui qui vit dans un ghetto, replié dans son malheur, comme c'est le cas dans cette paroisse, n'est pas apte à entendre le langage traditionnel de l'Église, même si on a l'impression de le mettre à sa portée.
Je suis persuadé que dans cette commune les gens n'utilisent pas plus de trois cents mots. La communication n'existe pas. Ils ne connaissent ni la tendresse ni l'amitié, et vivent repliés dans leur cellule familiale. J'ai connu là, ignoré de tous, un immense isolement. Mon univers intérieur s'est effondré. C'est à cette période que mes troubles ont commencé.

page 25

Je me suis replié sur moi-même. j'ai rentré mon agressivité et mon angoisse, préoccupé uniquement de mes symptômes physiques. Je comprends maintenant, en en parlant avec vous, ce que veut dire régresser dans la maladie. Mes "maladies organiques" m'ont empêché de sombrer dans la dépression et le désespoir.
Aujourd'hui je prends conscience de ce que mon éducation a eu d'écrasant. Le curé recruteur de mon enfance ne s'est jamais intéressé à moi. Il lui fallait des vocations, pour la plus grande gloire de Dieu et de la sienne. Pas un seul de mes maîtres ou de mes directeurs de conscience n'a essayé de savoir les raisons de ma vocation. J'étais un bon élève, je ne posais aucun problème. Pas une seule fois je ne me suis mis en question. Je pourrais résumer mon éducation en quelques mots : "Être au service de son prochain, s'écraser devant lui, et n'exister qu'à travers lui" Comment communiquer avec l'autre quand on est incapable de communiquer avec soi-même ? Comment aimer l'autre quand on est incapable de s'aimer soi-même ? Je me sens coupable à tout moment. Je suis un homme d'Église incohérent; je parle d'amour et je me déteste et me sens asexué et agressif, mais cette agressivité est bien camouflée. Quand j'étais dans ma paroisse à Saint - Séverin, je la distillais du haut de la chair avec habileté. La concupiscence, la sexualité, l'argent, tout était bon. Je me souviens d'un sermon qui a eu son petit effet. J'en ai gardé le texte.
"L'argent, je le prends aujourd'hui comme symbole. L'argent c'est tout ce qui voile la soif et qui évite de puiser quelque part le vrai sens de la vie. L'argent c'est ce qui rend possible le rêve d'une satisfaction sans limite, parce qu'il en est la promesse. Et quand je dis l'argent, je ne veux pas dire seulement l'argent, je veux dire aussi tous les biens : la réussite humaine, la profession ou l'amour conjugal, le tiercé ou la maison de campagne, la renommée ou le diplôme. Je veux dire tout ça, mais surtout la manière dont on vit avec tout ça, je veux dire tout ce qui rend possible le pouvoir, la maîtrise de l'avenir ou la domination des autres. Il est des assurances qui paralysent, il est des rails de sécurité qui démobilisent, il est des idoles de bonheur qui dispensent de vivre.

page 26

L'argent je le prends comme symbole de toute fausse consistance personnelle qui empêche l'homme de reconnaître sa pauvreté. L'argent, je le prends comme symbole de toute sécurité qui n'attend plus rien de l'avenir. L'argent je le prends comme symbole de tout ce qui permet de se décharger de n'importe quelle dette envers n'importe qui, tout ce qui permet de ne rien devoir à personne. À travers l'argent se manifeste une des principales ruses de l'homme, pour tenter d'échapper à sa condition humaine en trichant".
Quand je relis ce sermon je n'en vois pas le rôle éducatif. Je ne crois pas qu'en culpabilisant l'homme, on lui permette d'assumer sa condition. L'argent comme but essentiel de la vie est sûrement condamnable. L'argent comme moyen de rendre heureux les autres, comme moyen d'améliorer les conditions de vie de ceux qui nous entourent, pourquoi pas ? Réussir sa vie comme laïc est aussi difficile que la réussir comme prêtre.
Si demain je devais travailler pour élever une famille, je ne sais pas ce que je ferais. Je m'en sens totalement incapable. Passer d'une responsabilité diffuse, presque verbale, à une responsabilité directe, je trouve cela difficile. Au nom de la vérité qui nous est enseignée, on a fait de nous des êtres tendus, plus aptes à juger qu'à écouter ou à aimer. La charité n'est trop souvent qu'une caricature de l'amour dans le genre pharisien : "Seigneur, je fais la charité". Je ne supporte plus cette expression : faire la charité. Je la sens comme injurieuse.
La véritable vocation du prêtre est d'être un homme de communication, communication horizontale, mais aussi communication verticale, c'est là, je crois, l'un des symboles de la croix. Son rôle n'est sûrement pas de condamner l'un pour rassurer l'autre. Il faut créer des lieux où l'homme se recompose, où il puisse s'exprimer librement et critiquer lucidement ses aliénations, communiquer avec les autres et retrouver le sens de la vie. Aucune structure extérieure, aucun aménagement bureaucratique ne peut procurer cela. Il faut que ça vienne de l'intérieur".

page 27

J'ai suivi ce prêtre pendant plusieurs mois. Je lui ai prescrit des médicaments calmants pour son anxiété, des anti-spasmodiques pour ses troubles digestifs et je l'ai écouté. Il a commencé par défouler son agressivité contre le curé de sa première communion, contre sa mère, contre son éducation. Un entretien a été particulièrement délicat: celui au cours duquel il se posa la question de l'authenticité de sa vocation.
- Plus j'y réfléchis, Docteur, plus j'ai la certitude de n'avoir pas décidé librement de ma vocation.
- Précisez ce que vous voulez dire. (Le rôle du psychotérapeute, n'est pas de conseiller ou de diriger, mais de faire réfléchir le patient en le renvoyant à lui-même).
- Je pense que j'ai été mis sur des rails sur lesquels j'ai cheminé sans réfléchir. Progressivement je me suis construit un personnage, un surmoi artificiel dans lequel je me suis enfermé. Cette "belle image sacerdotale de prêtre" est une cage dont je voudrais sortir. J'ai longuement joué mon rôle à la perfection comme un automate... Malheureusement la mécanique s'est déréglée.
- Pourquoi malheureusement ?
- Je ne vois plus le monde comme avant et je n'ai plus envie de me réfugier dans mon armure de prêtre admirable
- Peut-être ne vous en porterez-vous que mieux.
- Mais suis-je encore capable d'être prêtre ?
- Que voulez-vous dire ?
- Un prêtre peut-il vivre comme un homme normal ? Je ne désire pas avoir d'enfants. Je me sens incapable de les élever. Mais je voudrais avoir le droit d'aimer une femme sans me cacher et sans me sentir coupable. Le Père L... un de mes anciens confesseurs dirait que je veux vendre le cochon et garder le lard !
- Le lard c'est ce qui fait la valeur du cochon.
- C'est ma vocation d'homme de Dieu au service des hommes. Je pense que je tiens vraiment à mon métier de prêtre. Pourquoi n'avons-nous pas le droit de nous marier ?
- Est-il nécessaire d'être marié pour aimer ?
- Non, évidemment. Mais l'acte sexuel nous est interdit.
- Vous avez fait vœux de chasteté ?
- Oui, au sous-diaconat. Ce n'est pas véritablement un vœux c'est un engagement. Nous acceptons d'être célibataires et chastes et nous avançons d'un pas pour témoigner de notre accord. Au fond, ce dont je souffre le plus, c'est de ne pas avoir d'expérience. J'ai l'impression que je supporterais mieux la chasteté et le célibat, si j'avais eu une vie amoureuse et sexuelle avant d'être prêtre.

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Au cours des entretiens suivants nous avons beaucoup parlé de sexualité. Souvent il revenait au problème de son inexpérience. Il me parla plusieurs fois d'une jeune femme célibataire qui travaillait avec lui depuis plusieurs années. Il était évident qu'il en était amoureux. Un jour il arriva à notre rendez-vous très détendu.
"Docteur, j'ai sauté le pas !"
(Je restai silencieux)
"J'ai fait l'amour avec Anne - Marie... J'ai l'impression d'avoir été très maladroit... Après nous avons beaucoup parlé. Elle m'a avoué qu'elle m'aimait depuis longtemps. Je lui ai dit que je ne voulais pas me marier et que je voulais rester prêtre. Elle est pleinement d'accord et elle tient à continuer à travailler avec moi. Nous verrons plus tard. Pour le moment nous cacherons notre amour. Aucun membre de la paroisse ne doit s'en douter. Je suis sûr qu'un jour ou l'autre nous aurons le droit de nous marier".
Nos entretiens s'espacèrent. En quelque semaines je vis cet homme se métamorphoser. Épanoui, plein d'entrain et de confiance, il ne parlait plus que de son travail sacerdotal.
Je ne l'ai pas revu depuis un an. Tous les mois je reçois une lettre. Il continue à construire avec enthousiasme cette "maison d'Église" dont il m'a parlé maintes fois, ce lieu de partages et d'échanges où se réunissent exploitants et exploités. Une petite communauté chrétienne est née. Une quarantaine d'hommes et de femmes s'efforcent de créer des occasions de dialogues et d'échanges. Dans une de ses dernières lettres il écrit : "Cette petite communauté essaie dans son rôle de médiation, d'être à sa mesure entre le Dieu de Jésus-Christ et les hommes, l'Église d'hier et l'Église de demain".

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Un agrégé de physique impuissant

Un homme de 26 ans, agrégé de physique est venu me consulter pour impuissance. S'étant senti enfin adulte puisque "agrégé et dégagé des obligations militaires", il avait tenté quelques expériences sexuelles dans le seul but de se prouver que son organe mâle pouvait servir à autre chose qu'à la masturbation. Il était désespéré. Il s'était entraîné avec quelques prostituées pleines de bienveillance. Elles avaient tout essayé : peine perdue. Son sexe restait imperturbablement flaccide. Il avait tenté sa chance dans son milieu avec quelques demoiselles d'âge tendre, car il les aimait de dix-huit ans. Il avait été bien accepté jusqu'au moment où il avait voulu passer à l'acte. Il était d'ailleurs persuadé que ces demoiselles ne cherchaient que le mariage : "Une agrégé de physique c'est une marchandise très appréciée sur le marché". Il avait enfin entrepris les femmes de quarante ans, mariées et sous pilule, offrant donc toutes garanties quant à leur désintéressement. Tous ses efforts n'avaient donné aucun résultat. Quand il dansait il avait encore quelque érection, mais quand il était mis "au pied du mur" plus rien. Le calme plat.
Par acquit de conscience je pratiquai tous les examens propres à éliminer une origine organique, ils étaient parfaitement normaux. Nos deux premiers entretiens furent consacrés à l'éducation sexuelle. Ses connaissances se limitaient à ce qu'il avait appris en sciences naturelles sur les mécanismes de reproduction chez les mammifères supérieurs. Nous avons abordé ensemble un monde totalement inconnu de lui, en parlant de la psychophysiologie de la femme, de la communication sexuelle, de la tendresse et du plaisir.
Il était le sixième d'une famille de huit enfants, et avait été élevé dans un excellent milieu, où les principes chrétiens étaient la base de l'éducation. Son premier souvenir d'enfance, ou tout au moins, celui dont il se rappelle facilement était le suivant (Il devait avoir sept ans) : Il était dans le jardin et faisait pipi.

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Il avait découvert depuis quelques temps que certains attouchements étaient particulièrement agréables et il profitait de l'instant pour préciser cette découverte. Sa mère apparue inopinément, lui avait dit sur un ton sévère : "Je te défends de toucher à ça, c'est un péché grave, tu t'en excuseras en confession".
Le désir étant plus fort que l'interdiction, il avait continué, épisodiquement ses masturbations, dans l'angoisse et la peur de la damnation éternelle. Ce problème de masturbation l'avait poursuivi pendant toute son adolescence.
Le dimanche la famille se rendait à la messe en corps constitué. La communion était de rigueur. Si par malheur il s'était masturbé sans avoir eu le temps de s'en confesser, il se rendait à la sainte table avec la certitude de faire un péché mortel. Mais il préférait courir ce risque plutôt que de supporter le regard inquisiteur de son père et l'incertitude douloureuse de sa mère. Ne pas communier était avouer officiellement sa turpitude.
Il avait suivi ses classes primaires dans un petit séminaire. Toute son éducation avait été dominée par la notion de culpabilité et de péché. Tout était péché : parler au dortoir, ne pas aller à la messe tous les jours (ce n'était pas une obligation, mais il était de bon ton d'y aller quotidiennement et d'y communier), ne pas bien savoir ses leçons, se plaindre de la nourriture, ne pas jouer dans la cour, s'isoler avec un camarade pour parler ou jouer aux osselets pendant la récréation. Il fallait courir, jouer, être le parfait petit élève qui s'amuse avec tous les autres. Ne pas savoir son catéchisme, se désintéresser du cours etc... tout manquement à la perfection était sanctionné suivant sa gravité par une réprimande, par quelques prières à la chapelle, ou par un devoir supplémentaire consistant à recopier quelques passages de l'Évangile.
Les fautes particulièrement graves étaient sanctionnées par la mise au coin, à genoux, les mains sur la tête.
Plusieurs grands principes avaient régi son éducation.
1° Dieu est partout et me regarde à tous les instants de ma vie. Il me demandera des comptes le jour du jugement dernier, même sur mes actions les plus cachées.
2° Il faut s'entraîner sans arrêt à la perfection. Elle seule permet de se rapprocher de Dieu, qui lui est parfait.
3° Il faut s'oublier soi-même et sacrifier ses propres désirs aux besoins de l'autre.
4° Il faut se méfier de ses instincts et de ses mauvais penchants. Le bon chrétien doit toujours être en éveil, car Satan est là, prêt à nous séduire et à nous éloigner de Dieu.

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Les moyens prônés pour respecter un tel code de la route étaient les suivants : la prière, l'abstinence, le sacrifice permanent de soi-même, la lutte quotidienne contre les mauvaises pensées, en particulier sexuelles, la recherche de la perfection dans tous les actes de la vie. Son confesseur lui répétait souvent : "Dieu te regarde et te juge. Pense aux souffrances de Jésus-Christ cuicifié. Il faut apprendre à mourir à soi - même".
"Quand je pense à cette période, me disait-il, je me sens encore écrasé. C'était une véritable spiritualité de la "trouille".
"Mes parents intervenaient très peu dans mon éducation. Ils m'avaient mis au petit séminaire. Ils avaient fait leur devoir. Mon père occupait un poste important à la Banque de France. Ma mère restait à la maison, suffisamment occupée par ses huit enfants. Nous n'avions aucune communication réelle avec eux. Pendant les repas familiaux le silence était obligatoire. Très souvent mon père écoutait les nouvelles à la radio, et le moindre chuchotement était immédiatement réprimé par un regard sévère de ma mère. Nous avions seulement le droit de répondre aux questions qui nous étaient posées : elles avaient trait à nos notes et à nos résultats scolaires. Parfois nos parents discutaient entre eux. La conversation était du genre "potins de la commère". Je ne me souviens pas avoir entendu autre chose que la petite histoire des amis et connaissances.
Mon père était ce que j'appelle un grand chrétien lisse. Il n'y avait rien à lui reprocher. Il était gentil et affable avec tout le monde. En fait, il était profondément indifférent. Enfermé dans ses pensées, vivant son propre rythme, il se protégeait de toute agression extérieure. Il avait une vie chrétienne bien organisée et bien huilée, faite de messes et de communions régulières. Il payait scrupuleusement son denier du culte et faisait l'aumône quand l'occasion s'en présentait. Il était sûrement très bon mais trop préoccupé de lui-même et de sa propre angoisse existentielle pour être ouvert aux autres.

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Quand plus âgés nous émettions quelques idées philosophiques ou religieuse, il nous répondait d'une façon péremptoire qu'il arrêtait tout dialogue. Je me souviens d'avoir dit devant lui qu'il me semblait que l'Église était un peu dépassée sur les problèmes de la contraception et de l'avortement. Mon père se mit en colère et me dit sur un ton violent que je ne lui connaissais pas : "Je te défends de critiquer l'Église sous mon toit". Il avait un système de pensée bien organisé et bien sécurisant. Tout y était en place : la hiérarchie, l'Église et la Banque de France. Il était le défenseur de l'ordre établi. En fait il ne supportait aucune remise en question. Il avait assez de sa propre angoisse pour s'impliquer dans un changement quelconque. Il niait même le scandale si la hiérarchie en était responsable. Nous prîmes l'habitude en sa présence, de ne pas émettre une opinion qui choque son univers rigide. C'était inutile et ça l'angoissait. Au fond nous l'aimions bien. Nous n'avions rien à lui reprocher : Il était parfait, mais très mauvais éducateur. Il était impossible de discuter avec lui et de s'opposer : il a totalement réprimé notre agressivité.
Ma mère souffrait beaucoup de l'attitude de mon père. Elle avait pris l'habitude de se taire. Je comprends maintenant que tous les maux dont elle souffrait : migraines, douleurs d'estomac, palpitations cardiaques, témoignaient du refoulement de son agressivité. Ce grand chrétien était très écrasant.
Comme toute bonne famille chrétienne nous avions notre oracle : un père dominicain, cultivé et respecté. Il venait déjeuner une fois par mois à la maison, et nous étions obligés de subir ses discours sur les théories sociales de l'Église. Mon père l'écoutait avec respect sans jamais discuter une seule de ses opinions.


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Vous me demandiez au cours de notre dernier entretien quelle avait été en fait mon éducation sexuelle. J'y ai réfléchi. Je peux vous la résumer en quelques mots :
1° La masturbation est interdite. Nous n'avions pas le droit de fermer la salle de bain quand nous prenions notre bain. Une telle attitude aurait été suspecte.
2° Il ne faut pas déculotter les filles. Je vous dis cela car la seconde intervention de ma mère s'est située vers l'âge de dix ans. J'avais joué tout l'après - midi dans le jardin familial avec un camarade de classe et ses deux sœurs. Le soir elle me posa la question suivante : "As - tu déjà déculotté une fille ? Si cela t'es arrivé il faut t'en confesser".
3° Ne pas rester en slip devant ses petits camarades. Cela peut leur donner de mauvaises pensées. J'ai été puni au petit séminaire, pour être resté en slip quelques minutes au dortoir.
4° Vers l'âge de 14 ans mon père m'a fait la recommandation suivante : méfie-toi des filles, même celles qui sont apparemment des oies blanches. Ce sont des rouées.
Le cinquième enseignement important me fut donné par notre oracle du dimanche : la seule contraception permise est la méthode des températures. Voilà résumée mon éducation sexuelle officielle et familiale. Tout le reste je l'ai appris comme j'ai pu, mes principales sources d'information étant les plaisanteries de mes camarades et les quelques revues pornographiques que nous nous passions. Quand je fais le bilan de mon éducation je n'y vois aucune ouverture. Coincé entre une éducation religieuse faite d'interdits et une ambiance familiale stérile, je n'ai acquis aucune réflexion personnelle.
Je n'avais qu'un dérivatif : travailler. C'est ce qui m'a permis d'être reçu à l'agrégation. Je suis persuadé que mes parents sont très satisfaits et qu'ils estiment que leur éducation a été couronnée de succès. Je me sens incapable de vivre dans le présent, je reste un angoissé perpétuel. Je rumine le passé et je crains l'avenir. J'ai toujours quelque chose à me reprocher. Mes imperfections me hantent. Je me sens incapable d'être au service de l'autre et de m'écraser devant lui. J'ai envie de vivre pour moi-même. Je me dis souvent que je devrais préparer ma vie éternelle, mais au fond mon éternité je m'en fous.

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Ce qui est plus grave encore c'est ma difficulté à communiquer avec les autres. L'autre me bloque. Je me demande toujours ce qu'il pense de moi, si mon personnage est bien accepté. J'espérais qu'avec mon titre d'agrégé je serais plus à l'aise. En fait cela s'est aggravé. Je me demande maintenant si on m'apprécie pour moi-même ou seulement pour mon titre. Vis-à-vis des filles cette façon de penser me bloque complètement. J'ai toujours l'impression qu'elles veulent m'épouser. Je serais un mari parfait, ma panoplie est complète : bonne famille, bonne éducation, bonnes études.
Comme vous le disiez je me traite en objet. Je me sens incapable d'exprimer mon agressivité. Je la sens profondément enfermée en moi. Elle me fait refuser l'autre dont je perçois sans arrêt le jugement. Je me sens soumis au "qu'en dira-t-on ?". Ce "qu'en dira-t-on" a été aussi une base de mon éducation familiale : ce que pensent les autres est très important. Je ne peux jamais être moi - même. Il faut que je soigne mon personnage de bon fils, de bon élève, de bon chrétien, de bon agrégé de physique. Je n'ai pas un moi unique et homogène. J'en ai plusieurs et je dois m'occuper de ces différentes images.
Comment voulez - vous que je sois une personne. Je me sens souvent victime. Encore cette fameuse relation-objet. Je n'arrive pas à m'impliquer dans ma vie comme un être responsable et autonome. Je voudrais avoir des amis mais je ne fais pas ce qu'il faut pour en avoir. J'ai toujours l'impression qu'on ne m'aime pas.
Mon grand chrétien de père n'est pas étranger à cette façon d'être. Je ne l'ai jamais vu s'impliquer personnellement dans quoi que ce soit. Il n'avait pas d'amis, pas d'échanges, pas de vie sociale en dehors de la banque. Il vivait dans un isolement, bourré de certitudes et d'idées toutes faites.
Vous me demandiez l'autre jour quelles avaient été les relations affectives avec ma mère. J'y ai réfléchi depuis. Ma mère était très affectueuse. Elle nous a beaucoup entourés et beaucoup choyés. Malheureusement elle a subi un écrasement qui valait largement le nôtre. Après avoir suivi ses études secondaires chez les sœurs, elle est restée chez ses parents pour appendre son métier de maîtresse de maison. J'ai toujours senti en elle un grand nombre de possibilités non réalisées. Faute de mieux elle se défoulait dans les soins du ménage, la cuisine et les gâteaux qu'elle réussissait très parfaitement. Son avis ne différait jamais de celui de notre père. Quand on lui demandait une permission qui sortait un peu de l'ordinaire elle nous répondait toujours : "Tu demanderas à ton père".

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J'ai lu le livre de psychologie que vous m'avez donné il y a quinze jours. Je crois que je n'ai pas dépassé le stade de l'Œdipe (1). Je vous ai raconté au début de nos entretiens que j'avais tenté une expérience avec une femme de quarante ans. Quand je repense à cette histoire je pense que je n'avais nulle envie de faire l'amour avec cette femme. J'avais envie qu'elle m'embrasse, qu'elle me caresse, qu'elle me rassure.
J'ai fait une seconde expérience du même genre. Ma partenaire a été moins patiente. Avant de me mettre à la porte elle m'a dit : "Il ne faut pas que tu me prennes pour ta mère, tu n'es pas encore sevré". j'ai réfléchi aussi à mes expériences ratées avec des professionnelles. En fait j'étais obsédé par le risque des maladies vénériennes. C'est la seule recommandation que m'a faite mon père avant mon départ au service militaire : "Méfie-toi des femmes de mauvaise vie, elles peuvent donner des maladies graves, dont certaines sont transmises aux enfants". Je sais bien qu'il existe des préservatifs mais je suis incapable d'aller en acheter".
Au cours de nos entretiens j'ai demandé à mon patient, quelle était la caractéristique dominante de son milieu familial. Il m'a répondu sans hésiter : "L'absence totale de communication et d'amour vrai. Chacun a survécu dans son coin comme il a pu".

(1) Le complexe d'Œdipe est l'ensemble organisé de désirs amoureux et ho