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22/05/2012

LA NÉVROSE CHRÉTIENNE

AVERTISSEMENT DU COPISTE

Quand on possède un document de cette importance on n'a pas le droit de le garder égoïstement pour soi. Le savoir étant universel, on doit le mettre à la disposition des autres. Cet ouvrage est mis en ligne sur internet (de manière désintéressée et à titre personnel), dans un but d'éducation populaire et de formation humaine, par Louis BALLESTER dit JOINVILLE, (Secrétaire de l'Association des athées des Pyrénées-Orientales), à raison d'une ou deux pages par jour.
http://associations.midiblogs.com
delavant@sfr.fr

Pages 1 à 152

LA NÉVROSE CHRÉTIENNE
Par le Docteur Pierre Solignac
Éditons de Trévise
34 rue de Trévise 75009 Paris

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Le docteur Pierre Solignac a publié aux Éditions Flammarion, deux livres de psychologie médicale, Pour un nouveau médecin de famille et Vivre sa guérison, dans lesquels il expose les conclusions de son expérience clinique et psychologique. Il a reçu une formation chrétienne classique et milita pendant dix-sept ans dans les rangs du scoutisme. Il s'est toujours intéressé aux interactions du moral et du physique et au retentissement de l'angoisse et de l'agressivité refoulée sur les organes et le corps en général. Il est actuellement médecin de l'Hôpital Saint-Michel et directeur d'enseignement clinique à la Faculté. Il est particulièrement attiré par tous les problèmes, pour les malades comme pour les médecins, du domaine de la psychiatrie, de la psychosomatique et de la sexologie.

Le docteur Pierre Solignac, médecin généraliste qualifié en psychiatrie, a vingt ans de pratique hospitalière et privée. Médecin de l'Hôpital Saint-Michel, ancien médecin-psychiatre de la Mission de France à Pontigny, il est le psychiatre d'un certain nombre de communautés religieuses, tant masculines que féminines. Cette activité professionnelle particulière, l'a incité à étudier le rôle de l'éducation chrétienne traditionnelle sur l'équilibre (ou le déséquilibre) de ceux qui l'ont subie. Le résultat de ses réflexions et de son expérience est un livre qu'il a intitulé La Névrose chrétienne.
Dans la première partie de l'ouvrage l'auteur relate un certain nombre d'observations cliniques qui démontrent que beaucoup de chrétiens, prêtres ou laïcs, sont physiquement malades à cause de leur éducation. Ils découvrent progressivement qu'ils sont construits "du dehors et non du dedans", qu'ils sont légalistes et cherchent le moyen d'avoir bonne conscience : malheureusement ou heureusement, leurs corps réagissent et les obligent à réfléchir.
Dans la deuxième partie de cet ouvrage, le docteur Solignac aborde le problème de l'opposition entre l'évolution profonde de la société et de la civilisation et la névrose institutionnelle de l'Église qui l'empêche de prévoir et d'éduquer les hommes dont elle est responsable. Les discours de la hiérarchie, quoi qu'il en paraisse, sont stéréotypés. Sans arrêt, ils se réfèrent à la "Loi" et témoignent souvent d'un manque de confiance en l'homme "marqué par le péché originel".
Dans la dernière partie de l'ouvrage, l'auteur propose une réflexion sur la façon dont il faudrait modifier l'éducation chrétienne pour qu'elle permette à l'homme de ce temps de retrouver le sens vrai du message chrétien : toute une jeunesse est à la recherche d'une nouvelle spiritualité enthousiasmante et épanouissante à base de communication et d'amour.
L'Église-institution est-elle capable d'entendre cet appel ? Il est temps que, comme les prêtres qui ont quitté leurs soutanes noires symboles de deuil, nous abandonnions nos obsessions de mort et d'angoisse, pour vivre dès maintenant la joie de la Résurrection. Faut-il encore que l'institution accepte de mourir à elle-même. N'est-ce pas là le symbole de la crucifixion : mourir à soi-même c'est perdre le narcissisme primitif qui rend l'homme inapte à toute vie sociale et à tout échange profond avec autrui.
Jamais l'angoisse, le refoulement et la culpabilité ne nous permettront de devenir de bons compagnons pour nous-mêmes, seul moyen d'être de bons compagnons pour les autres et d'aimer réellement notre prochain.

Les pages de 1 à 8 sont des pages de garde avec le sommaire, qui a été reporté à le fin pour ne pas alourdir l'entrée en matière;
Par la suite, les pages manquantes sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre


page 9

AVANT - PROPOS

La névrose est une affection psychogène dont les symptômes sont l'expression symbolique d'un conflit psychique trouvant ses racines dans l'histoire infantile du sujet et constituant des compromis entre le désir et la défense.
Après vingt ans de pratique médicale, pendant lesquels j'ai tenté d'exercer une médecine de la personne, j'ai été frappé par le fait que l'éducation chrétienne traditionnelle favorisait les troubles névrotiques et les maladies psychosomatiques qui en sont la conséquence.
Ma formation chrétienne, mes études médicales et psychiatriques, le fait que j'ai soigné beaucoup de prêtres, de religieuses et de "laïcs engagés" m'ont obligé à réfléchir sur les raisons qui expliquent que nombre d'entre eux souffrent de troubles organiques qui ne sont que l'expression de leur angoisse et de leurs difficultés à vivre.
Des prêtres de plus en plus nombreux quittent le sacerdoce..., les séminaires et les noviciats se vident..., et pourtant, plus que jamais les jeunes sont à la recherche de Dieu et du sens de la vie.
L'éducation chrétienne permet-elle à l'homme de s'épanouir et de répondre au message révolutionnaire du CHRIST : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" ?

Rappel : La page 10 est une page blanche.

page 11

I - LA NÉVROSE CHRÉTIENNE ET L'HOMME

1 - La sacralisation de l'écrasement
2 - Comment le chrétien se libère-t-il de la culpabilité enseignée ?
3 - L'éducation chrétienne en question
4 - Maladie et culpabilité dans la théologie chrétienne

page 13

La sacralisation de l'écrasement

- Une belle image de prêtre
- Un agrégé de physique impuissant
- Une religieuse objet
- Un prêtre marié
- Un médecin catholique pratiquant.

page 15

La sacralisation de l'écrasement

Un de mes patients atteint de névrose d'angoisse, m'apporta spontanément son livret de famille catholique, qui lui avait été remis lors de son mariage, en 1939; sur la dernière page de ce livret était écrit, en caractères gras, le texte suivant :

Chrétien,
Souviens-toi que tu as, aujourd'hui,
Ton Dieu à servir et à glorifier,
Ton Sauveur Jésus à imiter,
La Vierge, ta mère à prier,
Tes péchés à expier,
Ton âme à sauver,
La mort, peut-être à souffrir,
L'enfer à éviter,
Le ciel à gagner.

Prière à réciter pour gagner l'indulgence plénière à l'article de la mort :
"Seigneur, Mon Dieu,dès maintenant, quel qu'en soit le genre et selon qu'il Vous plaira, d'un cœur tranquille et soumis, j'accepte de Votre main la mort, avec toutes ses angoisses, ses peines et ses douleurs".
(Quiconque, après avoir confessé ses fautes, et reçu la sainte communion, récitera cette prière en latin ou en français, même longtemps avant sa mort et en pleine santé, gagnera une indulgence plénière qui lui sera appliquée au moment de la mort, suivant la pureté de sa conscience).

page 16

Une belle image de prêtre

Un prêtre, d'une cinquantaine d'années, vint me consulter, pour des maux de tête, des vertiges, des douleurs abdominales et pelviennes, des vomissements, résistant à tout traitements depuis dix ans. Il continuait à assumer, le mieux possible, ses charges de curé. Il allait de médecin en médecin, s'adressant plus particulièrement aux otorhino - laryngologistes et aux gastro-entérologues. Son dossier était complet : de nombreux examens de sang, des électrocardiogrammes, des radiographies du crâne, de la vésicule et de l'intestin.
Notre premier entretien fut consacré à la longue histoire symptomatique de ce malade, qui me décrivit, en détail, la couleur, l'odeur, l'aspect tantôt haché, tantôt liquide de ses selles, l'intensité de ses vertiges particulièrement gênants lorsqu'il disait la messe ou qu'il donnait la communion, la durée de ses insomnies dues à ses douleurs pelviennes irradiantes, qui l'obligeaient à se lever plusieurs fois dans la nuit pour uriner.
Après un examen clinique soigneux je regardais un à un tous ses examens. Le dernier bilan remontait seulement à quelques semaines. Il était, encore une fois, entièrement normal. Comme cela m'arrivait souvent dans ma pratique quotidienne, il fallait que je dise à ce malade qu'il n'avait rien d'organique, que tous ses organes étaient sains, mais que je comprenais fort bien qu'il était malade, qu'il souffrait et qu'il avait besoin d'un traitement, non seulement médical, mais aussi psychologique.
Le fait que je le reconnaisse et que je l'accepte comme malade parut le soulager. Je lui donnai un traitement symptomatique très simple et lui demandai de venir me revoir s'il le désirait, pour que nous parlions un peu de lui, de sa vie de prêtre, de ses difficultés et de ses problèmes passés et actuels.

page 17

"Les troubles dont vous vous plaignez ne sont compréhensibles que si on ne les considère pas comme isolés et extérieurs à votre personne. Il faut les replacer dans votre propre histoire présente et passée".
Sans bien comprendre ce que je lui disais, ce prêtre accepta de revenir me voir, pour parler d'autre chose que de ses maladies.
Les première consultations qui suivirent furent un peu difficiles, car mon patient avait du mal à parler de lui. Il commençait toujours par me raconter en détail les troubles qu'il avait ressentis depuis notre dernier entretien. Puis peu à peu, il commença à s'intéresser à sa propre histoire qu'il me livra, bribes par bribes. La sixième consultation marqua un tournant important dans notre relation. : pas une seconde il ne me parla de ses troubles. Je vais, en quelques pages, résumer nos entretiens.
"Quand je pense à mon enfance je suis frappé par le peu de souvenirs que j'ai de mon père. Ma mère, par son mariage, avait été transplantée loin de sa province natale. Elle était sauvage et n'avait de contacts vrais qu'avec le prêtre de la paroisse. Je suis persuadé qu'elle décida très tôt que son fils unique serait prêtre. Elle m'a entouré de bandelettes et promis au sacrifice. La base de mon éducation a été la peur, le sens du devoir et celui de la grandeur. On me rappelait souvent la phrase du général Lapérine : "Quand nous avons à choisir entre deux chemins, il faut prendre le chemin le plus dur : la peur est le signe du devoir". Très tôt j'ai eu des cauchemars, je me voyais brûlé par les flammes de l'enfer, je criais, paraît-il, comme un damné. Le médecin rassurait ma mère en lui disant que c'était des fièvres de croissance. En fait, le péché mortel a hanté toute mon enfance et je me confessais souvent en ayant peur de ne pas m'accuser suffisamment. Je me souviens d'un texte de mon catéchisme. Il s'intitulait : Par mes péchés, j'ai mérité l'enfer. Je l'ai tellement lu et relu, que je le sais, encore presque par cœur.

page 18

"Oh ! Qu'elles sont affreuses les tortures des damnés de l'enfer. Il sont privés, pour toujours, de la vue de Dieu. Ils souffrent dans un feu mille fois plus brûlant que tous les feux de la terre. Ils entendent sans cesse des blasphèmes, des cris de rage et de désespoir. Ils sont au milieu des démons, et combien de temps cet affreux supplice durera-t-il ? Il durera toujours, toujours, une éternité.Oh ! que l'enfer est donc terrible, et voilà ce que mérite le péché mortel. En ce moment, j'ai peut-être, moi-même, des péchés mortels dans mon cœur. Si je mourais maintenant je serais donc précipité en enfer. Oh ! mon Dieu, ne permettez pas que je meure dans cet état. Je me repens sincèrement de tous mes péchés, et je vous promets de ne plus vous offenser".
Ma mère se gardait de tout geste de tendresse à mon égard, car il fallait m'endurcir. Elle m'embrassait sur le front, et me tendait, ensuite, sa joue droite. Je ne me souviens pas qu'elle m'ait pris sur ses genoux.Elle me prit dans ses bras une seule fois : le jour de ma première communion. À la fin du déjeuner, le curé de la paroisse annonça que j'entrais au séminaire, car j'avais la vocation. Jésus m'avait dit dans mon cœur d'être prêtre. J'étais ébahi et inquiet, je n'avais rien entendu de pareil. Mais la joie de l'assistance, le sourire et la tendresse de ma mère, le fait d'être une vedette qui eût droit à la première part du gâteau, apaisèrent un peu mon inquiétude et mes doutes.
C'est ainsi que j'entrais au petit séminaire. Ma première impression fut désagréable. C'était une grande bâtisse, triste, de style napoléonien, avec de longs couloirs sombres et des dortoirs immenses. Combien de fois les ai-je parcourus, en rang et en silence, les mains derrière le dos, sous l'œil sévère d'un prêtre guettant le moindre chuchotement ! Nous étions surveillés avec une extrême sévérité, et la peur du corps professoral tout entier, était qu'il y ait, entre nous, des amitiés particulières. Dans la cour de récréation, nous devions jouer tous ensemble. Si l'un de nous restait seul dans un coin à réfléchir ou à jouer seul, il était accusé immédiatement d'avoir de mauvaises pensées.

page 19

Le fait d'être deux était encore plus grave.Il était impossible d'avoir un copain, un ami, toute relation privilégiée était considérée comme malsaine. Au dortoir il fallait s'endormir avec les mains sur la couverture....
Je me souviens d'une de mes première confessions. Je ne comprenais pas les questions que me posait le prêtre.
- As-tu des mauvaises pensées ?
Silence interrogateur de ma part.
- laisses-tu ton esprit vagabonder ?
- Oui, cela m'arrive. Je rêve de ce que j'aurais voulu faire. J'aimais beaucoup bricoler. Je voudrais être menuisier.
- Est-ce que tu te touches ?
- Me toucher quoi ?
Après un silence que je sentis chargé de menaces, le prêtre me renvoya, avec, pour pénitence, deux "Je vous salue, Marie".
Pendant toute cette période j'ai beaucoup travaillé.J'étais "premier de classe". Cela me valut une certaine considération de la part de mes condisciples et de mes maîtres. Quand je rentrais à la maison, j'avais l'impression d'être un être à part. Ma mère m'embrassait sur le front, mon père me serrait la main. Je n'ai jamais su s'il était d'accord avec ma vocation. Il ne donnait jamais son avis. Pendant mes séjours à la maison, le curé de la paroisse, venait régulièrement nous rendre visite. Il s'intéressait beaucoup à mes places de premier et me félicitait en me tirant l'oreille.
J'ai le souvenir d'une enfance solitaire : pas de camarade au petit séminaire; pas de camarade chez moi. Je regardais avec nostalgie, les enfants des voisins, se battre, courir, crier dans le jardin mitoyen. Ma dignité de séminariste ne me permettait pas de tels ébats. Je faisais de longues marches solitaires dans la campagne. Parfois, mon père m'accompagnait. Il restait silencieux et me serrait fortement la main. Il me désignait, du bout de sa canne, quelques fleurs ou quelques arbustes, en m'en donnant le nom latin. Nous n'avons jamais eu une seule conversation.
Quand mes cousins venaient à la maison, je les sentais en même temps très gênés et admiratifs. Nous restions sagement au salon à écouter les grandes personnes.

page 20

De temps en temps, nous avions le droit de jouer aux dominos ou à la bataille. Je mettais un point d'honneur à remporter toutes les parties. Je n'avais, en fait, aucun moyen d'exprimer mon agressivité.
Les grandes vacances étaient pour moi, une épreuve particulièrement pénible.Tous les matins, j'allais servir la messe de sept heures, ensuite j'aidais le sacristain à ranger les ornements. C'était un brave vieux militaire à la retraite. Il était peut-être le seul, avec mon père, à avoir perçu ma tristesse et mon désarroi. Après la messe, il m'emmenait souvent chez lui pour me montrer quelque trophée, ramené de ses campagnes. Il avait, en particulier, un magnifique sabre qui avait dû trancher quelques têtes. Je me souviens d'en avoir rêvé. Je me voyais dans la cour de récréation du petit séminaire, coupant la tête de mes condisciples, jamais, je crois, celle de mes professeurs.
Le dimanche je faisais la quête à toutes les messes. À la fin de l'office, le curé appréciait, d'un coup d'œil, le contenu du panier. Il manifestait souvent son mécontentement : "Ils sont toujours aussi pingres, je le leur dirais dimanche prochain".
Les quêtes étaient beaucoup plus abondantes quand un missionnaire venait prêcher pour les mission, les séminaires ou les vieux prêtres. Leur abondance était directement proportionnelle à la véhémence et aux vociférations du prédicateur.
Je m'amusais à apprécier les arguments les plus rentables (j'appréciais la rentabilité au nombre de billets qui emplissaient mon panier). La charité, l'amour du prochain démuni avaient un impact moyen. L'accumulation des bien matériels, signe de turpitude et d'égoïsme, faisant injure à la pauvreté du Christ , avaient un succès nettement plus important.
En fait, le plus rentable, était la culpabilité et l'angoisse : je me souviens d'un missionnaire puissant et basané, qui avait le don de remplir mon panier à ras bord. Il utilisait toujours le même genre d'arguments : "Votre attachement à l'argent vous perdra et vous mènera en enfer. Êtes-vous sûr de l'avoir bien acquis et de ne pas avoir exploité votre semblable ?

page 21

Certains parmi vous doivent avoir bien mauvaise conscience. Sachez partager vos bien pour obtenir l'indulgence du Seigneur".
Cet appel à la mauvaise conscience me gênait. Je sentais le trucage, sans pouvoir bien l'analyser. J'ai toujours gardé un sentiment de culpabilité par rapport à l'argent, et je crois que ces diatribes des dimanches de mon enfance n'y sont pas étrangères.
Mon entrée au grand séminaire fut, pour moi, une véritble libération. Nous avions chacun notre chambre, et nous pouvions lire, tard, le soir sans être inquiétés. Nous n'avions pas le droit d'aller dans les chambres les uns des autres, Notre territoire était véritablement chasse gardée. Le prétexte officiel était que nous n'avions pas de temps à perdre en discussions stériles. Nous pouvions nous rencontrer au réfectoire ou pendant les récréations.
De mon éducation "grand séminaire" j'ai retenu essentiellement des slogans à base de grandeur, de devoir et d'obéissance. C'est à cette période que j'ai connu mes premières angoisses et mes premières insomnies. Je vivais dans la peur de ne jamais en faire assez. Je me sentais toujours coupable de quelque chose. Mes premières masturbations remontent à cette époque. Elles me laissaient, à chaque fois, une angoisse monstrueuse. J'allais m'en accuser immédiatement à mon directeur de conscience qui me donnait comme pénitence quelques pages de saint Augustin, de sainte Thérèse, ou quelque évangile à lire. Il aurait mieux fait de me conseiller de longues marches à pied, suivies d'une bonne douche froide.
Après avoir été éduqué dans la peur obsédante de l'homosexualité et des amitiés particulières, je découvris la peur, non moins obsédante, de la femme, symbole de tous les vices et de tous les dangers.
Quand nous sortions, toujours en groupe, je m'appliquais à n'en regarder aucune. J'essayais de tenir mon regard, ni trop haut ni trop bas. Mon éducation sexuelle était pratiquement nulle. Elle se limitait à quelques interdits : ne jamais recevoir une femme seule dans son bureau, ne la recevoir qu'au confessionnal, être très exigeant sur la tenue des femmes dans l'église, ne pas les accepter avec des jupes trop courtes ou des pantalons.

page 22

La vision de leur corps était à l'origine de mauvaises pensées. Je n'ai découvert que beaucoup plus tard que la vie était nécessairement sexuée et que la relation psychologique et affective avec la femme était indispensable à notre équilibre. C'est à cette période que j'ai connu ma première amitié. J'ai dû attendre vingt-deux ans pour en découvrir toute la richesse. Nous étions toujours ensemble et rapidement nous devînmes suspects. Le Supérieur nous convoqua séparément pour nous faire subir un interrogatoire en bonne et due forme. Il m'interrogea longuement sur le caractère de nos rapports, et me parla des dangers d'une relation trop exclusive avec un de nos condisciples. Il me demanda si j'avais des problèmes sexuels, si je me masturbais et si j'avais de mauvais rêves. Je sortis de son bureau ahuri et angoissé. Mon ami était fort heureusement, plus au courant que moi des problèmes sexuels. Il s'expliqua clairement avec le Supérieur et il osa prononcer devant lui le terme d'homosexualité. Il le rassura en lui affirmant la pureté de nos relations, et son désir, s'il sortait un jour du séminaire, de fonder une famille et d'avoir de nombreux enfants. Il me raconta cet entretien avec humour, et me décrivit l'air ébahi du Supérieur quand il lui parla de son éventuelle progéniture.
Cette mise au point fut salutaire, car le Supérieur, peut-être inquiet de voir partir prématurément un séminariste hétérosexuel, nous laissa finir tranquillement l'année scolaire.
Que vous dire d'autre sur ma vie au grand séminaire ? L'impression de ne pas avoir été préparé à la vie d'aujourd'hui. La théologie enseignée me paraît être le rabâchage d'un système où il n'y a rien de vivant. Un de nos supérieurs aimait à répéter : "Pour ce qui est de la vie sentimentale du prêtre, j'ai trois choses à vous dire sur ce qu'elle peut être : 1° rien, 2° rien, 3° rien". Suivait un petit silence pendant lequel il jouissait de son effet.
J'ai accepté le sacerdoce de bon cœur, tout en me rendant compte de la relativité de l'affaire. Je suis du bois dont on fait les flûtes. Avant de m'engager définitivement je me suis dit : "Être marié ou être prêtre, au fond quelle importance. Allons-y".

page 23

Quand j'y réfléchis, je crois que le désir de ma mère m'a beaucoup déterminé. Ce n'est pas pour rien qu'il y a des associations de mères de prêtres et qu'il n'y a pas d'associations de pères de prêtres ou simplement de parents de prêtres. Mon père était mort d'une hémorragie cérébrale pendant ma première année de grand séminaire. Ce malheureux est mort, je pense, de n'avoir jamais pu s'exprimer. Ma mère s'était durcie de plus en plus, et elle était l'image de la chrétienne admirable, passant sa vie entre l'église et les bonnes œuvres. Je me demande maintenant quelle a été la vie affective et sexuelle de mon père. Vraisemblablement nulle. Je suis certain que si nous avions eu entre nous une relation vraie, ma vie aurait changé d'axe. Le seul homme qui avait la parole à la maison était Monsieur le Curé. Dans toute cette affaire, son rôle me semble avoir été bien ambigu. Le verbe haut, bien en chair, il pontifiait... Pauvre père.
Quand j'ai commencé ma vie de prêtre, je me suis senti plein d'humilité et d'imperfections. Je me répétais souvent la phrase de Péguy : "Chacun combat avec ses moyens, Dieu départagera".
Peu à peu je me suis construit une image prestigieuse de prêtre, plein de châteaux intérieurs à la sainte Thérèse. J'aurais pu affronter n'importe quel monstre, car j'avais une cuirasse faite de grandeur, d'honnêteté et de sens du devoir. J'ai été nommé vicaire dans une des meilleures paroisses du diocèse (une communauté paroissiale, genre Saint - Séverin il y a vingt ans). Dans cette ambiance je pouvais faire fonctionner mon personnage de façon assez brillante. C'est à cette époque-là que dans un autobus, une femme s'exclama en me voyant : "Quelle belle image sacerdotale de prêtre".
J'évoluais parfaitement à l'aise dans un monde bourgeois qui comprenait parfaitement mon langage. Dans mes sermons, j'utilisais avec brio toutes les connaissance acquises : la spiritualité de la peur, de l'angoisse et de l'interdit. J'étais respecté, j'avais même l'impression d'être sur un piédestal. Quand je repense à cette période, il me semble en fait que je n'étais pas bien dans ma peau.


page 24

J'étais exalté en toutes choses. Je jouais un personnage apparemment cohérent mais que mon auto-critique désavouait. Je donnais à mes paroissiens la même éducation que celle que j'avais reçue. Je jugeais, j'affirmais, je condamnais sans jamais écouter. Je crois que je défoulais mon agressivité. Après quelques années de cette vie apparemment sans problème, on me proposa plusieurs postes intéressants pour celui qui veut faire carrière. Je les ai refusés. J'ai demandé la paroisse la plus pauvre du diocèse : une paroisse de banlieue industrielle, particulièrement défavorisée et en marge de la société que je connaissais.
Là vivait une population humainement détruite, repliée dans une opposition à tout ce qui signifie la vie : dignité, confiance, amitié, liberté,tendresse, bonheur. Cette opposition s'était particulièrement cristallisée contre l'Église, symbole des puissances d'exploitation, d'écrasement et de mépris qui régnèrent sur place autrefois.
L'absence de toutes les valeurs humaines que j'ai citées, avait créé une impossibilité presque totale de communiquer, une sorte de blocage dans le refus de tout dénouement. C'est là qu'a commencé mon drame. Je suis arrivé dans cette paroisse, plein de fougue et d'enthousiasme, avec ma belle image sacerdotale de prêtre. En quelques mois j'ai vidé mon église des quelques paroissiens qui y venaient encore. Les bourgeois ont eu peur de mon agressivité qui se voulait sociale : les exploiteurs ont fui. Quant aux exploités, ils n'ont rien compris à mon langage. L'Église actuelle veut lécher l'ouvrier comme elle a jadis léché le bourgeois; mais l'ouvrier, surtout celui qui vit dans un ghetto, replié dans son malheur, comme c'est le cas dans cette paroisse, n'est pas apte à entendre le langage traditionnel de l'Église, même si on a l'impression de le mettre à sa portée.
Je suis persuadé que dans cette commune les gens n'utilisent pas plus de trois cents mots. La communication n'existe pas. Ils ne connaissent ni la tendresse ni l'amitié, et vivent repliés dans leur cellule familiale. J'ai connu là, ignoré de tous, un immense isolement. Mon univers intérieur s'est effondré. C'est à cette période que mes troubles ont commencé.

page 25

Je me suis replié sur moi-même. j'ai rentré mon agressivité et mon angoisse, préoccupé uniquement de mes symptômes physiques. Je comprends maintenant, en en parlant avec vous, ce que veut dire régresser dans la maladie. Mes "maladies organiques" m'ont empêché de sombrer dans la dépression et le désespoir.
Aujourd'hui je prends conscience de ce que mon éducation a eu d'écrasant. Le curé recruteur de mon enfance ne s'est jamais intéressé à moi. Il lui fallait des vocations, pour la plus grande gloire de Dieu et de la sienne. Pas un seul de mes maîtres ou de mes directeurs de conscience n'a essayé de savoir les raisons de ma vocation. J'étais un bon élève, je ne posais aucun problème. Pas une seule fois je ne me suis mis en question. Je pourrais résumer mon éducation en quelques mots : "Être au service de son prochain, s'écraser devant lui, et n'exister qu'à travers lui" Comment communiquer avec l'autre quand on est incapable de communiquer avec soi-même ? Comment aimer l'autre quand on est incapable de s'aimer soi-même ? Je me sens coupable à tout moment. Je suis un homme d'Église incohérent; je parle d'amour et je me déteste et me sens asexué et agressif, mais cette agressivité est bien camouflée. Quand j'étais dans ma paroisse à Saint - Séverin, je la distillais du haut de la chair avec habileté. La concupiscence, la sexualité, l'argent, tout était bon. Je me souviens d'un sermon qui a eu son petit effet. J'en ai gardé le texte.
"L'argent, je le prends aujourd'hui comme symbole. L'argent c'est tout ce qui voile la soif et qui évite de puiser quelque part le vrai sens de la vie. L'argent c'est ce qui rend possible le rêve d'une satisfaction sans limite, parce qu'il en est la promesse. Et quand je dis l'argent, je ne veux pas dire seulement l'argent, je veux dire aussi tous les biens : la réussite humaine, la profession ou l'amour conjugal, le tiercé ou la maison de campagne, la renommée ou le diplôme. Je veux dire tout ça, mais surtout la manière dont on vit avec tout ça, je veux dire tout ce qui rend possible le pouvoir, la maîtrise de l'avenir ou la domination des autres. Il est des assurances qui paralysent, il est des rails de sécurité qui démobilisent, il est des idoles de bonheur qui dispensent de vivre.

page 26

L'argent je le prends comme symbole de toute fausse consistance personnelle qui empêche l'homme de reconnaître sa pauvreté. L'argent, je le prends comme symbole de toute sécurité qui n'attend plus rien de l'avenir. L'argent je le prends comme symbole de tout ce qui permet de se décharger de n'importe quelle dette envers n'importe qui, tout ce qui permet de ne rien devoir à personne. À travers l'argent se manifeste une des principales ruses de l'homme, pour tenter d'échapper à sa condition humaine en trichant".
Quand je relis ce sermon je n'en vois pas le rôle éducatif. Je ne crois pas qu'en culpabilisant l'homme, on lui permette d'assumer sa condition. L'argent comme but essentiel de la vie est sûrement condamnable. L'argent comme moyen de rendre heureux les autres, comme moyen d'améliorer les conditions de vie de ceux qui nous entourent, pourquoi pas ? Réussir sa vie comme laïc est aussi difficile que la réussir comme prêtre.
Si demain je devais travailler pour élever une famille, je ne sais pas ce que je ferais. Je m'en sens totalement incapable. Passer d'une responsabilité diffuse, presque verbale, à une responsabilité directe, je trouve cela difficile. Au nom de la vérité qui nous est enseignée, on a fait de nous des êtres tendus, plus aptes à juger qu'à écouter ou à aimer. La charité n'est trop souvent qu'une caricature de l'amour dans le genre pharisien : "Seigneur, je fais la charité". Je ne supporte plus cette expression : faire la charité. Je la sens comme injurieuse.
La véritable vocation du prêtre est d'être un homme de communication, communication horizontale, mais aussi communication verticale, c'est là, je crois, l'un des symboles de la croix. Son rôle n'est sûrement pas de condamner l'un pour rassurer l'autre. Il faut créer des lieux où l'homme se recompose, où il puisse s'exprimer librement et critiquer lucidement ses aliénations, communiquer avec les autres et retrouver le sens de la vie. Aucune structure extérieure, aucun aménagement bureaucratique ne peut procurer cela. Il faut que ça vienne de l'intérieur".

page 27

J'ai suivi ce prêtre pendant plusieurs mois. Je lui ai prescrit des médicaments calmants pour son anxiété, des anti-spasmodiques pour ses troubles digestifs et je l'ai écouté. Il a commencé par défouler son agressivité contre le curé de sa première communion, contre sa mère, contre son éducation. Un entretien a été particulièrement délicat: celui au cours duquel il se posa la question de l'authenticité de sa vocation.
- Plus j'y réfléchis, Docteur, plus j'ai la certitude de n'avoir pas décidé librement de ma vocation.
- Précisez ce que vous voulez dire. (Le rôle du psychotérapeute, n'est pas de conseiller ou de diriger, mais de faire réfléchir le patient en le renvoyant à lui-même).
- Je pense que j'ai été mis sur des rails sur lesquels j'ai cheminé sans réfléchir. Progressivement je me suis construit un personnage, un surmoi artificiel dans lequel je me suis enfermé. Cette "belle image sacerdotale de prêtre" est une cage dont je voudrais sortir. J'ai longuement joué mon rôle à la perfection comme un automate... Malheureusement la mécanique s'est déréglée.
- Pourquoi malheureusement ?
- Je ne vois plus le monde comme avant et je n'ai plus envie de me réfugier dans mon armure de prêtre admirable
- Peut-être ne vous en porterez-vous que mieux.
- Mais suis-je encore capable d'être prêtre ?
- Que voulez-vous dire ?
- Un prêtre peut-il vivre comme un homme normal ? Je ne désire pas avoir d'enfants. Je me sens incapable de les élever. Mais je voudrais avoir le droit d'aimer une femme sans me cacher et sans me sentir coupable. Le Père L... un de mes anciens confesseurs dirait que je veux vendre le cochon et garder le lard !
- Le lard c'est ce qui fait la valeur du cochon.
- C'est ma vocation d'homme de Dieu au service des hommes. Je pense que je tiens vraiment à mon métier de prêtre. Pourquoi n'avons-nous pas le droit de nous marier ?
- Est-il nécessaire d'être marié pour aimer ?
- Non, évidemment. Mais l'acte sexuel nous est interdit.
- Vous avez fait vœux de chasteté ?
- Oui, au sous-diaconat. Ce n'est pas véritablement un vœux c'est un engagement. Nous acceptons d'être célibataires et chastes et nous avançons d'un pas pour témoigner de notre accord. Au fond, ce dont je souffre le plus, c'est de ne pas avoir d'expérience. J'ai l'impression que je supporterais mieux la chasteté et le célibat, si j'avais eu une vie amoureuse et sexuelle avant d'être prêtre.

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Au cours des entretiens suivants nous avons beaucoup parlé de sexualité. Souvent il revenait au problème de son inexpérience. Il me parla plusieurs fois d'une jeune femme célibataire qui travaillait avec lui depuis plusieurs années. Il était évident qu'il en était amoureux. Un jour il arriva à notre rendez-vous très détendu.
"Docteur, j'ai sauté le pas !"
(Je restai silencieux)
"J'ai fait l'amour avec Anne - Marie... J'ai l'impression d'avoir été très maladroit... Après nous avons beaucoup parlé. Elle m'a avoué qu'elle m'aimait depuis longtemps. Je lui ai dit que je ne voulais pas me marier et que je voulais rester prêtre. Elle est pleinement d'accord et elle tient à continuer à travailler avec moi. Nous verrons plus tard. Pour le moment nous cacherons notre amour. Aucun membre de la paroisse ne doit s'en douter. Je suis sûr qu'un jour ou l'autre nous aurons le droit de nous marier".
Nos entretiens s'espacèrent. En quelque semaines je vis cet homme se métamorphoser. Épanoui, plein d'entrain et de confiance, il ne parlait plus que de son travail sacerdotal.
Je ne l'ai pas revu depuis un an. Tous les mois je reçois une lettre. Il continue à construire avec enthousiasme cette "maison d'Église" dont il m'a parlé maintes fois, ce lieu de partages et d'échanges où se réunissent exploitants et exploités. Une petite communauté chrétienne est née. Une quarantaine d'hommes et de femmes s'efforcent de créer des occasions de dialogues et d'échanges. Dans une de ses dernières lettres il écrit : "Cette petite communauté essaie dans son rôle de médiation, d'être à sa mesure entre le Dieu de Jésus-Christ et les hommes, l'Église d'hier et l'Église de demain".

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Un agrégé de physique impuissant

Un homme de 26 ans, agrégé de physique est venu me consulter pour impuissance. S'étant senti enfin adulte puisque "agrégé et dégagé des obligations militaires", il avait tenté quelques expériences sexuelles dans le seul but de se prouver que son organe mâle pouvait servir à autre chose qu'à la masturbation. Il était désespéré. Il s'était entraîné avec quelques prostituées pleines de bienveillance. Elles avaient tout essayé : peine perdue. Son sexe restait imperturbablement flaccide. Il avait tenté sa chance dans son milieu avec quelques demoiselles d'âge tendre, car il les aimait de dix-huit ans. Il avait été bien accepté jusqu'au moment où il avait voulu passer à l'acte. Il était d'ailleurs persuadé que ces demoiselles ne cherchaient que le mariage : "Une agrégé de physique c'est une marchandise très appréciée sur le marché". Il avait enfin entrepris les femmes de quarante ans, mariées et sous pilule, offrant donc toutes garanties quant à leur désintéressement. Tous ses efforts n'avaient donné aucun résultat. Quand il dansait il avait encore quelque érection, mais quand il était mis "au pied du mur" plus rien. Le calme plat.
Par acquit de conscience je pratiquai tous les examens propres à éliminer une origine organique, ils étaient parfaitement normaux. Nos deux premiers entretiens furent consacrés à l'éducation sexuelle. Ses connaissances se limitaient à ce qu'il avait appris en sciences naturelles sur les mécanismes de reproduction chez les mammifères supérieurs. Nous avons abordé ensemble un monde totalement inconnu de lui, en parlant de la psychophysiologie de la femme, de la communication sexuelle, de la tendresse et du plaisir.
Il était le sixième d'une famille de huit enfants, et avait été élevé dans un excellent milieu, où les principes chrétiens étaient la base de l'éducation. Son premier souvenir d'enfance, ou tout au moins, celui dont il se rappelle facilement était le suivant (Il devait avoir sept ans) : Il était dans le jardin et faisait pipi.

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Il avait découvert depuis quelques temps que certains attouchements étaient particulièrement agréables et il profitait de l'instant pour préciser cette découverte. Sa mère apparue inopinément, lui avait dit sur un ton sévère : "Je te défends de toucher à ça, c'est un péché grave, tu t'en excuseras en confession".
Le désir étant plus fort que l'interdiction, il avait continué, épisodiquement ses masturbations, dans l'angoisse et la peur de la damnation éternelle. Ce problème de masturbation l'avait poursuivi pendant toute son adolescence.
Le dimanche la famille se rendait à la messe en corps constitué. La communion était de rigueur. Si par malheur il s'était masturbé sans avoir eu le temps de s'en confesser, il se rendait à la sainte table avec la certitude de faire un péché mortel. Mais il préférait courir ce risque plutôt que de supporter le regard inquisiteur de son père et l'incertitude douloureuse de sa mère. Ne pas communier était avouer officiellement sa turpitude.
Il avait suivi ses classes primaires dans un petit séminaire. Toute son éducation avait été dominée par la notion de culpabilité et de péché. Tout était péché : parler au dortoir, ne pas aller à la messe tous les jours (ce n'était pas une obligation, mais il était de bon ton d'y aller quotidiennement et d'y communier), ne pas bien savoir ses leçons, se plaindre de la nourriture, ne pas jouer dans la cour, s'isoler avec un camarade pour parler ou jouer aux osselets pendant la récréation. Il fallait courir, jouer, être le parfait petit élève qui s'amuse avec tous les autres. Ne pas savoir son catéchisme, se désintéresser du cours etc... tout manquement à la perfection était sanctionné suivant sa gravité par une réprimande, par quelques prières à la chapelle, ou par un devoir supplémentaire consistant à recopier quelques passages de l'Évangile.
Les fautes particulièrement graves étaient sanctionnées par la mise au coin, à genoux, les mains sur la tête.
Plusieurs grands principes avaient régi son éducation.
1° Dieu est partout et me regarde à tous les instants de ma vie. Il me demandera des comptes le jour du jugement dernier, même sur mes actions les plus cachées.
2° Il faut s'entraîner sans arrêt à la perfection. Elle seule permet de se rapprocher de Dieu, qui lui est parfait.
3° Il faut s'oublier soi-même et sacrifier ses propres désirs aux besoins de l'autre.
4° Il faut se méfier de ses instincts et de ses mauvais penchants. Le bon chrétien doit toujours être en éveil, car Satan est là, prêt à nous séduire et à nous éloigner de Dieu.

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Les moyens prônés pour respecter un tel code de la route étaient les suivants : la prière, l'abstinence, le sacrifice permanent de soi-même, la lutte quotidienne contre les mauvaises pensées, en particulier sexuelles, la recherche de la perfection dans tous les actes de la vie. Son confesseur lui répétait souvent : "Dieu te regarde et te juge. Pense aux souffrances de Jésus-Christ cuicifié. Il faut apprendre à mourir à soi - même".
"Quand je pense à cette période, me disait-il, je me sens encore écrasé. C'était une véritable spiritualité de la "trouille".
"Mes parents intervenaient très peu dans mon éducation. Ils m'avaient mis au petit séminaire. Ils avaient fait leur devoir. Mon père occupait un poste important à la Banque de France. Ma mère restait à la maison, suffisamment occupée par ses huit enfants. Nous n'avions aucune communication réelle avec eux. Pendant les repas familiaux le silence était obligatoire. Très souvent mon père écoutait les nouvelles à la radio, et le moindre chuchotement était immédiatement réprimé par un regard sévère de ma mère. Nous avions seulement le droit de répondre aux questions qui nous étaient posées : elles avaient trait à nos notes et à nos résultats scolaires. Parfois nos parents discutaient entre eux. La conversation était du genre "potins de la commère". Je ne me souviens pas avoir entendu autre chose que la petite histoire des amis et connaissances.
Mon père était ce que j'appelle un grand chrétien lisse. Il n'y avait rien à lui reprocher. Il était gentil et affable avec tout le monde. En fait, il était profondément indifférent. Enfermé dans ses pensées, vivant son propre rythme, il se protégeait de toute agression extérieure. Il avait une vie chrétienne bien organisée et bien huilée, faite de messes et de communions régulières. Il payait scrupuleusement son denier du culte et faisait l'aumône quand l'occasion s'en présentait. Il était sûrement très bon mais trop préoccupé de lui-même et de sa propre angoisse existentielle pour être ouvert aux autres.

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Quand plus âgés nous émettions quelques idées philosophiques ou religieuse, il nous répondait d'une façon péremptoire qu'il arrêtait tout dialogue. Je me souviens d'avoir dit devant lui qu'il me semblait que l'Église était un peu dépassée sur les problèmes de la contraception et de l'avortement. Mon père se mit en colère et me dit sur un ton violent que je ne lui connaissais pas : "Je te défends de critiquer l'Église sous mon toit". Il avait un système de pensée bien organisé et bien sécurisant. Tout y était en place : la hiérarchie, l'Église et la Banque de France. Il était le défenseur de l'ordre établi. En fait il ne supportait aucune remise en question. Il avait assez de sa propre angoisse pour s'impliquer dans un changement quelconque. Il niait même le scandale si la hiérarchie en était responsable. Nous prîmes l'habitude en sa présence, de ne pas émettre une opinion qui choque son univers rigide. C'était inutile et ça l'angoissait. Au fond nous l'aimions bien. Nous n'avions rien à lui reprocher : Il était parfait, mais très mauvais éducateur. Il était impossible de discuter avec lui et de s'opposer : il a totalement réprimé notre agressivité.
Ma mère souffrait beaucoup de l'attitude de mon père. Elle avait pris l'habitude de se taire. Je comprends maintenant que tous les maux dont elle souffrait : migraines, douleurs d'estomac, palpitations cardiaques, témoignaient du refoulement de son agressivité. Ce grand chrétien était très écrasant.
Comme toute bonne famille chrétienne nous avions notre oracle : un père dominicain, cultivé et respecté. Il venait déjeuner une fois par mois à la maison, et nous étions obligés de subir ses discours sur les théories sociales de l'Église. Mon père l'écoutait avec respect sans jamais discuter une seule de ses opinions.


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Vous me demandiez au cours de notre dernier entretien quelle avait été en fait mon éducation sexuelle. J'y ai réfléchi. Je peux vous la résumer en quelques mots :
1° La masturbation est interdite. Nous n'avions pas le droit de fermer la salle de bain quand nous prenions notre bain. Une telle attitude aurait été suspecte.
2° Il ne faut pas déculotter les filles. Je vous dis cela car la seconde intervention de ma mère s'est située vers l'âge de dix ans. J'avais joué tout l'après - midi dans le jardin familial avec un camarade de classe et ses deux sœurs. Le soir elle me posa la question suivante : "As - tu déjà déculotté une fille ? Si cela t'es arrivé il faut t'en confesser".
3° Ne pas rester en slip devant ses petits camarades. Cela peut leur donner de mauvaises pensées. J'ai été puni au petit séminaire, pour être resté en slip quelques minutes au dortoir.
4° Vers l'âge de 14 ans mon père m'a fait la recommandation suivante : méfie-toi des filles, même celles qui sont apparemment des oies blanches. Ce sont des rouées.
Le cinquième enseignement important me fut donné par notre oracle du dimanche : la seule contraception permise est la méthode des températures. Voilà résumée mon éducation sexuelle officielle et familiale. Tout le reste je l'ai appris comme j'ai pu, mes principales sources d'information étant les plaisanteries de mes camarades et les quelques revues pornographiques que nous nous passions. Quand je fais le bilan de mon éducation je n'y vois aucune ouverture. Coincé entre une éducation religieuse faite d'interdits et une ambiance familiale stérile, je n'ai acquis aucune réflexion personnelle.
Je n'avais qu'un dérivatif : travailler. C'est ce qui m'a permis d'être reçu à l'agrégation. Je suis persuadé que mes parents sont très satisfaits et qu'ils estiment que leur éducation a été couronnée de succès. Je me sens incapable de vivre dans le présent, je reste un angoissé perpétuel. Je rumine le passé et je crains l'avenir. J'ai toujours quelque chose à me reprocher. Mes imperfections me hantent. Je me sens incapable d'être au service de l'autre et de m'écraser devant lui. J'ai envie de vivre pour moi-même. Je me dis souvent que je devrais préparer ma vie éternelle, mais au fond mon éternité je m'en fous.

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Ce qui est plus grave encore c'est ma difficulté à communiquer avec les autres. L'autre me bloque. Je me demande toujours ce qu'il pense de moi, si mon personnage est bien accepté. J'espérais qu'avec mon titre d'agrégé je serais plus à l'aise. En fait cela s'est aggravé. Je me demande maintenant si on m'apprécie pour moi-même ou seulement pour mon titre. Vis-à-vis des filles cette façon de penser me bloque complètement. J'ai toujours l'impression qu'elles veulent m'épouser. Je serais un mari parfait, ma panoplie est complète : bonne famille, bonne éducation, bonnes études.
Comme vous le disiez je me traite en objet. Je me sens incapable d'exprimer mon agressivité. Je la sens profondément enfermée en moi. Elle me fait refuser l'autre dont je perçois sans arrêt le jugement. Je me sens soumis au "qu'en dira-t-on ?". Ce "qu'en dira-t-on" a été aussi une base de mon éducation familiale : ce que pensent les autres est très important. Je ne peux jamais être moi - même. Il faut que je soigne mon personnage de bon fils, de bon élève, de bon chrétien, de bon agrégé de physique. Je n'ai pas un moi unique et homogène. J'en ai plusieurs et je dois m'occuper de ces différentes images.
Comment voulez - vous que je sois une personne. Je me sens souvent victime. Encore cette fameuse relation-objet. Je n'arrive pas à m'impliquer dans ma vie comme un être responsable et autonome. Je voudrais avoir des amis mais je ne fais pas ce qu'il faut pour en avoir. J'ai toujours l'impression qu'on ne m'aime pas.
Mon grand chrétien de père n'est pas étranger à cette façon d'être. Je ne l'ai jamais vu s'impliquer personnellement dans quoi que ce soit. Il n'avait pas d'amis, pas d'échanges, pas de vie sociale en dehors de la banque. Il vivait dans un isolement, bourré de certitudes et d'idées toutes faites.
Vous me demandiez l'autre jour quelles avaient été les relations affectives avec ma mère. J'y ai réfléchi depuis. Ma mère était très affectueuse. Elle nous a beaucoup entourés et beaucoup choyés. Malheureusement elle a subi un écrasement qui valait largement le nôtre. Après avoir suivi ses études secondaires chez les sœurs, elle est restée chez ses parents pour appendre son métier de maîtresse de maison. J'ai toujours senti en elle un grand nombre de possibilités non réalisées. Faute de mieux elle se défoulait dans les soins du ménage, la cuisine et les gâteaux qu'elle réussissait très parfaitement. Son avis ne différait jamais de celui de notre père. Quand on lui demandait une permission qui sortait un peu de l'ordinaire elle nous répondait toujours : "Tu demanderas à ton père".

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J'ai lu le livre de psychologie que vous m'avez donné il y a quinze jours. Je crois que je n'ai pas dépassé le stade de l'Œdipe (1). Je vous ai raconté au début de nos entretiens que j'avais tenté une expérience avec une femme de quarante ans. Quand je repense à cette histoire je pense que je n'avais nulle envie de faire l'amour avec cette femme. J'avais envie qu'elle m'embrasse, qu'elle me caresse, qu'elle me rassure.
J'ai fait une seconde expérience du même genre. Ma partenaire a été moins patiente. Avant de me mettre à la porte elle m'a dit : "Il ne faut pas que tu me prennes pour ta mère, tu n'es pas encore sevré". j'ai réfléchi aussi à mes expériences ratées avec des professionnelles. En fait j'étais obsédé par le risque des maladies vénériennes. C'est la seule recommandation que m'a faite mon père avant mon départ au service militaire : "Méfie-toi des femmes de mauvaise vie, elles peuvent donner des maladies graves, dont certaines sont transmises aux enfants". Je sais bien qu'il existe des préservatifs mais je suis incapable d'aller en acheter".
Au cours de nos entretiens j'ai demandé à mon patient, quelle était la caractéristique dominante de son milieu familial. Il m'a répondu sans hésiter : "L'absence totale de communication et d'amour vrai. Chacun a survécu dans son coin comme il a pu".

(1) Le complexe d'Œdipe est l'ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l'enfant éprouve à l'égard de ses parents. Dans sa forme dite positive, le complexe se présente comme dans l'histoire d'Œdipe : désir de la mort de ce rival qu'est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage du sexe opposé. Sous sa forme négative il se présente à l'inverse : amour pour le parent du même sexe et haine jalouse du parent du sexe opposé. En fait ces deux formes se retrouvent à des degrés divers dans la forme dite complète du complexe d'Œdipe.
Le complexe d'Œdipe joue un rôle fondamental dans la structuration de la personnalité et dans l'orientation du désir humain. En réalité on constate entre la forme positive et la forme négative, toute une série de cas mixtes où ces deux formes coexistent dans une relation dialectique, l'analyste s'attachant à déterminer les différentes positions adoptées par le sujet dans l'assomption et la résolution de son Œdipe.


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En reprenant l'observation de cet homme de 26 ans plusieurs points m'ont frappé. Le fait que chez un homme jeune, intellectuellement brillant, il puisse y avoir un tel hiatus entre le quotient intellectuel et le quotient psychologique. Beaucoup penseront en lisant ces lignes : Cela a beaucoup changé, nous n'en sommes plus là". Qu'ils se détrompent. Je pourrais leur détailler mille observations de ce genre. Le milieu chrétien n'a défini aucune politique éducative. L'Église continue à se servir de la culpabilité, du péché, de l'angoisse comme base de son éducation. Face à l'évolution rapide de la morale sociale, elle continue à opposer une politique d'interdits. Elle réagit avec lenteur et prudence, et essaie toujours trop tard de se raccrocher à l'avis du plus grand nombre.
L'impossibilité qu'a ce garçon à se considérer comme une personne homogène et autonome, ayant ses définitions propres, est une autre caractéristique de la névrose chrétienne. Il a appris un code qu'il ne faut pas transgresser et son attitude névrotique est particulièrement marquée. Il n'a pas confiance en lui et n'a pas de système de valeurs personnel. Il est entièrement dépendant de ce que l'autre pense de lui. Consciemment il refuse de s'écraser devant lui mais le résultat est le même. Il ne pense et n'agit jamais en fonction de lui-même, mais seulement en fonction des autres, ou des personnages qu'il représente. Bloqué dans son angoisse et son agressivité, il tourne en rond, incapable de réfléchir sur lui-même, incapable de s'accepter et encore moins de s'aimer. Le passage à l'autonomie adulte est impossible. Il ne peut s'impliquer dans sa propre évolution et dans sa responsabilité. Son moi (1) est régi par des règles extérieures qu'il ne peut intérioriser.

(1) Le moi est une instance que Freud dans sa seconde théorie de l'appareil psychique distingue du ça et du surmoi.
Le moi se pose en médiateur chargé des intérêts de la totalité de la personne, mais son autonomie n'est que relative. Il est dépendant des revendications du ça, des impératifs du surmoi et des exigences de la réalité.
Le surmoi se constitue par intériorisation des exigences du milieu et des interdits parentaux : son rôle est assimilable à celui d'un juge ou d'un censeur à l'égard du moi. Freud voit dans la conscience morale, l'auto-observation, la formation d'idéaux, des fonctions du surmoi.
(Voir plus loin, page 90 dans le texte, d'autres explications sur le ça, le moi, et le surmoi).


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Cette super-structure rigide lui sert de surmoi comme une cuirasse dans laquelle il est impossible de se mouvoir. Pour lui les questions essentielles restent les suivantes : "Suis-je coupable par rapport à la loi ? Que pensent-on de moi ? Suis-je accepté par l'autre ? Est-ce qu'on m'aime ?"
Cette dernière question est importante. Elle explique le nombre de patients victimes et bourrés de symptômes physiques variés qui hantent les cabinets médicaux. Nombre de ces malades dits "fonctionnels", sont en fait des névrosés qui vivent une relation-objet dans laquelle ils se sentent toujours mal aimés.
Le grand chrétien lisse a trouvé la solution. Il ne se met jamais en question et vit apparemment à l'aise dans sa cuirasse sans s'occuper de savoir ce qui se passe à l'extérieur. Tant pis si les autres s'y cassent les dents. Combien de ces chrétiens admirables ont fait de leurs enfants des adultes immatures, fragiles, incapables de s'accepter, irresponsables et agressifs, toujours à la recherche d'une image identifiable qui les prenne en charge.
Bien que ce livre ne soit pas consacré à la psychothérapie, je dirai rapidement quelle fut l'évolution de notre agrégé de physique. Comme beaucoup d'adolescents élevés dans un milieu névrosé, il était coincé entre le désir et la défense. Il censurait sa pulsion sexuelle au nom des inscriptions premières de son éducation. Il confondait désir sexuel et concupiscence. Il se croyait coupable de mauvaises pensées. D'une part il avait gardé l'image idéale de Marie qui avait procréé sans perdre sa précieuse virginité auprès d'un époux d'une chasteté exemplaire.
D'autre part le désir sexuel ne trouvait sa justification que dans la procréation qui excusait le désir charnel. : "croissez et multipliez". Sa tension psychologique était aggravée par une méconnaissance totale de la femme. Il croyait que l'acte sexuel normal se résumait à la pénétration du vagin par le pénis et à une éjaculation rapide et triomphante. Un de nos premiers entretiens fut consacré à l'analyse de la femme.

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Il découvrit avec ravissement un monde inconnu : même les noms le réjouirent : le mont de vénus, la vulve, les grandes lèvres, les nymphes (ou petites lèvres), le capuchon, le clitoris, le museau de tanche (partie émergée au fond du vagin du col de l'utérus). Il s'intéressa très vivement aux zones érogènes, à la notion d'orgasme, à la fonction du clitoris. Simultanément nous discutions de la communication sexuelle et du plaisir.
Son comportement social évolua rapidement. Il quitta la maison familiale et prit une chambre en ville. Ses relations avec les autres se transformèrent. Il s'habitua à les écouter et à les découvrir sans être obsédé par l'image qu'il donnait de lui-même. Il fut étonné par la facilité avec laquelle il se faisait des amis.
Débloqué de son obsession d'impuissance, il accepta de ne pas mettre comme condition première à toute relation féminine, la relation sexuelle. Quelques semaines après le début de nos entretiens, il fit la connaissance d'une jeune étudiante avec laquelle il a appris à vivre une communication sexuée, avec ce que cela implique d'affection, d'échange et de découverte de l'autre au féminin. Ils n'ont fait l'amour que plusieurs mois après leur première rencontre. Il a gardé longtemps une éjaculation précoce qui témoignait d'une certaine peur de l'échec. La relaxation par la méthode de Schultz (1) l'a aidé à acquérir le contrôle de sa sexualité.

(1) le training autogène de Schultz est une méthode qui apprend au sujet à se détendre mentalement et à contrôler ses réactions émotionnelles et leur retentissement psychologique.


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Une religieuse - objet

Une religieuse d'une soixantaine d'années vint me consulter pour un état dépressif s'accompagnant d'une crampe des écrivains. Il lui était impossible depuis des années d'écrire normalement. Après sa guérison, elle a sur ma demande, rédigé sa propre histoire. Je la transcris ici intégralement.
"Je n'avais pas vingt ans quand j'ai commencé mon noviciat. Je suivais l'appel de Dieu dont je n'avais jamais douté, et j'étais bien résolue à jouer le jeu à fond. Quelques leitmotive revenaient sans cesse dans les instructions de la maîtresse des novices.: "On ne se trompe jamais quand on obéit. Il faut être fidèle aux petites choses. Il faut demander toutes ses permissions".
Et des permissions il en fallait pour tout : prendre un bain deux fois par mois, se laver les cheveux, changer les chemises de nuit une fois par mois. Il en fallait aussi pour donner ou accepter la moindre petite chose, fût-ce une image, pour écrire une lettre (évidemment tout le courrier était lu), pour se coucher ou se lever à une heure autre que celle de tout le monde : récréation, réfectoire, office religieux. Il en fallait même pour avoir une conversation avec une élève ou une sœur.
Tout manquement à la règle entraînait certaines pénitences traditionnelles : baiser les pieds de ses sœurs, mendier son repas à genoux, se prosterner de tout son long sur le passage des sœurs qui vous enjambaient, dire tout haut une prière au réfectoire, les bras en croix, serrer un crayon entre ses dents pendant un certain temps quand on avait manqué au silence, porter attachés autour du cou, les débris d'un objet qu'on avait eu la maladresse de casser. Il était de bon ton de demander la permission de se livrer à certaines mortifications : coups de fouet à l'aide d'une cordelette à nœuds, ou port de bracelets garnis de piquants.
Quand je pense à cette période je suis frappée par le fait qu'on nous traitait comme des irresponsables et des êtres dont il fallait se méfier : la maîtresse des novices et la Supérieure pouvaient entre dans notre cellule sans frapper à n'importe quel moment. Il fallait laisser la porte de cette cellule ouverte pour se déshabiller : la maîtresse des novices venait la fermer elle-même à 9 heures du soir. Nous n'avions pas le droit de sortir du jardin et il était défendu de regarder par les fenêtres donnant sur la rue. Au parloir il y avait toujours une "sœur écoute". On ne pouvait pas s'entretenir avec un prêtre ou un religieux en dehors du confessionnal.

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Bien sûr tout cela remonte à quarante-cinq ans, mais ce n'est que depuis quelques années que cela a changé. Cette période de noviciat n'a pas été la plus dure. Je suivais le chemin tracé avec cette idée fixe : "La volonté de la Supérieure est la volonté de Dieu". Comme je voulais sans discussion possible être fidèle à Dieu, ou plutôt à Jésus, je ne me posais aucune question, et je vivais au jour le jour, dans une sorte d'inconscience proche d'un certain fatalisme.
Ce n'est que beaucoup plus tard que mes difficultés ont commencé. J'ai eu beaucoup de mal à supporter la solitude affective. L'attachement de mes élèves aurait pu l'atténuer quelque peu : j'ai toujours eu un très bon contact avec elles. Je les faisais travailler et elles savaient que je suivais leurs petits problèmes. J'ai toujours donné les cours avec entrain et plaisir. Mes élèves s'attachaient à moi. Malheureusement cet attachement même était une source supplémentaire de difficulté.
En effet, je n'étais pas autorisée à parler à mes élèves en dehors des heures de classe, et en tout cas, de rien d'autre que de leur travail. Cela me déchirait, car je ne m'étais pas faite religieuse enseignante, pour transmettre uniquement des règles de syntaxe, des notions d'histoire et de géographie, ou même mon amour des belles-lettres. L'attachement que me témoignaient quelques-unes de mes élèves était suspect, et j'en étais arrivée à redouter les marques de sympathie et la popularité que je ne pouvais m'empêcher de constater. Il est hors de doute que plus d'une fois des sœurs ont pris ombrage de ce succès et ont fait des rapports dépourvus d'impartialité à la Supérieur.
Quand celle-ci me faisait appeler, je savais ce qui m'attendait. C'est ainsi que quand je commençais à m'enraciner dans une maison on m'envoyait dans une autre. J'en ai fait sept en quarante ans.Toutes les fois que c'était possible on donnait à d'autres les cours que j'aimais faire et pour lesquelles j'étais préparée, c'est à dire l'enseignement des lettres dans le second cycle.
C'est ainsi que des heures et des jours de préparation étaient inutiles, et il me fallait m'adapter à des élèves plus jeunes pour enseigner des matières qui ne m'intéressaient guère.

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Puis est venu le temps où les établissements libres ont été sous contrat avec l'État. Il a fallu tirer le meilleur parti possible d'un professeur valable et on m'a demandé de présenter une licence. J'en ai été très contente car j'ai toujours aimé étudier. Seulement là encore on m'a fait prendre une voie sans issue : un certificat de latin, alors que je n'avais jamais appris le grec. La licence classique m'étais fermée.
Puis j'ai fait un certificat de littérature française et je comptais obtenir une licence de littérature moderne pour laquelle le certificat de latin ne me servait à rien. Brusquement sans que je m'y attende on m'a supprimé mon poste de professeur. On avait besoin d'une économe et je ne sais pas pour quelle raison on m'a désignée.
J'avais quarante ans. J'ai dû du jour au lendemain renoncer à toute étude, aux cours, à mon enseignement qui m'avait toujours passionnée. Pendant quatre ans je suis restée dans un bureau, solitaire devant des colonnes de chiffres, des factures à régler, des bilans à dresser. Je ne connaissais absolument rien, et l'économe que je remplaçais étant tuberculeuse et contagieuse, je ne pouvais la voir que rarement et avec toutes sortes de précautions.
Puis un jour la directrice s'est avisée que j'avais commencé une licence est m'a dit : "Nous n'avons pas de spécialiste en géographie il faudrait que vous vous y mettiez". Malgré la joie de sortir enfin de mes chiffres et d'entrevoir la possibilité de reprendre l'enseignement, j'essayais timidement de dire mon peu de goût et d'aptitude pour la géographie. J'ai senti nettement que je dépassai la limite permise en parlant de mes goûts et de mes aptitudes. Je me suis donc laissé convaincre et j'ai préparé deux autres certificats qui m'ont permis d'avoir une licence libre.
Deux ans plus tard on apprit que le contrat d'association exigeait des professeurs titulaires d'une licence d'enseignement et pour pouvoir continuer à enseigner je dus reprendre mes études. Deux années en Angleterre me permirent enfin de devenir titulaire, à 50 ans, d'une licence d'enseignement.
Je fus envoyée alors dans un pensionnat du nord où, comme toujours, j'eus d'excellents contacts avec les élèves, mais je fus traitée sans bienveillance par les sœurs qui acceptaient mal ma popularité.


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Cela dura deux ans. Je fus consternée d'apprendre que j'étais nommée à Paris. Je détestais cette ville qui était associée aux mauvais souvenirs de mon adolescence et ma résistance nerveuse a craqué. Cela s'est manifesté par une incapacité totale à écrire et un besoin impérieux de solitude rendant impossible toute vie communautaire. J'étais perpétuellement angoissée et j'avais des cauchemars que je prenais un plaisir morbide à reconstituer à mon réveil.
J'avais une peur panique de la Supérieure, un complexe de culpabilité, peut-être même de persécution, et j'avais toujours les larmes au bord des yeux. En revanche devant mes élèves je retrouvais mon entrain et mon équilibre.
À cet effondrement nerveux s'est associée toute une série de crises de coliques hépatiques très douloureuses : les radiographies révélèrent un calcul gros comme une noix, bloquant la vésicule biliaire. Je me souviens de mon soulagement quand j'ai appris que j'étais vraiment malade et qu'il fallait m'opérer. Après l'opération, la dépression nerveuse persistant, la Supérieure a décidé de me confier à un psychiatre".

J'ai cité cette observation car elle objective bien l'écrasement subi par de nombreuses religieuses considérées comme des objets qu'on déplace ou qu'on utilise, sans tenir compte de leurs goûts ou de leurs aptitudes, ceci évidemment pour la plus grande gloire de Dieu. J'ai suivi cette sœur en psychothérapie. En quelques mois elle fut consciente de toutes les agression dont elle s'était sentie victime. Après s'être véritablement défoulée, elle commença une longue réflexion qui lui donna la certitude qu'elle ne voulait plus vivre dans une communauté religieuse et qu'elle n'accepterait plus d'être commandée par une enfant. Elle obtint de Rome la permission de quitter la vie religieuse.
Elle a hérité de sa famille une fortune suffisante pour ne plus avoir de soucis matériels. Ses démêlés avec son ordre ne sont pas terminés. Comme elle a 65 ans, elle a demandé à bénéficier de sa retraite de professeur. Sa Supérieure lui a appris qu'elle n'avait jamais cotisé pour elle et elle termina sa lettre ainsi : "Ceci n'a d'ailleurs aucune importance puisque vous avez bien assez d'argent pour vivre".
N'ayant plus aucune raison de se laisser "manipuler" notre ex-religieuse devenue Madame D...entend être dédommagée. Elle envisage même de prendre un avocat.

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Je rapprocherai cette observation d'une jeune sœur fort intelligente que j'ai soignée pour un ulcère de l'estomac. Au cours de nos entretiens elle m'a expliqué comment la vie qu'elle menait au couvent avait déclenché chez elle une anxiété continuelle et de véritables crises d'angoisse. Il fallait observer la sainte règle et éplucher sans cesse sa conscience, en notant au besoin, ses péchés pour se les rappeler et s'en accuser à sa supérieure ou en public, tout cela au nom de l'humilité et de la charité. Seule la supérieure avait droit de décision. Les anciennes avaient droit à la parole; quant aux jeunes elles devaient écouter et se taire : elles n'avaient aucun droit. On leur disait : "Quand vous avez des difficultés ne pensez pas priez", ou encore : "La lumière chez votre Supérieure, la consolation au tabernacle".
L'information sexuelle était limitée à deux grand principes. Le premier : ne jamais regarder les hommes. Quand un homme, médecin ou ouvrier pénétrait dans la maison, une sonnette se déclenchait pour en avertir les sœurs qui devaient se cacher pour ne pas être vues et ne pas voir. Il était absolument interdit de voir un homme de près ou de loin.
Le second principe régissait les relations entre religieuses. Il correspondait à l'horreur latente d'une homosexualité possible. Il était interdit aux religieuse de rester seules à deux, et la Supérieure ou une sœur déléguée par elle, avait le droit d'entrer sans frapper, et à toute heure du jour et de la nuit dans les chambres des sœurs. C'est cette même sœur qui me racontait que pendant son année apostolique, la Supérieur calculait le temps qu'elle passait à genoux
Au cours d'un de nos derniers entretiens, elle m'a fait part de ses inquiétudes au sujet de la fin de vie religieuse, telle qu'elle est vécue actuellement.
"Lucidement je me dis que cela ne peut pas continuer ainsi dans les siècles des siècles. Nous sommes les dernières survivantes d'une espèce appelée à disparaître. Qu'est-ce qui la remplacera ? Les noviciats se vident et les jeunes sont à la recherche d'autre chose. Si je disais cela en communauté c'est comme si, munie d'une mitrailleuse, je les passais toutes par mon arme. Il faut du courage pour pouvoir évoquer ces choses. Je mourrai sans doute dans un hospice de vieillards. Les anciennes, elles, peuvent encore espérer mourir entourées religieusement dans les petits cimetières de communauté, dont certains sont des "hauts lieux".
Cette jeune sœur a décidé d'apprendre le métier de rééducatrice en psychomotricité. Elle a suivi les cours de la Salpêtrière. Maintenant elle travaille le matin dans un hôpital et l'après-midi dans un dispensaire. Très sportive elle pratique régulièrement la natation et le tennis, et elle a acheté une 2 CV pour faciliter ses nombreux déplacements. Elle habite dans un immeuble qui appartient à l'ordre et dans lequel il y a plusieurs studios. Toutes les portes s'ouvraient avec la même clef... Elle a fait changer la serrure.

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J'ai ainsi aidé quelques sœurs à s'intégrer socialement en apprenant un métier et en obtenant une qualification professionnelle. Mais cette solution n'est valable que pour les plus jeunes. Les anciennes qui ont exercé les métiers d'infirmière ou de professeur sans diplôme n'ont guère d'avenir. Si la relève n'est pas assurée qui les fera vivre ? La vente des terrains et des maisons que possèdent leur ordre est une solution à court terme.
La dissolution des grandes communautés pose un autre problème (1). Il est difficile pour les religieuses âgées, habituées à une vie communautaire très structurée, de se retrouver à trois ou quatre dans un petit appartement.
Certaines vivent seules, rejetées par les autres qui n'acceptent pas de vivre avec elles. Elles étaient supportables dans une collectivité. Beaucoup sont angoissées et déprimées. L'une d'elles me disait : "C'est une véritable rupture de contrat. Je ne suis pas devenue religieuse pour vivre seule. Je me sens abandonnée et ma liberté m'asphyxie !". La décompression a été trop brutale. La hiérarchie devrait envisager un regroupement inter-ordre pour les religieuses qui veulent continuer à vivre en communauté. Pour les jeunes postulantes, c'est à dire celles qui veulent rentrer dans un ordre, il est souhaitable qu'elles aient un métier pour éviter qu'un jour ou l'autre elles soient dans une impasse.

(1) Les grandes communautés religieuses, surtout féminines, donnent maintenant une grande liberté à leurs membres qui peuvent ainsi participer à la vie des laïcs. Cette tendance s'affirme de plus en plus. Pour beaucoup de religieuses, ce changement de vie pourrait être une expérience passionnante si elles y étaient préparées.

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Un prêtre marié

Un prêtre marié vint me consulter pour une névrose d'angoisse. Dès le premier entretien il posa le problème en ces termes.
"À vingt ans je me suis converti et j'ai confondu conversion et vocation. Je me suis engagé dans le sacerdoce poussé par l'ardeur des néophytes.
À quarante ans j'ai quitté la prêtrise et je me suis marié. J'ai confondu envie de faire l'amour et envie de me marier. Maintenant je suis complètement perdu. J'ai des enfants, un travail qui ne m'intéresse pas et je ne me sens pas capable de m'adapter à la vie normale. Je me sens incapable de m'imposer. Je n'ai aucune qualification professionnelle. J'ai trouvé une place de garçon de laboratoire. Je suis obsédé par des problèmes matériels : je n'arrive pas à joindre les deux bouts.
J'ai gardé de ma formation de séminariste et de prêtre une perfectomanie qui m'use et je ne peux m'en défaire. Mes vingt ans de sacerdoce ont affiné ma sensibilité et ont développé chez moi une certaine capacité de compréhension, deux qualités dont la société technique n'a pas vraiment besoin.
J'ai voulu faire un métier d'accueil mais cela est extrêmement difficile. Je n'ai aucun papier, aucun diplôme et je dois me contenter d'exercer un métier manuel pour lequel je n'ai aucune capacité.
Actuellement je me sens coupable de ne pas avoir su assumer mon sacerdoce et mon célibat, coupable de m'être marié, coupable de ne pas être capable de gagner correctement ma vie. J'ai toujours l'impression que les autres me regardent d'un air méprisant et me jugent".
- Croyez-vous vraiment ce que vous venez de dire ?
- Oui et non. Intellectuellement je me dis que c'est ma propre culpabilité qui me fait penser à ça, mais cela ne m'empêche pas de me sentir écrasé par le regard des autres.
Dans ma tête tourne comme un disque : "Ils savent que tu as été prêtre, que tu n'as pas su tenir tes engagements, ils te méprisent. Je sais que c'est faux en ce qui concerne la majorité des gens qui m'entourent. Quand je me suis marié, tous les copains m'ont aidé".

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- Et votre évêque ?
- Il a été paternel. Il m'a demandé de réfléchir et de prier. Je suis allé faire une retraite. En fait je ne supportais plus la solitude affective. J'étais dans une paroisse de banlieue avec un curé d'une soixantaine d'années, très saint mais très silencieux. Nous n'avions entre nous aucun dialogue. Je m'occupais des catéchismes et de l'action catholique. Je n'avais aucun moyen de me regonfler.
- Comment avez-vous connu votre femme ?
- Elle faisait le catéchisme avec moi.
- Vous avez eu le coup de foudre ?
- C'est difficile à dire. Je crois qu'en fait j'ai découvert la femme. Je n'avais jamais eu de relation psychologique aussi étroite avec une femme. Pendant mon adolescence j'ai beaucoup travaillé. J'étais un bon élève, un fort en thème. Mon père et ma mère étaient instituteurs laïques. Pour eux ce qui comptait c'étaient les résultats scolaires. Entre nous, nous n'avions pas de relation psychologique vraie. Mes parents étaient trop absorbés par leur travail. Mes bonnes notes étaient pour eux le gage de leur bonne éducation.
À dix-huit ans j'ai fait une colonie de vacances comme moniteur. Le prêtre qui dirigeait cette colonie était un type extraordinaire. J'ai rencontré pour la première fois un adulte passionnant qui a été pour employer votre langage, ma première image paternelle identifiable.
- C'est lui qui vous a orienté vers le sacerdoce ?
- Pas du tout, il ne m'a donné aucun conseil mais j'ai eu envie de lui ressembler. L'Évangile du Christ a été pour moi une découverte enthousiasmante. Je me préparais à être professeur. J'avais commencé une hypocagne sans véritable vocation. Fils d'instituteur je voulais devenir professeur. Je n'avais en fait aucune information me permettant de choisir un autre métier. J'étais sur des rails.

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- Vous vous êtes converti à quel âge ?
- À dix-neuf ans.
- Vous êtes entré au séminaire immédiatement ?
- À vingt ans. J'ai travaillé un an comme instituteur pour réfléchir.
- Cette année vous a-t-elle permis de vous décidé ?
- Je me suis surtout mortellement ennuyé. J'avais un CE 1. Je crois vraiment que l'enseignement n'était pas ma vocation. J'aurais dû travailler dans un monde adulte comme ouvrier ou employé. Prendre un poste d'instituteur était une solution de facilité.
- Vos parents ont-ils bien accepté votre entrée au séminaire ?
- Pas très bien. Ils voyaient leur fils professeur de faculté.
- Ils ont réagi ?
- Ils ont été déçus. Ils ont essayé de parler avec moi : c'était trop tard pour engager un dialogue.
- Au séminaire, votre formation a-t-elle été intéressante ?
- Rétrospectivement non. Je n'ai pas été préparé au métier de prêtre dans un monde en plein changement. Cette formation était peut-être suffisante il y a vingt ans.
- Pourquoi ?
- Je n'ai pas été préparé à vivre dans cette société en mutation. Nous avons eu deux cours sur le marxisme, un cours sur la psychanalyse, quelques cours sur l'évolution actuelle de la religion et de l'idée de Dieu : ce qu'on peut appeler la sécularisation.
- La sécularisation ?
- Un fossé s'est creusé entre la vie religieuse traditionnelle et la façon de vivre et de penser.
- Ces cours devaient être intéressants ?
- Mais nous n'avons fait qu'effleurer le problème. Je rêvais d'être prêtre-ouvrier mais l'interdiction de Rome est arrivée avant que je puisse entrer à la Mission de France.

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- Vous le regrettez ?
- Oui et non. Je vois tellement de camarades qui sont sortis de leur expérience ouvrière dégoûtés et parfois écrasés.
- Pourquoi ?
- Toujours la même raison : le manque de préparation. Les prêtres-ouvriers auraient dû avoir une formation très poussée, politique, sociale et même psychanalytique. La formation théologique classique est loin d'être suffisante. Ils se sont heurtés à des gens bien plus forts qu'eux.
- Et alors ?
- Certains sont partis, d'autres ont tenu le coup. Quand l'équipe était solide, c'était possible, mais pour les isolés ! C'est difficile de ne pas se laisser embarquer.
- Embarqués par qui ?
- Certains sont devenus marxistes et ne pensent plus qu'à la politique et à la lutte des classes. Ils perdent le sens de leur vocation. J'ai toujours vu le prêtre comme un homme de communication, un lien entre les hommes. On n'a pas besoin des prêtres pour diriger les syndicats.
- Pourquoi pas ?
- Ce n'est pas leur boulot. Les ouvriers n'ont pas besoin d'eux pour s'organiser. Les partis politiques ont leurs cadres bien mieux formés que n'importe quel prêtre.
- Qu'attend l'ouvrier du prêtre ?
- Ce que nous ne pouvons leur donner. Une culture et une ouverture spirituelle qui donnent un sens à leur vie.
- Quel est le sens de la vie ?
- Question difficile. J'ai envie de vous répondre : l'amour, mais l'amour ça passe par des tas de choses : par l'éducation, par la culture. Il est plus facile de faire de la politique que de la pédagogie intelligente. J'ai beaucoup souffert pendant mon séjour au séminaire d'une certaine négation de la culture : c'était considéré comme bourgeois. Pour être proche des ouvriers il fallait être comme eux. Je crois que c'est faux, les ouvriers aiment bien qu'on leur apporte quelque chose. Ils aiment apprendre. La véritable promotion des hommes passe par la culture. Tant que les prêtres n'auront pas compris cela ils ne seront que de pâles doublures.

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- Doublures de qui ?
- Des hommes dont le métier est de faire de la politique et de soutenir la lutte des classes.
- À votre avis quelle est la place du prêtre dans la société moderne ?
- Un homme d'amour et un éducateur dans le sens le plus large du terme.
- La formation actuelle évolue-t-elle dans ce sens ?
- Pas du tout. La hiérarchie est trop occupée à des réforme internes de l'Église, et en même temps elle est obsédée par l'idée de ne pas perdre la clientèle ouvrière.
- Oui, j'emploie volontairement ce terme. Elle devient démagogue. D'un côté elle ne réfléchit pas vraiment sur les grand problèmes comme l'éducation sexuelle, la pilule, l'avortement, la place de la femme dans la société, le développement de la culture ouvrière, l'aménagement des loisirs. Les mouvements de jeunes disparaissent les uns après les autres. Ils n'étaient plus adaptés, c'est vrai, mais je pense que les jeunes ont besoin d'éducateurs et d'animateurs. J'aurais voulu être aumônier d'un lycée ou d'un collège. Impossible. Il faut maintenir la paroisse traditionnelle et nous manquons d'hommes. Il faut respecter la rigidité de ses structures. Si à côté de notre paroisse se développe une aumônerie de lycée ou de collège qui marche bien, c'est tout une clientèle qui part. Les jeunes entraînent leurs parents. Ils vont à la messe du lycée, ils suivent les réunions et les activités de l'aumônerie.
- C'est une excellente évolution ?
- Pas pour le curé de la paroisse.
- Pourquoi ?
- Il voit sa clientèle partir. L'aumônier est implanté au milieu des jeunes, réellement à la source. Le curé dans son église attend qu'on vienne à lui. Cette structure est périmée.
- Il reste les belles cérémonies dans un beau monument ?
- Même pas. Avec les réformes liturgiques on a mis la charrue avant les bœufs. La plupart des messes dominicales sont lamentables. Dans les aumôneries les jeunes qui vivent ensemble arrivent à faire quelque chose de beau. Dans les églises on a remplacé Bach par des chants remplis de couacs...

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- Vous êtes intégriste ?
- Pas du tout, mais je pense qu'on a changé la forme avant de changer le fond. La hiérarchie ne bouge pas pendant cinquante ans et ensuite elle se précipite sans réfléchir suffisamment. L'infaillibilité du Pape ne suffit pas à arranger les affaires
- Vous êtes contre l'infaillibilité du Pape ?
- C'est une question difficile. j'aurais bien voulu qu'il utilise son autorité à modifier la formation et le statut du prêtre dans la société. Pourquoi n'exige-t-il pas que dans tous les séminaires, on fasse une éducation politique, sociale et sexuelle approfondie ? Pourquoi ne déclare-t-il pas que le prêtre a droit à une vie sexuée ?
Je reviens à mon problème. Quand j'ai connu Françoise, j'ai découvert la joie et l'équilibre que me donnait une relation sexuée. Je dis bien sexuée et non sexuelle. Je n'y étais pas préparé. La réaction des paroissiens n'a rien arrangé. Ils ont commencé à chuchoter dans les coins. Notre relation est devenue suspecte : le fait que nous parlions souvent ensemble et que nous restions seuls dans mon bureau a été très mal interprété. Mon curé a reçu des lettres anonymes. Cela m'a rendu furieux. Je précise que notre vie sexuelle n'a commencé qu'après notre mariage. L'attitude de la communauté chrétienne a été déterminante dans mon choix. Je me suis senti écrasé.
- Écrasé par qui ?
- Par les chrétiens. Le prêtre est un être asexué. Cela rassure toutes ces bonnes bourgeoises et tous ces bons bourgeois qui ont honte de leur sexe et qui y pensent beaucoup trop. Ce n'est pas un des moindres défauts de l'Église d'avoir culpabilisé le sexe. Peu à peu avec Françoise nous nous sommes sentis isolés et coupables. Il n'y avait que deux solutions : ou rompre ou nous marier. Je vous ai dit au début de nos entretiens que j'avais confondu l'envie de faire l'amour et l'envie de me marier. C'était une façon agressive de présenter l'affaire. Pendant deux ans nous n'avons jamais désiré avoir une vie sexuelle entre nous. Devant l'attitude hypocrite d'une grande partie de la paroisse, notre relation s'est renforcée, et c'est vrai, nous avons eu envie de faire l'amour. Il est difficile de rester pendant deux ans sur une île déserte

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- Sur une île déserte ?
- Beaucoup d'adultes nous regardaient comme des pestiférés. Les allusions ne manquaient pas. Eh bien oui ! J'avais envie de faire l'amour avec Françoise. J'ai décidé de me marier.
- La hiérarchie a réagi ?
- Pas vraiment. J'ai trouvé beaucoup de paternalisme mais j'étais bloqué. Une retraite ne m'a servi à rien. J'aurais voulu rester prêtre et vivre avec Françoise, mais je n'avais pas vraiment envie de fonder une famille et d'avoir des enfants. J'ai gardé la vocation de l'universel, de la disponibilité du prêtre. J'aurais voulu continuer à m'occuper de jeunes. Comme garçon de laboratoire chargé de famille, c'est difficile.
- Vous regrettez votre mariage ?
- Pas vraiment. Je regrette mon métier de prêtre. Actuellement je n'ai plus comme obsession que celle de joindre les deux bouts. Françoise va être obligée de travailler. J'aurais voulu l'éviter tant que les enfants sont petits. Pour l'année prochaine j'ai demandé un poste d'instituteur et je vais essayer de faire une licence de lettres. Ça va être dur mais il faut que je m'en sorte.
- Vous vous sentez déprimé ?
- Plus que jamais, et en plus, je m'en veux d'avoir cédé à la pression d'une communauté chrétienne infantile.
- Vous pratiquez encore ?
- Oui, mais dans les structures traditionnelles. Avec d'autres prêtres mariés nous avons formé une petite communauté. Nous nous réunissons régulièrement et nous partageons le repas eucharistique.
- Si les prêtres peuvent un jour se marier que ferez-vous ?
- Maintenant, je reprendrais mon métier de prêtre. Dans dix ans je ne sais pas. Pour le moment je voudrais arriver à accepter ma vie telle qu'elle est. Il faut que je me réconcilie avec moi-même.

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La psychothérapie a permis à ce prêtre de se réconcilier avec lui-même. Il a pris conscience que le véritable problème n'était ni son mariage ni ses difficultés matérielles. Il a été victime d'une absence totale d'éducation. Le premier adulte avec lequel il avait communiqué et auquel il avait eu envie de ressembler était un prêtre. Cette rencontre avait été décisive. Il s'était identifié à lui mais n'avait pas vraiment la vocation. Il souffrait aussi beaucoup de son manque de préparation à la vie actuelle. Au séminaire il avait retrouvé les structures rigides de son milieu familial : le péché avait remplacé la mauvaise note.
Il refusait l'évolution de l'Église qu'il qualifiait "d'ouvriérisme démagogique". Il prit conscience aussi de son agressivité vis à vis de la hiérarchie cléricale, de son refus de l'interdit sexuel et de la culpabilisation du sexe. Il découvrît enfin que le métier d'instituteur lui permettait d'avoir un rôle éducatif au moins aussi grand que le métier de prêtre.
Il a pris un poste d'instituteur et fait une licence de lettres. Il s'occupe d'un groupe de jeunes à la recherche d'une nouvelle spiritualité et est entré dans un groupe charismatique.
Il est vraiment sorti de sa dépression et a résolu ses conflits intérieurs, en découvrant les véritables causes de son agressivité et de son angoisse. Il a retrouvé les clefs de sa propre histoire.

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Un médecin catholique pratiquant

Un médecin peut lui aussi, être psychologiquement malade. Comme le prêtre, sa formation est souvent très insuffisante pour aborder le monde d'aujourd'hui. Il est formé au traitement des symptômes mais pas à celui de la maladie, partie intégrante de l'histoire des malades. Nombre de mes confrères sont venus discuter de ces problèmes : harassés, dégoûtés de leur métier qui se limite à une médecine du "coup par coup", ils sentent qu'ils font un travail superficiel, n'aboutissant trop souvent qu'à l'organisation progressive des maladies, voire même à leur psychiatrisation.
Un médecin âgé d'une cinquantaine d'années vint me voir pour une névrose phobique. Ses premiers troubles étaient apparus alors qu'il circulait en voiture et faisait ses visites : vertiges, angoisses, oppression l'avaient obligé à s'arrêter pendant plus d'une heure.
Progressivement les phobies s'étaient aggravées : comme il le dit lors de notre premier entretien, il ne supportait plus la foule et le bruit et il était angoissé dans les embouteillages, dans le métro, et même à la messe du dimanche. Il voyait le moment où il ne pourrait plus sortir de chez lui.
Son histoire était simple. Élevé dans une famille chrétienne classique, très structurée, il avait appris très tôt la morale de l'écrasement. Il avait été élevé par les frères des écoles chrétiennes puis par les Jésuites. À mon avis quand on avait été élevé par les Jésuites il n'y avait que trois solutions : être un anticlérical féroce, être Jésuite ou être écrasé. Il avait malheureusement, bien involontairement, choisi la troisième voie. Il était devenu un bon chrétien, un bon père de famille et un médecin traditionnel parfaitement légaliste. Il pratiquait honnêtement la morale chrétienne du noir et blanc, du bien et du mal et se projetait tant qu'il pouvait sur sa clientèle. Il était ainsi confronté à des situations impossibles.

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Nos entretiens portèrent essentiellement sur ce genre de situations. Le problème le plus grave était celui de l'avortement. Pour obéir à la loi morale, il avait toujours abandonné, je dis bien abandonné, toutes les jeunes filles ou toutes les femmes qui voulaient se faire avorter pour des raisons sociales ou psychologiques. L'une d'elles mère de famille était morte de septicémie aigüe et de néphrite, à la suite d'un avortement fait par une infirmière dans des conditions particulièrement dramatiques. Cette mort l'avait profondément angoissé car il s'en sentait responsable. En fait il n'avait fait qu'obéir à sa conscience de chrétien légaliste.... et il n'avait commis aucun péché !
La contraception était pour lui un problème non moins angoissant. Il continuait à conseiller les lois d'Ogino ou l'étreinte réservée, tout en connaissant les limites et les imperfections. Il savait que la pratique de l'étreinte réservée rendait un certain nombre d'hommes impuissants. "Je n'ai malheureusement pas d'autre solution à leur proposer".
Cette méthode est particulièrement difficile à pratiquer. L'homme doit contrôler son érection, ne pas laisser sourdre la moindre goutte de sperme et se retirer au dernier moment. Où est la joie de la détente et de la rencontre et de la communication sexuelle ?
Un autre problème l'angoissait, celui de la vérité qu'il fait dire ou ne pas dire au malade. D'une part la loi chrétienne lui interdisait de mentir et d'autre part l'homme avait droit à toute la vérité. Au cours de nos entretiens je lui ai raconté l'histoire d'un moine atteint de cancer du pancréas. Il était arrivé à l'hôpital jaune comme un coing. On avait découvert à l'intervention chirurgicale, une tumeur du pancréas bloquant les canaux hépatiques. Le chirurgien s'était contenté de faire une dérivation : le résultat de cette opération avait été spectaculaire. Le malade avait déjauni en quatre jours et avait retrouvé son poids normal en un mois.
Six mois après il était revenu en consultation avec son supérieur. Il était florissant. Son Supérieur me prit à part et me dit :
- Lui avez-vous dit la vérité ?
- Non, je crois que c'est inutile. Il va bien.
- Il faut lui dire la vérité, c'est une belle âme.
- Monsieur le Supérieur, je vous laisse décider. Personnellement je refuse.
- Eh bien je la lui dirai moi-même.

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Un médecin atteint de névrose chrétienne peut-il faire vraiment son métier ? Le médecin doit être au service de ses malades et ne doit pas projeter sur eux ses angoisses et ses tabous. Il est responsable de leur vie et de leur équilibre. Un médecin chrétien qui laisse pratiquer un avortement dans n'importe quelles conditions est coresponsable de la mort de cette malade. Un médecin qui n'explique pas clairement tous les moyens de contraception, leurs avantages et leurs inconvénients ne fait pas son métier. Il est nécessaire que les médecins se dégagent d'une éducation névrotique et qu'ils apprennent à juger et à apprécier par eux-mêmes la nécessité de telle ou telle attitude ou de telle décision. Ils sont seuls face à leurs malades, et la seule loi à laquelle ils doivent obéir est l'intérêt de ces malades.
Le médecin dont je viens de parler avait fini par ne plus pouvoir aller à la messe. Il y était pris de vertiges et de nausées qui l'obligeaient à sortir ! Bienheureux vertiges, bienheureuses nausées qui l'ont obligé à faire le point et à découvrir que sa névrose chrétienne était incompatible avec l'exercice de son métier. Au cours de nos entretiens il exprima une idée particulièrement intéressante.
"J'ai l'impression par moments que les malades viennent me demander l'absolution".
Il sentait que les symptômes pour lesquels les malades venaient le consulter recouvraient une angoisse qu'il fallait calmer. Un examen consciencieux, un interrogatoire minutieux aboutissait toujours aux même conclusions : "Vous n'avez rien. Je vous donne quelques médicaments et tout ira bien".
"Je sais que tous ces gens me demandent autre chose. Leurs symptômes sont un appel auquel je ne sais pas répondre. J'ai vraiment l'impression de leur donner l'absolution, mon ordonnance de calmants remplaçant les trois "Ave Maria" ou les trois "Notre père" que leur donnerait un curé. J'ai l'impression d'être comme tous ces prêtres : consciencieux et incompétent. Très souvent eux aussi donnent l'absolution en sachant que le vrai problème n'est pas là.

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À Pâques dernier je suis allé me confesser, le prêtre a été encore plus rapide que le médecin généraliste. Chaque confession durait environ deux à trois minutes, tout compris. Il passait environ vingt malades, excusez-moi, vingt pécheurs à l'heure. Avec moi il a battu tous les records. J'ai à peine eu le temps de m'agenouiller qu'il m'a donné l'absolution avant que je n'aie eu le temps de parler. Il devait être épuisé et peut-être dégoûté. Cette confessions m'a rappelé certaines consultations hivernales où on voit défiler vingt grippes à l'heure. Plus besoin d'écouter, les malades ont tous la même chose. Je me souviens de ce prêtre qui me disait : "Ils me racontent tous la même connerie".
Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire car cette histoire me rappelait celle d'un malade qui était sorti de chez son médecin en tenant son pantalon. Il n'avait pas eu le temps de remettre ses bretelles.
Plus j'y réfléchis et plus je pense que les médecins et les prêtres ont le même manque de formation psychologique. Les premiers règlent leurs problèmes à coups d'ordonnances et les seconds à coups d'absolutions. Dans les deux cas le but est le même : rassurer. Mais les médecins et les prêtres qui font bon gré mal gré ce travail, peuvent-ils être contents d'eux-mêmes ?
Quelle solution s'offre à eux s'ils ne supportent pas leur métier ? Les médecins généralistes ont toujours la possibilité de faire une spécialité qui leur permette de continuer sans culpabilité et sans angoisse, une médecine de l'homme-objet. Les prêtres eux, n'ont pas cette solution. Ils n'ont aucune formation qui leur permette de faire un métier correspondant à leur niveau culturel. J'en connais qui sont devenus ouvriers spécialisés, chauffeurs de taxi, manœuvres dans le bâtiment. J'en connais aussi un qui s'est tué.

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Comment ai-je soigné ce médecin catholique pratiquant ? Très simplement. Je lui ai conseillé de compléter sa formation médicale traditionnelle par une formation psychologique : un groupe Balint et une dynamique de groupe. En dynamique de groupe sous la direction d'un psychanalyste, il apprend à se mettre en question en étudiant ses propres réactions et les motivations réelles de ses comportements. Il a découvert ainsi que la communication avec autrui passe d'abord avec la communication avec soi-même et que l'auto-analyse a besoin du regard de l'autre.
Le groupe Balint lui permet d'étudier avec ses confrères l'évolution et le traitement d'un certain nombre de malades dont les observations sont étudiées en commun. Le psychanalyste présent aux réunions permet aux médecins généralistes de mieux comprendre les raisons qui les poussent, devant un malade difficile, à prendre telle ou telle décision.
Il a appris ainsi que souvent, la relation médecin-malade n'est pas une relation asymétrique (Enseignant-Enseigné ou Maître-Élève), mais qu'elle est une véritable communication. Je l'ai revu il y a quelques mois et je l'ai trouvé très détendu. Il m'a expliqué que sa pratique médicale avait complètement changé.
"Bien souvent ce n'est plus moi qui parle. C'est le malade. J'essaie de le comprendre et de me mettre à sa place. J'ai pris conscience que de nombreux symptômes physiques sont dus à des problèmes psychologiques non exprimés. Mon métier est devenu plus difficile mais je ne m'en plains pas. Je n'a plus l'impression de faire n'importe quoi".

Rappel : les pages 58 et 59 sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre

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2 - Comment le chrétien se libère-t-il de la culpabilité enseignée ?

La confession et la bonne conscience

Un missionnaire d'une quarantaine d'années vint me consulter pour un eczéma récidivant de l'anus, qui l'obligeait à se gratte sans tenir compte du lieux ou des circonstances. Un psychanalyste aurait soupçonné immédiatement le refoulement de quelques fantasmes homosexuels. Un examen clinique rapide me permit de découvrir des hémorroïdes dont le traitement par un proctologue mit fin à l'eczéma. J'ai gardé avec ce prêtre des relations amicales et il est revenu me voir plusieurs fois pour le plaisir de discuter.
Dès notre première rencontre, en apprenant que j'écrivais un livre intitulé La névrose chrétienne il me dit :
"le terme névrose chrétienne m'intéresse. Moi qui ai suivi la voie classique : famille chrétienne et petit séminaire, j'ai l'impression d'être construit par l'entassement de plusieurs couches. Une couche profonde faite d'angoisse et de culpabilité : c'est la couche familiale. Enfant j'étais obsédé par le péché que je devais avouer à la prière familiale du soir, précédée par ce que j'appelle "un examen de conscience parlé". La seconde couche est une couche de refoulement. Au petit séminaire j'étais obsédé par le péché sexuel. Je me souviens avoir été puni parce que je lisais au fond du parc, un petit journal illustré, caché derrière un arbre. Le surveillant qui me découvrit me donna une paire de claques en me disant :"Petit salaud tu te caches pour te masturber".

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Le soir je dus rester à genoux, les mains sur la tête pendant toute la durée du dîner. La troisième couche est une couche d'écrasement. Au noviciat nous étions soumis à une discipline très stricte et la communication était pratiquement impossible. Le silence était une règle d'or de notre formation (je n'ose pas parler d'éducation). Notre vie était rythmée par la sacro-sainte cloche. Maintenant l'ambiance a changé et nos communautés sont plus vivantes, mais il reste entre les prêtres de ma génération une gêne et une difficulté de communication qui est, je crois définitive.
- Si je comprends bien, votre "moi" comme dirait Freud, est fait d'un mélange d'angoisse, de culpabilité, de refoulement et d'écrasement... et votre "surmoi" ?
- Mon surmoi... il se construit progressivement. Mon métier de missionnaire m'y aide, mais je crois que je resterai toujours angoissé et culpabilisé pour tout et pour rien. Ce qui est construit très tôt dans la conscience l'est définitivement. La marque première me semble indélébile. Je suis cependant capable d'aider et de rassurer les chrétiens dont je suis responsable. J'essaie de leur enseigner l'amour et de minimiser au maximum tous les petits incidents de parcours que sont la très grande majorité de leurs péchés.
- Vous devriez pouvoir vous libérer de votre angoisse et de votre sentiment de culpabilité par la confession ?
- Oui, elle m'a souvent beaucoup soulagé.
- Soulagé ? Comme l'aspirine soulage le mal de dents.
- Si vous le voulez. Le fait d'avouer libère d'un poids, d'une douleur intolérable.
- Mais la cause ?
- C'est là le problème. C'est au niveau de la cause que la confession trouve ses limites : elle ne guérit pas la carie. La confession est suffisante pour un petit mal de dents, une petite névralgie qui ne correspond à aucune lésion. Je trouve votre comparaison intéressante. C'est l'aspirine de la culpabilité. Mais quand il y a quelque chose de plus important elle ne soigne pas en profondeur.
Il suffit pour être pardonné d'avoir la vraie contrition, mais il ne suffit pas de regretter pour changer profondément, de se mettre en cause et de comprendre le pourquoi de nos attitudes.


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- Les stéréotypies bien huilées de la névrose !
- Que voulez-vous dire ?
- Je veux dire qu'une éducation fondée sur le péché entraîne, chez celui qui la subit, des attitudes stéréotypées, qui font qu'il retombe toujours dans les mêmes problèmes. La confession telle qu'elle est pratiquée favorise au maximum la névrose chrétienne, car elle est infantilisante et superficielle.
Infantilisante parce qu'il suffit d'avouer au représentant du Père pour être pardonné. Pour la forme il vous donne quelques prières automatiques à réciter. mais le pardon du prêtre, représentant de Dieu ne suffit pas à être libéré de tout problème. La confession est superficielle puisqu'elle ne fait pas avancer celui qui s'y soumet.
Prenons par exemple le problème de la masturbation dont vous me parliez tout à l'heure. C'est déjà une erreur de la considérer systématiquement comme un péché. Dans la très grande majorité des cas, c'est un acte qui correspond à un stade d'évolution normal de l'adolescent, ou à un besoin de compensation par rapport à des frustrations affectives ou sexuelles mal supportées. C'est parfois un besoin physiologique très simple chez les hommes soumis au célibat et à la chasteté.
Exceptionnellement il s'agit d'une masturbation compulsionnelle et obsédante qui correspond à un état psycho-pathologique et relève alors du médecin spécialiste et non du prêtre (j'ai connu un adolescent qui se masturbait dix fois par jour).
Dans tous les cas je ne vois pas le rôle du prêtre et encore moins celui de la confession. Un entretien psychologique bien conduit permettrait à l'intéressé de comprendre le pourquoi de son attitude et de trouver les moyens d'y remédier.
Prenons d'autres exemples. Un petit garçon vole de la confiture ou des bonbons. La confession ne servira à rien. Il est beaucoup plus intéressant de savoir pourquoi cet enfant vole. Contrairement aux idées imposées par l'éducation chrétienne classique, l'enfant n'est pas marqué par le péché dès sa naissance. Il est vraiment trop simple de dire : "L'homme naît pécheur, Dieu lui pardonne, et grâce au baptême, à la confession etc...il peut devenir et rester fils de Dieu". En fait la confession n'est que le corollaire indispensable de l'éducation de l'interdit et de la culpabilité. Une éducation ouverte basée sur l'amour et la responsabilité, donnerait des résultats très différents.

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J'ai dans ma clientèle beaucoup de problèmes de couples, et beaucoup de couples, pour ne pas dire la grande majorité sont chrétiens. Pourquoi ? Les autres n'ont-ils pas des problèmes ? Sûrement si mais pas les mêmes.
Les couples chrétiens divorcent plus facilement que les autres, ce qui en soi est une bonne chose. Le divorce est toujours un drame pour les enfants. Ils viennent me voir pour faire le point et tenter de rétablir une vraie communication. Très souvent le problème est sexuel. Ils sont castrés au niveau du plaisir et de la joie.
Lorsque je fais une conférence sur l'éducation sexuelle, je ne me limite pas à l'étude de la fonction de reproduction chez les vertébrés supérieurs. J'insiste sur le fait qu'il est important de donner très tôt à l'enfant l'idée de la communication sexuelle, de la joie et du plaisir qui lui sont associés. (1)
(1) Sur le plan psychanalytique le complexe de castration est centré sur le fantasme qui apporte à l'enfant une réponse à l'énigme que lui pose la différence anatomique entre les sexes. Il attribue cette différence à un retranchement du pénis chez la fille.
La structure et les effets du complexe de castration sont différents chez le garçon et chez la fille. Le garçon redoute la castration comme réalisation d'une menace paternelle en réponse à ses activités sexuelles. Il en résulte pour lui une intense "angoisse de castration".
Chez la fille l'absence du pénis est ressentie comme un préjudice subi qu'elle cherche à nier, à compenser ou à réparer.
Le complexe de castration est en étroite relation avec le complexe d'Œdipe et plus spécialement avec la fonction interdictrice et normative de celui-ci.

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Je suis frappé par la culpabilité sexuelle des couples chrétiens qui viennent me consulter. Beaucoup sont encore au stade du "conflit interne" sans tierce personne. Parfois c'est l'homme qui est impuissant, qu'il s'agisse d'une impuissance partielle avec éjaculation précoce ou d'une impuissance totale.
Parfois, et c'est le cas le plus fréquent c'est la femme qui est apparemment frigide. L'une d'elle m'expliquait qu'elle était très angoissée de ne pouvoir faire son devoir conjugal. Cette expression "devoir conjugal" est une des nombreuses trouvailles de l'Église.
La seule solution à laquelle cette femme avait eu recours jusqu'à notre première consultation était de s'en accuser en confession. La réponse était toujours la même : "Il faut faire votre devoir conjugal". Cette injonction était accompagnée d'un de ces discours stéréotypés que l'on entend souvent dans les confessions traditionnelles. "Pensez aux souffrances du Christ sur la croix, pensez à la Vierge Marie, etc... Dieu comprend et connaît vos souffrances, son amour est immense et il nous pardonne tout. Priez... Vous réciterez trois Notre Père et deux Je vous salue Marie".
Malheureusement la prière n'a jamais guéri la frigidité. Les entretiens psychologiques suivants permirent à la malade de découvrir les causes de son comportement : un dégoût profond de la sexualité. Comme elle me le dit un jour : "C'est sale, le sperme me dégoûte. Je ne peux pas supporter que mon mari me caresse le clitoris. J'ai l'impression de faire une faute contre la pureté".
- Au fond vous refusez de jouir ?
- Oui
- Pourquoi ?
- J'ai toujours pensé que l'acte sexuel était nécessaire à l'homme et que le femme devait s'y soumettre sans rechercher le plaisir.
- Qui vous a enseigné de telles idées ?
- C'est une conclusion que j'ai tirée de mon éducation. Les sœurs nous ont toujours dit de nous méfier des hommes parce que leur véritable but était de profiter de la femme. J'ai gardé l'idée que l'acte sexuel devait avoir pour seul fin la procréation. On ne m'a jamais dit que le plaisir et la joie devaient y être associés.
- Avez-vous du plaisir quand votre mari vous caresse ?
- Aucun. J'ai seulement hâte qu'il ait terminé sa petite affaire et qu'il soit soulagé.

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- C'est uniquement pour cela que vous acceptez d'avoir des rapports sexuels ?
- Oui., ma mère m'a toujours dit qu'il ne fallait jamais se refuser à son mari.
- Pourquoi ?
- Pour éviter qu'il aille ailleurs.
Je ne vois pas comment la confession peur régler de tels problèmes.
Je citerai une autre observation : un homme vint me consulter pour impuissance. Son érection était normale, mais dès qu'il approchait de la vulve sa verge se ramollissait brusquement. Il était très culpabilisé de ne pas pouvoir satisfaire sa femme.
Le couple avait deux enfants, et la femme que je rencontrai quelques jours plus tard m'expliqua qu'elle ne savait pas comment elle avait pu être enceinte. De temps en temps mon mari arrivait à éjaculer sans pénétrer vraiment. Après une longue marche quelques spermatozoïdes particulièrement toniques avaient atteint leur but.
L'histoire de cet homme de trente ans était la suivante : masturbation prolongée sans aucune relation féminine, même sentimentale avant qu'il ne connaisse sa femme. Il s'était marié à vingt-cinq ans. Il était chef scout et avait rencontré sa femme alors qu'elle était cheftaine de louveteaux dans la même paroisse.
Il avait pensé d'abord être prêtre et avait fait une année de grand séminaire. Outre les inhibitions sexuelles qu'il avait gardées de son éducation, il était culpabilisé par le fait de ne pas avoir continué dans la voie sacerdotale. En fait il se castrait pour se punir. Il n'avait pas le droit de jouir.
Nous retrouvons là encore la notion de l'illégalité du plaisir. Certes l'Église a actuellement des pisitions beaucoup moins rigide. Ce n'est pas suffisant pour que les générations déformées par son éducation retrouvent du jour au lendemain un comportement normal.

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La confession est le complément indispensable de l'éducation chrétienne. À travers le péché et la culpabilité il n'y a pas de maturation possible. Si l'interdit est transgressé il faut rapidement se mettre en règle avec Dieu. La transgression est aussi indispensable à la maturation que le renoncement.
Mais transgression et renoncement ne sont valables que si le sujet qui les vit est capable de comprendre pourquoi il transgresse et pourquoi il renonce. S'il subit tout ce qu'il vit sans comprendre, il tourne en rond et reste un être faible, victime d'une alternance de péchés et de confessions qui lui permettent de survivre.
D'autre se construisent un surmoi artificiel, bien rigide et bien moralisant, et deviennent intégristes ou anti-intégristes, à moins qu'ils ne soient Témoins de Jéhovah ou parachutistes, ce qui leur permet d'extérioriser leur angoisse et leur agressivité. D'autres enfin deviennent phobiques. Ils sont victimes de peurs irraisonnées, obsédantes, angoissantes, ont peur du vide et de l'espace, peur d'être enfermés, peur de rougir, etc... Leur angoisse et leur agressivité rentrée se retournent contre eux et, comme le dit Freud, "détériorent les lignes de force de leur personnalité".
Toujours tendus ils attendent plus ou moins consciemment la juste punition de leur iniquité. Ils ne supportent pas le regard de l'autre qui les critique et les juge sans arrêt. Ils ont des vertiges dans la rue (vertige est d'ailleurs le mot inexact. C'est une impression de vide dans la tête avec peur de tomber). Ils sont oppressés, ont des palpitations et des nausées. Ils se sentent perpétuellement agressés. Certains justifient cette impression par le fait qu'ils sont incompris et qu'ils ne sont acceptés et aimés par personne. Il est dommage que la confession ne guérisse pas ces symptômes phobiques qui sont l'extériorisation d'une angoisse profonde.
Comme le disait le "médecin catholique pratiquant", la confession telle qu'elle est pratiquée, ressemble à certains actes de médecine générale rapidement expédiés. L'homme objet avec son ordonnance ou avec son absolution se retrouve, lavé de tout symptôme ou de son péché, sans avoir eu le temps de s'expliquer vraiment. Grosjean comme devant, il repart vers un autre péché, vers un autre symptôme et vers une autre confession sans avoir progressé d'un millimètre.
Et le sacrement me direz-vos ? Qu'en faites-vous ?
Un prêtre me disait un jour :"Il n'y a pas une très grande différence entre la démarche que l'on fait auprès du médecin et celle que l'on fait auprès du confesseur. Toutes deux consistent à livrer son infirmité avec lucidité dans le désir d'être guéri.

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Les réponses en revanche sont sensiblement différentes. Le médecin répond par des moyens humains à un malade qui peut être aidé humainement. Le sacrement répond, lui, par des moyens surnaturels, à un mal dont il est impossible d'être libéré sans l'intervention du Christ". Malheureusement pour beaucoup se chrétiens le sacrement de pénitence est un simple rite. Ils ne se confessent pas pour comprendre les causes de leur comportement et y remédier. Ils viennent se mettre en règle avec la loi. Pour s'en persuader il suffit de voir la foule qui se presse dans les églises la veille des fêtes carillonnées. Les prêtres complètement débordés distribuent l'absolution à la chaîne.
Un théologien que j'interrogeais sur le problème de la confession m'a répondu : "La cure psychologique liquide l'angoisse et la culpabilité et permet de retrouver l'équilibre et le contentement de soi. Le sacrement de pénitence fait comprendre à l'homme toute sa misère. Il sait qu'il est pécheur et qu'il restera toujours pécheur".
En tant que médecin je ne me vois pas dire à mes malades : "Vous êtes malade, vous serez toujours malade. Venez me voir, je vous donnerai une ordonnance pour vous soulager".
Il est vrai que s'il suffit de dire ses péchés pour être soulagé, il ne suffit pas d'énumérer ses symptômes pour être guéri. Nombreux sont les chrétiens qui utilisent le prêtre comme les malades utilisent le médecin : obtenir un soulagement en s'impliquant le moins possible.
La véritable guérison est maturation : elle demande à l'homme-objet sécurisé par les rites ou les médicaments, de sortir de sa dépendance infantile pour devenir un homme-sujet capable de comprendre pourquoi il est angoissé, pourquoi il est pécheur, pourquoi il est malade. La façon dont est pratiquée la confession classique a développé chez les chrétiens ce qu'on peur appeler "la bonne conscience". "Je suis en règle avec Dieu, avec la loi, je peux continuer à vivre tranquillement sans me remettre en question".

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Dans l'antiquité chrétienne, la pénitence publique (il n'y en avait pas d'autre) était édifiante. Plus tard, du VIè au XIIè siècle elle était hautement tarifée. Jeûne au pain et à l'eau pour des mois, des années, longs pèlerinages pieds nus, emprisonnements, bastonnades, lourdes amendes... toutes peines à subir avant de recevoir l'absolution. On admettra aisément que ces techniques d'absolution faisaient un peu passer le goût du "bon péché".
Plutôt que de mettre à l'ordre du jour de telles pénitences, il serait plus simple de changer la formation des prêtres. Comme toute maladie le péché peut être facteur de maturation. Quand un enfant vole, ment ou s'oppose, il a des raisons profondes de voler, de mentir et de s'opposer. Quand un adulte transgresse les principes qu'il a théoriquement acceptés comme base de son comportement, c'est qu'il a des raisons profondes de les transgresser. Je souhaiterais que les prêtres aient une formation psychologique suffisante pour comprendre ce que les pénitents viennent leur dire. Pour cela il est indispensable de sortir de la relation infantilisante prêtre-pécheur, comme il faut sortir de la relation infantilisante médecin-malade, qui permet que soient perpétrés des actes magiques, expéditifs, superficiels.... et nuisibles.
La bonne conscience facilement acquise est une des conséquence de l'absolution facilement donnée. Cette bonne conscience est un mode de défense remarquable. Elle permet de trouver un équilibre, lorsqu'on a reçu une éducation qui ne permet pas d'être un bon compagnon pour soi-même. Il est difficile d'aimer quand on ne s'aime pas, il est difficile de servir en même temps une religion d'amour et une société de consommation et d'argent.
Enfin il est difficile de défendre la vérité et la justice dans le cadre de l'institution religieuse structurée, hiérarchisée et intégrée, qui n'est qu'une décalcomanie de la société capitaliste. La bonne conscience est la porte de sortie du chrétien légaliste qui trouve ainsi un compromis entre la loi d'amour théoriquement inconditionnelle et les situations compromettantes qu'il est obligé de vivre.

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Je me souviens d'une réunion qui groupait les lycéens des classes terminales et leurs parents. Un père directeur général d'une société expliqua avec le plus grand sérieux que la différence entre les chrétiens et les autres c'était qu'ils avaient le sens de la morale :"Nous chrétiens nous savons ce que nous faisons. Nous acceptons de passer sous les fourches caudines du capitalisme, mais nous en sommes conscients". Un lycéen un peu étonné par cette déclaration dit :"Je croyais que la différence entre les chrétiens et les autres était qu'ils croyaient au Christ ressuscité". Un silence gêné plana sur l'assistance. Courageusement l'aumônier prit la parole : "La différence entre les chrétiens et les autres c'est qu'ils savent qu'ils sont fils de Dieu et qu'ils sont eux aussi promis à la résurrection".
Un autre lycéen se leva : "Pensez-vous vraiment Père, que les chrétiens soient les seuls à avoir le sens de la morale ?"
- Non. Je pense que beaucoup de non-chrétiens sont honnêtes et consciencieux
- Est-ce qu'ils ressusciteront ?
- Dieu seul le sait.
Voilà une bonne réponse. Quand on ne sait plus comment s'en tirer on répond simplement : Dieu seul jugera.
Il est dommage que ce ne soit pas dans les habitudes du corps médical de répondre aux malades angoissés qui demandent s'ils sont guéris : "Dieu seul le sait".
Beaucoup de chrétiens même très intelligents ont une vision du monde particulière : un monde totalement organisé et voulu par Dieu. Je me souviens à ce propos d'une discussion que j'ai eu avec un ingénieur fort instruit. Nous avions abordé le problème de la guerre.
- À ton avis comment expliquer la guerre au Biafra par rapport à Dieu et à l'économie de la création ?
- Mais cette guerre c'est Dieu qui l'a voulue.
- Mais c'est évident, comment n'y avais-je pas pensé ?

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Tout est en place, la guerre, la paix, la maladie, la mort d'un enfant, les accidents de voiture etc... Pourquoi nous inquiéter. Dieu fait bien les choses. Il nous envoie une petite guerre de temps en temps pour nous rappeler qu'il existe.
- Toutes ces épreuves nous sont envoyées par Dieu pour contrebalancer le péché du monde.
- Nous participons tous à ce péché ?
- Oui. Et pour éviter d'être puni il faut se maintenir en règle avec Dieu.
- Comment fais-tu pour te maintenir en règle ?
- Je fais en sorte de ne jamais rester en état de péché. Le sacrement de pénitence est un moyen qui nous est donné pour nous réconcilier avec Dieu.
- Et pour te réconcilier avec toi-même comment fais-tu ? Comment peux-tu accepter de tenir un poste aussi important dans un société qui vit de l'exploitation des peuples sous-développés ?
- Il m'est difficile de remettre en cause une société. Je n'en suis pas le propriétaire. Je n'en suis qu'un des directeurs. Je dois faire consciencieusement mon travail là où Dieu m'a mis.
- Je n'avais pas pensé à cette solution. Tu est parfaitement programmé. Dieu t'a fait entrer à Polytechnique. Il t'a donné un poste de directeur dans une société qui exploite les peuples sous-développés. Tu dois bien faire ton travail sans te poser de questions. Je comprends. C'est le seul moyen d'avoir bonne conscience.

Une femme vint me consulter pour une insomnie persistante.
- Depuis quand ne dormez-vous plus ?
- Depuis deux mois.
- Vous êtes angoissée ?
- Oui.
- Que s'est-il passé ?
- C'est difficile à avouer.
Après quelques minutes de silence la jeune femme me dit d'une voix imperceptible :
- J'ai couché avec un prêtre.

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- Et vous vous sentez coupable ?
- Non
- Pourquoi êtes-vous angoissée ?
- Parce qu'il m'en veut
- Il vous en veut de quoi ?
- D'avoir couché avec lui
- Ah !
- Avant il était pur, maintenant il ne l'est plus.
- Vous avez rompu ?
- Nous rompons tous les quinze jours.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il revient quand il ne peut plus tenir
- Et vous couchez de nouveau ensemble ?
- Oui
- Et le lendemain il vous en veut ?
- Oui
- Ne croyez-vous pas que vous êtes aussi responsable de cette situation ?
- Si mais je l'aime
- Et lui ?
- Je ne sais pas. Il me le dit quand il a envie de coucher avec moi
- Et après ?
- Après il me traite de putain. Il m'a même dit que je nuisais à sa vocation sacerdotale. Il est prêtre et il veut rester prêtre.
- En fait il vous tient pour entière responsable
- Oui
- Qu'est-ce qu'il vous dit ?
- Qu'il me pardonne, qu'il comprend ma faiblesse, mais qu'il faut que je pense à mon mari, que je dois lui rester fidèle.... Il m'a dit aussi : "C'est en s'oubliant qu'on trouve, et c'est en donnant qu'on reçoit".
- Si je comprends bien il vous demande en même temps de vous donner à lui quand il a besoin de faire l'amour, et d'oublier ensuite que vous avez couché avec lui et que vous l'aimez.
- C'est exactement ça. Quand il revient me voir parce qu'il a une envie sexuelle très pressante, il me dit : "Tu ne peux pas me refuser ça. Je sais que je suis un pauvre pécheur, mais je sais que tu me comprends, et je suis sûr que je peux compter sur ta discrétion". Le lendemain la même scène recommence, il me met à la porte de son bureau en me traitant de tous les noms.

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- Et vous continuez à accepter une telle situation ? Ne trouvez-vous pas que votre prêtre-amant se donne un peu bonne conscience en vous culpabilisant ?
- Peut-être mais je l'aime. Je viens vous voir parce que je ne dors plus. Toute la nuit je rumine et je pense à lui. Hier il m'a dit qu'il aimait beaucoup mon mari et qu'il ne comprenait pas que je le trompe. Je ne sais plus où j'en suis.
- Je pense qu'il avait fait l'amour avec vous avant-hier ?
- Non, il y a trois jours.
Je trouve le système de défense de ce prêtre remarquable. Il n'est pas le seul à l'utiliser. Un Supérieur fort distingué m'expliqua qu'il couchait de temps en temps avec une mère d'élève, car c'était le seul moyen pour elle de supporter son mari. Un service en vaut un autre : la bonne conscience est un excellent moyen d'éviter la culpabilité.
J'ai eu beaucoup de mal à traiter cette "jeune femme insomniaque qui couchait avec un prêtre". Le plus malade des deux n'était pas dans mon bureau. Au cours de nos entretiens elle prit conscience de sa responsabilité. Elle avait été attirée par ce prêtre non seulement parce qu'il était beau (la coqueluche de la paroisse), mais aussi et surtout parce qu'il était prêtre. Il représentait l'homme intouchable, difficile à séduire, le père auquel on peut se confier, le directeur de conscience.... et le Christ.
Elle réfléchit aussi à ses relations avec son mari. Elle avait pour lui beaucoup d'estime et d'affection mais physiquement il ne l'attirait pas. Elle le disait bon père et bon époux mais mauvais amant, bien que contrairement au prêtre, il ne la traitât pas comme un objet de plaisir. Il avait pour elle beaucoup d'attentions.
Progressivement elle se rapprocha de lui et lui trouva nombre de qualités qu'elle avait ignorées.(même celle de bien faire l'amour).

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En quelques mois l'ambiance du couple se transforma. Elle participa aux activités sociales de son mari, suivit des réunions de formation et de recyclage, et s'occupe maintenant bénévolement de la bibliothèque communale. Au cours d'un de nos derniers entretiens elle me dit :
- Cette expérience m'a fait beaucoup de bien. Elle m'a obligé à sortir de mon attitude de petite fille, perpétuellement à la recherche d'une image rassurante et admirable. Je n'ai pas eu de père. Il buvait et battait ma mère. Je le haïssais. J'ai quitté la maison à seize ans pour aller travailler comme employée de maison.
À dix-neuf ans j'ai épousé un homme qui avait dix ans de plus que moi. Rapidement nous avons eu trois enfants. Je lui en ai voulu un peu, car je n'étais pas préparée à assumer aussi vite une telle charge. J'ai l'impression d'avoir mûri et d'avoir découvert mon mari.
Elle me semble maintenant totalement libérée. Sans aucune difficulté elle invite à dîner son "ex-amant" qui garde des activités communes avec son mari.

Un homme d'une cinquantaine d'années vint me consulter pour me demander un conseil. Son fils élève de 3è dans un école religieuse avait été séduit par un professeur de lettres homosexuel. Plusieurs de ses condisciples étaient dans le même cas. L'un d'eux finit par l'avouer à ses parents. Ils allèrent immédiatement voir le Supérieur et le professeur fut mis à la porte. Quelques jours après les parents des élèves concernés se réunirent et décidèrent de porter plainte, pour éviter que ce professeur ne continue ses pratiques dans un autre établissement.
Le Supérieur s'opposa à cette démarche : "Vous allez officialiser ce qui s'est passé et ce sera le scandale. N'oubliez-pas la parole du Christ : Malheur à ceux par qui le scandale arrive.
J'ai cité cette anecdote car elle est l'exemple même de la faute contre l'esprit. Porter plainte pour homosexualité contre un professeur d'une école religieuse, c'est porter atteinte à la réputation de cette institution. Pour tout esprit sensé il est évident que le plus important est d'éviter qu'un professeur séduisant puisse continuer à pervertir d'autres adolescents. Obéir à la lettre c'est éviter "l'officialisation" du scandale. Obéir à l'esprit c'est accepter les conséquences de la vérité et protéger au mieux les adolescents, même ceux qui ne font pas partie de l'institution.
Il est vrai que pour avoir bonne conscience il suffit de donner mauvaise conscience à ceux que l'on veut faire taire.

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Un avoué du XVIè arrondissement de Paris vint me consulter avec sa fille de dix-sept ans : elle était enceinte d'un étudiant portugais.
- Docteur je vous amène Sylvie pour que vous la décidiez à se faire avorter.
- Je ne vois pas très bien le rôle que vous voulez me faire jouer.
- Il est impossible qu'elle garde cet enfant.
- Pourquoi ? elle s'est fait violer ?
- Non, mais elle va gâcher sa vie.
- Pourquoi ?
- Tout le monde lui tournera le dos.
- Il me semble pourtant que vous l'avez élevée dans les meilleures maisons.
- Oui, c'est incompréhensible qu'avec une telle éducation elle nous ait fait ça.
- Quelle éducation ?
- Une éducation religieuse faite par des sœurs remarquables.
- Qui s'est occupé de son éducation sexuelle ?
- Les religieuses, sûrement.
- Sa mère le sait sûrement (Je me tourne vers sa mère qui reste silencieuse). Si vous le permettez je voudrais voir Sylvie seule.
Je fais sortir les parents.
- Alors Sylvie, racontez-moi ce qui s'est passé.
- C'est simple j'aime ce garçon. Un soir après une surprise -partie nous étions plus que jamais amoureux l'un de l'autre. Nous nous sommes aimés physiquement. Lui savait, moi pas très bien. C'est des choses dont on ne parle jamais à la maison.
- Et au collège ?
- Non plus. On nous a seulement conseillé de ne pas regarder les garçons. Quand une fille était attendue à la sortie par un garçon elle était punie.
- Que voulez-vous faire ?
- Je veux garder mon enfant. Son père veut m'épouser.
- Eh bien ! Je ne vois pas où est le problème.
- Il est portugais et il n'a pas fait son service militaire.
- Toutes ces raisons me semblent bien insuffisantes. Restez là je vais faire entrer vos parents.
Le père et la mère entrent dans le bureau l'air inquiet.

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- Sylvie désire garder son enfant et épouser ce garçon. Je crois que c'est clair.
- Mais docteur, s'exclama le père absolument furieux, vous ne vous rendez pas compte, nous ne pourrons jamais marier ses sœurs.
- Elles feront d'excellentes religieuses.
- J'ai appris quelques mois plus tard que cette bonne famille chrétienne avait tout arrangé à sa façon....en Suisse.
Je suis persuadé qu'ils continuent à se rendre à la messe très régulièrement et qu'ils ont bonne conscience. Il est impensable qu'une famille chrétienne qui élève ses filles dans une école religieuse ait une mère célibataire. Face à un tel scandale, l'avortement forcé ne pose pas de problème.
Cette histoire me rappelle le conseil qu'une religieuse donna à un de mes confrères qui avait eu un enfant avec une de ses infirmières :"Je vous défends de revoir cet enfant. Il est le fruit du péché. Donnez une certaine somme à cette femme et rompez définitivement. Vous ne devez plus revoir ni la mère ni l'enfant".
À propos de l'avortement il est intéressant de rappeler la position défendue par Les Études, (revue mensuelle fondée en 1856 par les Pères de la congrégation de Jésus). Je cite :
(....Pour nous, nous pensons qu'il y a lieu de distinguer entre vie humaine et vie humanisée, et que si véritablement l'individu n'est humanisé que dans le rapport à l'autre, par et pour les autres, s'il reçoit son être propre des autres, la relation de reconnaissance telle que nous l'avons esquissée, est révélatrice sinon instauratrice du caractère pleinement humain de l'être en gestation. Autrement dit, de même que l'être humain n'existe pas sans corps, de même il n'est pas humanisé sans cette relation aux autres".
Ce texte est remarquable. Il arrive à rendre compatible le commandement divin : "Tu ne tueras point" et l'avortement. Cette distinction très jésuite entre vie humaine et vie humanisée, est un moyen de concilier l'avortement avec la bonne conscience chrétienne.

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Nous retrouvons dans ce texte l'obsession légaliste : comment obéir à la lettre et permettre officiellement l'avortement. Tous les jours des jeunes filles et des femmes meurent ou restent infirmes à la suite d'avortements clandestins. L'avortement devrait sortir de l'illégalité. Je parle de l'illégalité de l'avortement pour l'Église et non pour l'autorité laïque. Obéir à l'esprit c'était aider les plus défavorisées, celles qui ne peuvent aller se faire avorter en Suisse, en Angleterre ou en Hollande. Plutôt que de chercher le moyen d'avoir bonne conscience, l'institution Église devrait réfléchir sur l'éducation sexuelle des jeunes générations.
Grâce à la confession qui permet la réconciliation avec Dieu, et la bonne conscience qui permet la réconciliation avec soi-même, le chrétien légaliste peut survivre. Cette attitude est d'ailleurs compréhensible : les institutions chrétiennes sont des forces de répression et de résistance au changement, malgré quelques déclarations démagogiques qui ne traduisent pas une remise en question profonde de l'esprit de la hiérarchie.
Le Pape passe la plus grande partie de son temps à défendre des comportements moraux et disciplinaires. Il se bat contre la limitation des naissances, le divorce, le mariage des prêtres.
Les documents romains se réfèrent à la "loi naturelle". L'idée de la loi naturelle nous vient d'Aristote et non de Jésus-Christ. Une paternité et une maternité responsables, une institution matrimoniale qui ne soit pas une prison, un célibat librement choisi par les prêtres qui le désirent et le système s'écroule : les laïcs redeviennent des hommes libres et responsables.
Je vois souvent des prêtres qui ne supportent pas le célibat. Ils se sentent infantilisés, comme amputés d'une partie de leur humanité. L'absence de porte de sortie à une situation névrotique la rend intolérable. Si l'autorité romaine assouplissait son attitude en permettant le mariage des prêtres (au besoin après étude de chaque cas particulier), elle créerait une situation ouverte. Beaucoup de prêtres ne se marieraient pas pour autant, mais ils auraient un choix à faire en hommes libres et responsables.

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J'ai reçu il y a quelques jours cette lettre d'un prêtre.
"Cher docteur,
Je dors de moins en moins et j'ai le vertige de me "recasser". Je voulais tenir tout seul et je n'y arrive plus. Je suis au milieu de plein de gens et seul. Je n'arrive plus à vivre le célibat et il y a des moments ou j'arriverais à en devenir fou. À défaut de dormir avec une épouse.... si je pouvais dormir avec un supponoctal, cela me ferait du bien. Il y a des jours où il me reste un peu d'humour, et c'est ce qui me donne aujourd'hui le courage de vous écrire. Excusez-moi de vous utiliser. Je voudrais être bien fort. J'ai de nouveau des crises de larmes et vous m'avez déjà sauvé".
Qu'il s'agisse des interdits concernant le célibat, la contraception ou l'avortement, ils traduisent en fait la même peur plus ou moins consciente : un homme libre, habitué à réfléchir et à s'autodéterminer restera-t-il au sein de l'Église traditionnelle ?
Dès que l'interdit est levé la réflexion est possible : depuis vingt ans, bien avant que le loi sur l'avortement ne soit votée, combien de fois ai-je vu des femmes affolées par une grossesse inopinée. Il suffisait de commencer l'entretien par une attitude ouverte pour que leur affolement s'apaise.
- Vous pouvez si vous le désirez, avorter dans d'excellentes conditions, tant techniques que morales et financières. Le problème n'est pas là. Réfléchissons ensemble aux raisons que vous avez de ne pas garder cet enfant. Je puis affirmer que par cette attitude j'ai évité que 70 à 80% de ces femmes avortent.
Le problème du divorce est très semblable. Par l'interdit, le mariage peut devenir une situation névrogèene. Certes Jésus a exalté l'amour de l'homme et de la femme "qui ne sont plus deux, mais un dans une seule chair", et l'a souhaité définitif. Mais pour le Christ la loi la plus sainte est au service de l'homme, et ne doit pas devenir une prison dont certains ont envie de sortir à tous prix. Là encore la réflexion et le temps sont indispensables. Faut-il encore que les chrétiens concernés n'aient pas l'impression qu'il n'y a aucune solution.
Comme le rappelle Olivieer Clément (théologien orthodoxe) :
"L'Église d'Orient sans sa grande pitié, admet ou plutôt constate qu'un homme et une femme ne correspondent pas toujours à cette possibilité d'unité en Christ que le sacrement de mariage leur a offerte. Elle tolère donc le divorce et le remariage des divorcés et acceuille dans sa communion les destins brisés".
La morale chrétienne actuelle est très éloignée du message initial, tout imprégné de responsabilité et de liberté.

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Charles Maurras avait discerné le caractère subversif des évangiles et il remerciait l'appareil ecclésiastique d'avoir étouffé ce ferment.
Le message du Christ attaque la morale établie. "L'ouvrier de la onzième heure gagne autant que celui qui travaille depuis le matin. Le fils prodigue qui a dépensé tout son argent avec les filles est plus fêté que le fils aîné qui est resté fidèle à son père. Le Christ lance même cette apostrophe : "Les prostituées vous précéderont dans le royaume des cieux".
Scandale et folie disait Saint Paul du christianisme. "Avancez au large" disait Jésus aux timorés. Comment s'en tirer entre ce message subversif et la raideur d'une éducation à base d'interdits et de tabous ? Nombre de chrétiens restent bloqués entre leur éducation infantilisante et leur propre désir, leur libido au sens freudien du terme, c'est à dire leur sentiment vrai, leurs pulsions et leurs instincts vitaux.
Le compromis est difficile à trouver et ils sont incapables de mûrir et de devenir autonomes et responsables... Heureusement... car s'il en était autrement ils seraient en perpétuelle révolte contre l'ordre établi. La bonne conscience qu'ils se donnent leur permet de vivre tranquillement dans une société qui n'a de chrétienne que le nom. Catéchiser n'est pas évangéliser.
Jean-Claude Barrault, issu d'un milieu athée a découvert le Christ à dix-huit ans : "Ma surprise fût grande de constater à quel point les jeunes chrétiens de mon âge étaient surcatéchisés et pas évangélisés.
Les écoles catholiques ont été longtemps considérées comme indispensables à l'Église. Il faut bien constater aujourd'hui la faillite globale de cette politique. Je ne conteste pas la qualité proprement scolaire de l'enseignement libre. Je dénonce son impuissance habituelle à communiquer la foi. Le régime des messes obligatoires et des cours d'instruction religieuse a fabriqué des générations d'anti-cléricaux, ou pis, des cléricaux qui confondent le christianisme avec une certaine morale, une certaine culture, un certain ordre".
Cette confusion a quand même un bon côté. Elle permet aux chrétiens de ne pas mettre la société capitaliste à feu et à sang. Et c'est là un des avantages non négligeables de la bonne conscience.

Rappel : Les pages 79, 80 et 81 sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre

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3 - L'éducation chrétienne en question

Ses bases et ses conséquences humaines et sociales.

L'éducation chrétienne repose essentiellement sur l'angoisse et la peur, le manque de confiance en la nature humaine, le mépris du corps, de la sexualité et de la femme en tant qu'être sexué. Très tôt elle développe la peur du péché et plus particulièrement la peur du péché mortel.
Un garçon de sept ans pleurait tous les soirs dans son lit sans que les parents en comprennent la raison. Un jour entre deux sanglots il dit à son père : "J'ai fait un péché mortel, j'ai dit merde à Dieu". L'explication était simple. Sa sœur âgée de neuf ans allait au catéchisme, et elle utilisait son savoir tout neuf dans un but bien évident. L'image d'un Dieu coercitif lui permettait de dominer la situation et d'obtenir de son petit frère tout ce qu'elle voulait. Excédé, l'enfant avait fini par dire en lui-même "Merde à Dieu".
Je me souviens de la façon dont on nous préparait à la première communion. On nous apprenait à laisser fondre l'hostie dans la bouche sans la croquer. Quelle difficulté ai-je éprouvé lors de la première communion pour décoller l'hostie collée à mon palais. Elle ne voulait pas fondre.
J'ai eu le plus grand mal à ce qu'elle ne rentre pas en contact avec mes dents. Croquer le corps du Seigneur était un péché. La préparation à la confession était un autre aspect de cette éducation angoissante. On nous apprenait à éplucher notre conscience à la recherche du moindre petit péché. Je me rendais à la table de communion en récapitulant tout ce que j'avais dit au prêtre et en cherchant l'oubli éventuel qui transformerait cette communion en péché.
Un de mes amis prêtre m'a expliqué le mal qu'il avait eu à se libérer d'une angoisse qui lui avait été imposée pendant ses études au petit séminaire. Il avait l'appréhension permanente que des images impures ne lui traversent l'esprit. Pendant des années il n'avait pas osé regarder une femme.

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La hiérarchie des valeurs qu'il a connue chez les frères des écoles chrétiennes était la suivante : ne pas fumer, ne pas jouer aux cartes pendant l'étude, bien travailler, ne pas mentir, être un bon cmarade, etc...
L'obéissance absolue était une des qualités majeures. Lorsque la cloche sonnait il fallait s'arrêter d'écrire à la seconde, en laissant au besoin un mot inachevé. Le soir au dortoir il était interdit de se coucher avant que la cloche n'ait tinté. Le Supérieur donnait l'exemple : il se tenait en pyjama, au garde-à-vous au pied de son lit, et se couchait précipitamment. La principale punition était de rester à genoux au milieu du réfectoire pendant le déjeuner ou le dîner.
Ce prêtre était très calme et très doux. Il était venu me consulter pour un ulcère de l'estomac et j'eus de grandes difficultés à lui faire exposer ses problèmes. Progressivement il découvrit qu'il dépensait une énergie considérable à inhiber en lui toute agressivité, pour être apparemment d'accord avec tout le monde.
Il avait le plus grand mal à assumer ses fonctions de curé-doyen, et à imposer son autorité aux jeunes prêtres dont il avait la charge.
Par sa passivité apparente que son estomac supportait mal, il avait laissé s'installer au sein de sa paroisse une situation particulièrement compliquée. Un prêtre avait fondé un groupe d'anti-intégristes et un autre un groupe d'intégristes. Ces deux groupes s'affrontaient tout au long de l'année, bloquant l'activité de la paroisse. Le dimanche à 9 heures c'était la messe des intégristes. À 11 heures celle des anti-intégristes.... et notre curé-doyen allait de plus en plus mal. Il recevait alternativement les représentants de l'un et de l'autre groupe jusqu'au jour où il perfora son ulcère.

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Après une intervention chirurgicale, ce prêtre accepta une psychothérapie qui lui fit découvrir à quel point sa personnalité avait été écrasée par une éducation basée sur le refoulement et la soumission.
Il avait tenu bon jusqu'à la classe de 4è. Il était jusque-là sans grand effort "premier de classe". À la fin du 3è trimestre il avait été appelé dans le bureau du Supérieur pour s'entendre dire :"Vous êtes le premier de classe. C'est bien, mais le Conseil des professeurs a estimé que vous ne travaillez pas assez, vous profitez de votre facilité. De plus vous avez fait cette année plusieurs fautes contre la discipline. Vous ne serez pas nommé premier au palmarès. Vous serez troisième, cela vous apprendra l'humilité".
Pendant les quatre années suivantes notre jeune séminariste fut "dernier de classe" volontairement. Malgré cela il passa son baccalauréat sans problème et entra au grand séminaire. Intéressé par la philosophie et la théologie il reprit très vite la tête de la classe. Mais il ne pouvait s'empêcher d'avoir mauvaise conscience et il compensait sa réussite scolaire par une attitude soumise et une mauvaise digestion... jusqu'au jour ou le symptôme physique ne lui permit plus de supporter sa névrose.
Le manque de confiance en la nature humaine est une autre caractéristique de l'éducation chrétienne. J'ai vu à ma consultation hospitalière, un adolescent de dix-huit ans qui préparait une grande école. Il était interne dans une institution privée de grande renommée. J'appris avec surprise qu'il ne pouvait pas travailler avec ses camarades car il leur était interdit d'aller dans les chambres les uns des autres. Je téléphonai au Supérieur que je connaissais et lui demandai les raisons de cette attitude. Il me répondit : "Vous ne pouvez pas savoir ce qu'ils sont capables de faire si on les laisse se rencontrer sans surveillance".
En poussant le Supérieur dans ses retranchements j'obtins la réponse que j'attendais : "Il y a des risque importants d'homosexualité". C'est le même supérieur qui me disait : "Il ne faut surtout pas dire aux adolescents qu'il doivent s'aimer davantage. Il s'aiment bien suffisamment comme cela".

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Mon expérience clinique me permet d'aboutir à des conclusions toutes différentes. Loin de trop s'aimer, les jeunes ne savent pas ou ne peuvent pas vraiment s'aimer.Chez la plupart des enfants difficiles, des adolescents malheureux, des couples en conflit, on trouve toujours un manque de confiance et d'amour de soi-même.
Le but de l'éducation est de permettre aux enfants et aux adolescents de faire leurs propres expériences dans la sécurité. Dans cette optique-là le manque de confiance de l'éducateur est catastrophique, surtout lorsqu'il projette ses propres fantasmes hérités d'une éducation pathogène.
Le Supérieur dont je parlais tout à l'heure projetait ses fantasmes personnels sur les adolescents et risquait ainsi d'induire chez eux un comportement de doute et une angoisse nuisible à leur maturation sexuelle. Le manque d'éducation psychologique de nombre d'éducateurs et de la grande majorité des prêtres explique qu'ils confondent démagogie et confiance.
Je connais une institution privée où depuis deux ans le mot "obligatoire" est banni. Freud lui-même explique que l'interdit et la limitation du plaisir sont nécessaires à l'investissement scolaire et à la promotion socio-culturelle. Dans son livre Psychanalyse de la personnalité totale, Alexander a très justement mis en évidence les deux types principaux de méthodes d'éducation pathogènes : la sévérité excessive et la tendance à gâter l'enfant.
Le mépris du corps, de la sexualité et de la femme en tant qu'être sexué, témoigne encore d'un manque de formation psychologique. Il est possible de refuser à la psychanalyse la valeur d'une thérapie, mais il faut lui reconnaître l'immense qualité d'avoir éclairé l'évolution psycho-affective de l'enfant et de l'adolescent.
Affectivité et sexualité sont profondément liés. Quand j'entends des éducateurs, prêtres ou non, nier l'importance de la culture psychanalytique, je les compare à des guides de haute montagne frappés de cécité.
Dès sa première tétée l'enfant découvre le plaisir, son corps et celui de l'autre. À travers la relation affective qu'il vit avec sa mère, à travers la découverte de sa sexualité, s'élabore la conscience de sa propre individualité.

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Les fonctions physiologiques qui assurent la conservation de l'espèce orientent le plaisir vers trois zones électives essentielles : la bouche, le sphincter anal et les organes génitaux. À ces trois zones correspondent les trois étapes classiques de la sexualité freudienne : phase orale, phase anale et phase phallique ou génitale. Dans la mesure ou l'attitude des parents ou des éducateurs ne permet pas à l'enfant de faire l'expérience du plaisir inhérent à chaque phase il risque de régresser. Il conservera un type de comportement qui a permis au psychanaliste de définir, à l'exemple de Freud, les caractères, oral, anal ou génital. Ils opposent à l'avidité et à la dépendance de l'oralité, l'opiniâtreté, le goût de la mesure et de l'économie inhérents à l'analité.
L'activité déterminante de chaque stade : incorporer pour le stade oral, retenir ou déféquer pour le stade anal, définir un mode de relation avec les objets du monde extérieur, transposable à d'autres activités mentales ou corporelles, et constitue pour elles une manière de modèle ou de référence fantasmatique.
À partir de la troisième année la zone de plaisir se déplace. L'enfant dont l'éducation sphinctérienne est terminée, concentre sa libido sur ses organes génitaux externes. L'érection et la masturbation apparaissent et se développent. À cette époque l'enfant prend conscience de la différence des sexes et accède à la notion définitive de son individualité par rapport au monde extérieur et à autrui.
Il est frappant de constater que nombre de prêtres n'ont pas terminé leur évolution psychologique. Beaucoup ont mal liquidé leur complexe d'Œdipe. Certes ils ne sont pas les seuls, beaucoup de laïcs en sont au même point. Des parents trop rigides, en interdisant à l'enfant de jouer avec son sexe ou de poser des questions sur ce sujet, risquent de faire naître chez lui un sentiment de culpabilité qui l'empêche d'assouvir sa curiosité dans le domaine sexuel et de parfaire sa maturation sur le pan affectif et psychologique. Plus tard ce garçon accepte de s'identifier à son père ou à un substitut paternel et adopte des conduites viriles et combatives.

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Cette période de l'adolescence est difficile à comprendre. Elle est faite d'agressivité, de haine et d'amour tout à la fois, et il est nécessaire que l'adolescent trouve "un homme à qui parler".
Beaucoup de prêtres ont eu des mères dominantes ou des pères plus ou mois écrasés. Certains vivent toute leur existence avec leur mère ou un substitut maternel, et restent ainsi en situation en dépendance filiale. Un curé d'une cinquantaine d'années avec qui j'avais dîné s'est levé brusquement et m'a dit : "J'ai promis à ma mère de rentrer avant minuit et il faut que je parte immédiatement".
Certains prêtres apparemment "libres" sont en fait sous la dépendance de quelques vieilles filles ayant une occupation dans la paroisse, qui les gardent jalousement, souvent agressivement, et qui les empêchent d'avoir d'autres relations féminines. Ces situations sont fréquemment à l'origine de drames psychologiques et de rivalités souvent latentes, qui éclatent parfois au grand jour : deux vieilles filles du meilleur monde, se traitant de putain et de salope à la sortie de la messe de 11 heures.
Plusieurs fois des prêtres très angoissés et culpabilisés par la découverte tardive de leur masturbation sont venus me consulter. Parmi eux, deux m'ont particulièrement frappé par leur niveau culturel et intellectuel et les responsabilités importantes qu'ils avaient comme éducateurs.
Le premier âgé de quarante ans était tombé amoureux d'une jeune religieuse avec laquelle il avait suivi un séminaire de formation pédagogique. Il avait eu des rêves érotiques et des érections douloureuses qui l'avaient réveillé. L'examen clinique révéla un phymosis particulièrement serré (c'est à dire un prépuce long et étroit), qui expliquait les douleurs très vives déclenchées par l'érection et l'éjaculation. Il fut soulagé par les explications anatomiques et physiologiques que je lui donnai. Il accepta de se faire opérer et revint me voir pour quelques entretiens psychothérapiques. Son éducation s'était limitée à des interdits rigoureux qui avaient complètement inhibé sa maturation sexuelle. Trois l'avaient particulièrement marqué :ne pas manger de sucreries, ne pas se salir, ne pas être brutal. Quant à la signification psychologique de la masturbation il n'en avait jamais entendu parler.

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Je n'ai pu suivre ce prêtre que quelques semaines pour deux raisons : la première était l'éloignement (il habitait à 300 km). La deuxième, la plus importante était qu'il n'en sentait pas vraiment le besoin. Débordé par ses activités et ses responsabilités, il semblait assez peu préoccupé par son évolution psychologique. Il avait obtenu de son supérieur hiérarchique la "permission" de rester en relation épistolaire avec cette jeune religieuse... Il m'envoie de temps en temps quelques lignes amicales mais ne me parle plus de ce problème.
Un prêtre de cinquante-huit ans vint me consulter pour un problème identique, à ceci près qu'il n'était pas tombé amoureux. Il avait découvert la masturbation à la suite de fantasmes nocturnes dont il n'arrivait pas à se libérer. Sa culpabilité était majorée par le souvenir des nombreux séminaristes qu'il avait condamnés. Il fut rassuré d'apprendre qu'il était seulement victime d'un hyper-fonctionnement tardif des glandes sexuelles, explication physiologique du fameux démon du midi. Je lui dis : "C'est le chant du cygne de vos testicules...". Cette expression le dérida complètement. En quelques semaines un petit traitement calmant supprima tout problème.
La culpabilisation du sexe est particulièrement flagrante dans les bonnes familles chrétiennes où la grossesse pré-conjugale déclenche de véritables drames. Le père se met en colère et ne comprend pas que "sa fille lui ait fait ça". Une solution sociale est exigée sans retard : le mariage ou l'avortement. La seconde solution est la plus fréquemment choisie. L'intéressée n'a pas grand-chose à dire. Je me souviens de cette mère qui fit une dépression après l'avortement de sa fille. "Je serai punie, me disait-elle, Dieu ne peut accepter une chose pareille. Je suis responsable, il faut payer. Je préfère que ce soit moi". Sa fille a gardé un sentiment de culpabilité, et plusieurs années après le "drame", mariée, elle a peur d'être enceinte car elle a peur d'avoir des enfants anormaux.
Cette histoire est assez caractéristique : la fille a été traitée en objet par sa mère, et sa mère se croit traitée en objet par Dieu. Victime d'une éducation infantilisante, elle n'a pas supporté la grossesse de sa fille et l'a obligée à avorter. Mère et fille attendent maintenant "la juste punition de leur iniquité".

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L'aboutissement de l'éducation chrétienne traditionnelle est une profonde immaturation : nombre de prêtres ne peuvent communiquer avec eux-mêmes. Certains considèrent la psychothérapie comme une manipulation dangereuse. On a l'impression qu'ils ont peur qu'une introspection trop poussée ne nuise à leur vocation. Chez les prêtres comme chez tous les névrosés qui n'expriment pas leur angoisse, les somatisations digestives sont particulièrement fréquentes, mais si on les compare à un groupe de malades de même niveau culturel, et ayant le même genre de symptôme, il est plus difficile de les aborder en psychothérapie.
Tout se passe comme si leur situation de "pasteur de troupeau", les empêchait de s'impliquer dans leurs propres problèmes. Il acceptent facilement la maladie organique, mais reconnaissent difficilement que leurs symptômes physiologiques sont dus à la conversion d'une angoisse non reconnue et non extériorisée.
Ainsi un prêtre passait la plus grande partie de son temps à aider non seulement les laïcs, mais aussi certains de ses confrères, à voir clair en eux-mêmes. Sans symptôme préalable il fit une hémorragie gastrique très grave qui nécessita une hospitalisation immédiate. Les radiographies montrèrent un ulcère du duodénum. Après quinze jours de traitement intensif et de transfusion, sa formule sanguine numération remonta de 1 800 000 à 4 500 000 globules rouges et se stabilisa.
En accord avec le chirurgien nous décidâmes de ne pas l'opérer et de le traiter médicalement en le surveillant avec une attention particulière. Ce prêtre était si angoissé que je lui proposai une psychothérapie. Dès le premier entretien le blocage fut total. "Je n'ai aucun problème. Mon ulcère est d'origine alimentaire et la raison je la connais. Je n'ai pas supporté le sevrage et je n'ai jamais pu digérer le lait de vache".
En fait de telles attitudes reposent sur la difficulté primordiale dont l'éducation chrétienne est responsable : la difficulté à s'aimer soi-même et à s'accepter. Elle construit des surmois fragiles qui ne sont que l'intériorisation d'une loi extérieure rigide et coercitive.

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Le "chrétien traditionnel" est construit du dehors et non pas du dedans. La loi sous sa forme la plus négative est représentée par les interdits et les tabous. Il s'agit d'appliquer le règlement sans explication et sans justification. La morale du permis et du défendu a fait de la sexualité humaine une sexualité coupable et non une sexualité responsable. Elle s'est révélée totalement inefficace.
Paul IV se plaint paraît-il de la trahison des pays latins : la loi italienne sur le divorce et la loi française sur l'avortement. Il n'a pas compris qu'en fermant tous les robinets d'une chaudière, on obtenait plus ou moins rapidement une explosion. Je souhaiterais qu'il ait une expérience psychanalytique qui lui permette de comprendre les structures de la personnalité et l'importance d'une éducation intelligente.
Selon les conceptions finales de Freud la personnalité se compose de trois éléments :
Le "ça", constitue le pôle pulsionnel de la personnalité. Ses contenus, expression psychique des pulsions, sont inconscients, pour une part héréditaires et innés, et pour une autre part acquis et refoulés. C'est le réservoir premier de l'énergie psychique.
Le "moi" est une instance psychique qui s'affirme progressivement entre le ça et le monde extérieur. Il se constitue progressivement comme une surface qui se reconnaît elle-même à la faveur de ses perceptions, qui se discerne en prenant conscience de la réalité. Le moi est placé entre les forces émanant du ça et les contraintes extérieures. Il est le lieu d'affrontement des pulsions au principe de réalité et assume la manœuvre du gouvernail sans laquelle aucun but ne peut être atteint.
Le moi est essentiellement conscient mais il est fait aussi d'éléments préconscients mobilisables à son appel et d'éléments inconscients, ceux qu'il a refoulés lors d'expériences où l'affrontement entre le ça et le réel est apparu intolérable et irréductible.
Le mécanisme du refoulement restreint le moi par défaut d'intégration et en fait la principale victime de l'aveugle opposition qu'il a dressée contre le ça.
Le refoulement apparaît comme une tentative de fuite du moi qui se dérobe à son rôle directeur et à tâche d'édification de la personnalité par la maîtrise des éléments du ça. C'est la forme excessive du processus de contrôle et cet excès est une faiblesse : une partie du ça reste pour le moi, terrain défendu.

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Dans les relations du moi et du ça intervient peu à peu une troisième force, suscitée par le développement même de la personnalité : c'est le moi idéal ou surmoi
Le surmoi est une instance supérieure élaborée inconsciemment par le moi à partir de ses expériences vécues. Ses sources remontent aux périodes archaïques de la formation de la personnalité. Il se construit par l'intériorisation des exigences du milieu et des interdits parentaux, et par identification avec des personnes qui lui ont servi de modèle. Il est capable de soumettre au moi des forces puissantes, mais il est susceptible aussi de les réprimer, de leur interdire toute issue, et de priver la personnalité de matériaux essentiels à son édification.
La qualité de l'éducation a une importance décisive dans la constitution du surmoi.
Si l'expérience vécue aboutit à la formation d'un surmoi dépourvu de caractère coercitif, une synthèse harmonieuse de la personnalité sera possible. Dans le cas contraire la rigidité du surmoi déterminera l'inadaptation. En s'opposant à l'intégration progressive des forces du ça, elle entraînera une déviation névrotique de leur énergie. Si les pulsions se heurtent au véto du moi et aux interdictions du surmoi, elles ne peuvent trouver de satisfactions directes. Elles rechercheront d'autres issues, soit dans les voies de la régression, par le retour de la libido à des phases antérieures de son développement (le narcissisme serait un retour à la phase autoérotique, et l'homosexualité adulte à une régression à la phase homoérotique), soit dans des modes d'expression suffisamment déguisées pour que le moi les accepte et les laisse passer. C'est ce déguisement qui constitue le symptôme de la névrose, qui n'a apparemment aucun rapport avec la pulsion initiale.

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Les manifestations de la libido refoulée sont multiples :
Phobies qui sont des peurs irraisonnées, obsédantes, angoissantes comme l'agoraphobie, peur morbide du vide et de l'espace, claustrophobie, peur d'être enfermé, ereutophobie, peur de rougir, etc...
Rites obsessionnels caractérisés par une série de gestes que le sujet se sent obligé d'accomplir sous peine d'avoir un sentiment d'angoisse insupportable.
Plus simplement symptômes physiques variés, pouivant s'organiser et s'organiciser : gastralgies, gastrites, ulcères de l'estomac, spasmes coliques, colites aigües ou chroniques, manifestations cardiaques, respiratoires ou cutanées, voire impuissance ou asthénie névrotique témoignant du blocage de l'énergie psychique.
Freud a très bien défini le comportement normal. "Est considéré comme correct, tout comportement du moi qui satisfait à la fois les exigences du ça, du surmoi et de la réalité, ce qui se produit quand le moi réussit à concilier ces diverses exigences.
Nous postulons que le moi se voit obligé de satisfaire tout à la fois les exigences de la réalité et celles du ça et du surmoi, tout en préservant sa propre organisation et son autonomie. Seul un affaiblissement relatif ou total du moi peut l'empêcher de réaliser ses tâches et conditionner par là des états morbides.
Si les deux autres instances, ça et surmoi deviennent trop puissantes, elles réussissent à désorganiser et à modifier le moi, de telle sorte que les relations avec la réalité s'en trouvent gênées, voire abolies".

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En fait le moi ne se construit et ne se fortifie qu'en se mesurant et en s"adaptant au monde extérieur dont il éprouve la résistance, et en résolvant heureusement les conflits entre ce qu'on appelle le principe du plaisir et le principe de réalité. Cet ajustement du principe du plaisir au principe de réalité est absolument nécessaire à notre équilibre. Cet équilibre dépend d'une "auto-régulation" incompatible avec la répression et la coercition systématique. C'est une dialectique permanente entre impulsion et raison, instinct et esprit, contrainte et liberté.
Grâce à cette régulation des pulsions instinctuelles, la libido retrouve au-delà du principe de plaisir initial, un plaisir d'une qualité supérieure. Les données brutes de l'instinct subissent un "raffinage", le plaisir n'étant plus la simple satisfaction d'un besoin biologique. La maturation ne se fait pas dans le refus des contraintes exogènes, mais dans l'acceptation des contraintes que l'individu se donne à lui-même, en fonction des autres avec lesquels il doit vivre pour leur bonheur personnel, l'un dépendant étroitement de l'autre.
L'éducation doit apprendre à l'homme à harmoniser les données de ses instincts, celles de sa situation particulière et celles de la collectivité à laquelle il appartient. Et cela à chaque instant, ces données changeant continuellement au cours de l'histoire individuelle et collective.
Une telle faculté d'harmonisation permanente paraît constituer l'état adulte. On a pu dire que psychologiquement et physiologiquement l'homme était un perpétuel funambule en équilibre sur une corde raide....
Comment maintenir un tel équilibre en étant éduqué dans une relativation légaliste à des normes extérieures à nous-mêmes, sous le regard d'un Dieu qui nous aime, mais qui à l'heure du jugement dernier nous demandera des comptes. L'angoisse du péché, le manque de confiance en notre propre nature, le mépris de notre corps et de ses instincts, construisent un surmoi névrotique qui est un écran opaque, inhibant toute créativité personnelle, rendant impossible toute relation vraie avec autrui, et empêchant de découvrir l'autre dans sa dimension profonde, dans sa destinée de sujet, dans sa spontanéité irréductible. Autrui n'est là que pour répondre à nos besoins et comme support à nos illusions.


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L'Église est en partie responsable de la société inhumaine dans laquelle nous vivons par l'éducation qu'elle dispense. Par l'nhibition, le refoulement et l'angoisse, elle crée des adultes tendus, insatisfaits et culpabilisés, incapables de s'aimer et de s'accepter. Beaucoup de comportements anti-sociaux ou simplement nuisibles au bon équlibre du groupe sont dus à une sexualité mal intégrée et déséquilibrée.
Le bourgeois au sens péjoratif du terme dominé par sa tendance avaricieuse et conservatrice, peut être considéré comme un constipé resté à la phase anale d'autoérotisme. L'anarchisme serait plus ou moins lié à l'obsession sexuelle. Certaines manifestations révolutionnaires seraient des phénomènes collectifs de défoulement du complexe d'Œdipe non liquidé. La société est une représentation collective du père, et dans toute révolution il y aurait inconsciemment un désir de meurtre du père....
Un fait me semble significatif pendant la crise de mai 68, il y a eu beaucoup d'internements pour des troubles mentaux secondaires à la culpabilité éprouvée, à la suite du meurtre du père.
Une société répressive n'est en fait que le reflet d'une éducation répressive aboutissant à une profonde insuffisance du moi.
Plusieurs fois des malades m'ont posé la question de savoir si je croyais au diable et si je pensais que Satan était une personne... Je me garde bien de répondre à de telles questions. Je crois simplement que Dieu est amour, partage, communication et respect de l'autre et que Satan est le symbole du refoulement, de l'angoisse, de la haine et du mépris.
Pourquoi Dieu obligerait-il des êtres qui se détestent à vivre ensemble en leur refusant la solution du divorce ? Pourquoi Dieu permettrait-il que des femmes meurent d'avortement faits n'importe comment par n'importe qui ?
Un gynécologue anesthésiste pratiquant n'acceptait de faire des avortements "justifiés" qu'à condition de les faire sans anesthésie!
Le but de l'éducation chrétienne devrait être le bonheur et l'épanouissement psychologique de l'homme. Il est temps que comme les prêtres ont quitté leur soutane noire symbole de deuil, nous abandonnions nos obsessions de mort et d'angoisse pour vivre dès maintenant la joie de la résurrection.
Je ne connais qu'une seul définition du bonheur: "Être un bon compagnon pour soi-même". C'est le seul moyen d'être un bon compagnon pour les autres en aimant son prochain comme soi-même.

Rappel :
La page 95 est une page blanche.

page 96

4 - maladie et culpabilité dans la théologie chrétienne

Beaucoup de maladies apparemment organiques, comme je l'ai écrit dans mes deux précédents livres, sont en fait des maladies de conversion dues à l'introversion de l'angoisse et de l'agressivité. Elles coïncident avec des épisodes critiques de la vie du patient. Elles procèdent en partie, d'une élaboration active et inconsciente, leurs symptômes étant susceptibles d'interprétation à la lumière de la psychologie des profondeurs.
Il est très fréquent que l'analyse psychologique découvre des sentiments de culpabilité dans les névroses les plus diverses et dans les crises de l'existence personnelle. Il est donc normal que la recherche médicale pose très clairement le problème de la relation entre la maladie et le péché.
Il semble que les pères d'Alexandrie et de Cappadoce (particulièrement saint Athanase et saint Grégoire de Nisse) aient été les premiers à élaborer une doctrine théologique de la maladie. Ils réfléchirent sur les conséquences du péché originel sur la nature humaine : l'homme créé par Dieu à son image et à sa ressemblance, selon la Genèse, est l'image de la divinité, mais a une nature propre, la nature humaine
Si Dieu est absolument impassible et inaccessible à la maladie, comment l'homme, son image, peut-il subir la maladie ? La réponse de Saint Athanase et de saint Grégoire de Nisse est la même : la nature de l'homme devient accessible à la maladie à cause du premier péché. "L'homme aurait été créé dans un état d'impassibilité et d'asexualité".
Saint Athanase écrit : "Le premier objectif de Dieu avait été que les hommes ne naissent pas par le mariage et la corruption, mais la transgression de son commandement , conduisit à l'union sexuelle à cause de l'iniquité d'Adam".
L'évêque de Nisse est encore plus explicite : "Cette division en sexes ne concerne en aucune façon le divin archétype, elle rend l'homme proche des êtres irrationnels".
Cela veut dire en clair que l'homme n'est plus un pur esprit fait à l'image de Dieu, mais devient un être soumis à ses impulsions. L'homme en tant qu'image divine était naturellement asexué et inaccessible à la maladie. Sans le premier péché, sa reproduction aurait été semblable à celle de la nature angélique.
Dans une seconde étape, Dieu prévoyant le péché que l'homme devait commettre par son libre arbitre, surajouta à l'image la distinction des sexes. Ce changement dans la nature humaine en aurait fait une nature sexuée, mortelle, passible de la maladie. C'est ainsi que Grégoire de Nisse peut dire que le créateur de la maladie et de la mort fut l'homme lui-même.

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Une doctrine théologique de la maladie ne peut pas se réduire aux problèmes de son origine. Elle doit répondre en même temps à la question de son sens dans l'économie de la création, et ce sens est lié de près à deux autres accidents de l'existence humaine : le mal et la douleur. La réponse nous est donnée par l'Évangile : la maladie est une épreuve et une occasion de mérite. Comme l'écrit saint Basile, les justes reçoivent la maladie comme les athlètes un combat et attendent de grandes récompenses comme fruit de leur patience. Il exprime cette idée dans une lettre à Hilarion : "Quant aux souffrances du corps, je t'exhorte à te comporter courageusemnt et comme il convient devant Dieu qui nous a appelés, car s'il nous voit recevoir les choses présentes avec action de grâce, ou bien il calmera nos douleurs et nos affections, ou bien il récompensera magnifiquement notre patience dans l'état futur après cette vie".
Le Christ a-t-il affirmé que les maladies physiques peuvent être dues dans certains cas aux péchés du malade ? Deux cas sont intéressants. celui du paralytique de Capharnaüm et celui de la piscine probatique. La guérison du premier est racontée par saint Luc, saint Marc et saint Matthieu :
"Comme la foule empêchait d'amener le malade à Jésus, les porteurs du paralytique le font entrer par la terrasse de la maison. Voyant sa foi, Jésus dit au paralytique : tes péchés te sont remis. Les scribes et les pharisiens se scandalisent parce que personne sinon Dieu ne peut remettre les péchés et Jésus leur répond : quelles sont ces pensées qui s'élèvent dans vos cœurs ? Est-il plus facile de dire : tes péchés te sont pardonnés, ou de dire lève-toi et marche ? Eh bien pour que vous sachiez que le Fils de l'Homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : lève-toi et marche, dit-il au paralytique. Prends ton grabat et va dans ta maison.
En entendant ces mots, le paralytique se lève, prend son grabat et rentre chez lui en glorifiant Dieu".
Le cas de l'infirme guéri près de la piscine probatique relève de la même attitude. Jésus le guérit et lui dit ensuite : "Ne pèche plus désormais de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire".

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Ces deux exemples montrent à mon sens que le Christ estime qu'il existe une connexion entre la maladie et le péché. Jésus supprime tout d'abord le mal fondamental : le péché, puis sa séquelle, la maladie.
Il est important de noter que dans plusieurs textes évangéliques, il semble que Jésus ne considère pas que la maladie soit directement la conséquence du péché. Rappelons le texte de saint Jean décrivant la guérison de l'aveugle-né :
"En passant Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandèrent : "Maître, qui a péché pour que cet homme soit né aveugle ? Lui-même ou ses parents ?" Jésus répondit : "Ni lui ni ses parents n'ont péché, mais c'est pour que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui".
Les disciples, comme c'était l'opinion répandue dans leur peuple attribuaient l'infirmité physique à un péché de l'infirme lui-même ou de ses parents. Ils considéraient la maladie comme une conséquence d'un péché, conséquence parfois transmise par l'hérédité. Dans sa réponse Jésus distingue deux problèmes : la cause de la maladie et son sens. Il dit nettement que cette maladie physique n'est pas la conséquence d'un péché mais qu'elle est "afin que les œuvres de Dieu se manifestent dans ce malade".
L'homme peut donc tomber malade sans avoir péché. Le pauvre Lazare est juste et il est couvert de plaies que les chiens viennent lécher. C'est à propos de la maladie de Lazare que Jésus dit : "Cette maladie ne conduit pas à la mort mais à la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle". C'est ainsi qu'aux yeux des chrétiens toute maladie a un second sens : éprouver spirituellement le malade et lui donner une occasion de mérite.
L'attitude du Christ est très différente de celle de Platon qui parle "des maladies et autres terribles épreuves par suite d'anciennes offenses, et sans qu'on sache d'où elles viennent, affligent certaines familles". (Phèdre)
Certains chrétiens vivent vraiment leur maladie comme une épreuve envoyée par Dieu, tout en coopérant avec le médecin pour guérir le plus rapidement possible. D'autres au contraire restent passifs comme cette femme atteinte de sclérose en plaques.

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Dès la première consultation elle me dit : "Dieu éprouve ceux qu'il aime. Il me guérira s'il le veut".
Cette maladie évolue par poussées parfois espacées de plusieurs années, et notre action thérapeutique est encore très limitée.
À chaque rémission notre malade remerciait Dieu. À chaque poussée elle le glorifiait. Tout son entourage la considérait comme une sainte. Le dimanche elle communiait dans la paroisse où j'assistais à la messe. Devant l'assemblée des chrétiens, soutenue par son mari, elle traversait l'Église les yeux fixés la croix. Je n'ai jamais vu une sclérose en plaques évoluer aussi rapidement. En quelques mois cette malade fut grabataire. Je l'ai hospitalisée plusieurs fois à la Salpétrière. Elle supportait tout sans une plainte et passait ses journées à prier. Elle mourut dans un tableau de dénutrition et d'épuisement.
Le médecin de famille, le masseur rééducateur et moi-même avons eu la conviction qu'elle s'était laissée mourir heureuse pour la plus grande gloire de Dieu.

Pour la théologie catholique une conclusion semble s'imposer : la maladie humaine, grâce au don de Dieu n'existait pas dans l'état de justice originelle qui précéda le premier péché. Elle apparut sur la terre comme une conséquence du péché initial. La perte de l'intégralité originelle eut pour séquelles corporelles, la mort, la maladie et la douleur.
Si Adam et Ève n'avaient pas violé la loi divine, leur descendance aurait grandi et progressé sans être soumise à la douleur et aux maladies du corps et de l'âme.
En ce qui concerne l'âme saint Thomas distingue quatre blessures correspondant aux quatre vertus cardinales : l'ignorance atteint la raison et la prudence, la malice atteignant la volonté et la justice, la faiblesse atteignant la puissance irascible et la force, la concupiscence atteignant la puissance de désir et la tempérance.
À ces blessures de l'âme il faut ajouter celles qui concernent le corps, la mort et toutes les infirmités corporelles qui s'y rattachent.

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Janssen, écrivain catholique écrit : "Si par la souffrance on entend la transformation corporelle, tant de l'intérieur comme dans certaines maladies, ou de l'extérieur comme dans certaines lésions traumatiques dont l'effet est de provoquer la décomposition suivie de mort, en ce cas la souffrance doit être exclue de l'état de nos premiers parents dans la même mesure que la mort.
La douleur leur fut imposée comme peine du péché : la douleur aigüe quand Ève fut condamnée aux souffrances de l'enfantement et la douleur fastidieuse quand Adam fut condamné à gagner son pain à le sueur de son front".
Il paraît donc que d'après la théologie catholique le péché originel a eu pour l'homme une triple conséquence : la mort, le travail et pour la femme les douleurs de l'enfantement.
Ce dernier point me paraît important. Pour beaucoup de femmes il est nécessaire d'accoucher dans la douleur. Cela fait partie de la loi divine.
Pendant cinq ans une femme refusa d'avoir un enfant. La cause de ce refus était simple, elle avait peur d'accoucher. Pendant toute son enfance et son adolescence de fille unique, elle avait entendu sa mère raconter dans les moindres détails, les affres de son propre accouchement et terminer son histoire en stigmatisant l'attitude de toutes ces jeunes femmes qui ne veulent plus souffrir et transgresser ainsi la volonté de Dieu.
En psychothérapie, elle découvrit qu'en fait elle détestait sa mère et qu'inconsciemment elle s'opposait à toute grossesse, par refus d'identification maternelle. La peur de l'accouchement n'était que l'expression apparente de son agressivité.
Après quelques mois de traitement, elle accepta d'être enceinte et accoucha sans appréhension. La sage-femme fut étonnée par son calme et sa volonté de coopération. Son mari venu me remercier me dit en riant : "Ma femme prend un malin plaisir à dire à sa mère que son accouchement reste un des souvenirs les plus agréables de sa vie".


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En revanche il semble que la théologie catholique ne considère pas la maladie comme la conséquence directe, comme le châtiment d'un péché personnel surajouté au péché originel. Il suffit de répéter les paroles de Jésus-Christ en présence de l'aveugle de naissance : "Ni lui ni ses parents n'ont péché, mais sa maladie tend à manifester les œuvres de Dieu en lui".
Cette façon de penser est très différente de celle des anciens peuples sémitiques qui attribuaient toute maladie aux péchés personnels. Cette tournure d'esprit appartient à la pensée archaïque de l'humanité. La diffusion du christianisme ainsi que les progrès de la pensée scientifique n'ont pas réussi à la supprimer complètement.
La conviction que la maladie est le châtiment direct d'un péché grave était répandue dans le monde chrétien antique.
Plus récemment Luther attribuait les maladies au diable. La maladie disait-il ne vient pas de Dieu qui est bon et qui fait le bien, mais elle vient du diable qui est la cause de tout malheur. Encore actuellement tous les adeptes de la christian-science ont exprimé la même idée : "L'homme dont l'esprit se maintient dans le bon chemin ne tombe pas malade".
La théologie chrétienne a distingué nettement le péché de la maladie. La péché est dans son essence, même purement spirituel, mais cela ne veut pas dire qu'il ne soit pas responsable d'un certain nombre de réactions physiques. Au contraire, la constitution psycho-physique de l'homme, exige que dans tous ses actes même les plus spirituels, le corps participe de quelque manière. Mais la maladie n'apparaît que si l'homme a enfreint la loi de Dieu, et s'il a agi librement et consciemment.
La distinction claire entre maladie et péché n'exclut pas la relation, non seulement en tant que vicissitude atteignant un même sujet, mais en tant que représentant tous les deux des désordres de l'existence humaine.

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Saint Thomas écrit que le péché actuel prive l'homme d'une grâce qui lui a été donnée pour bien diriger les opérations de son âme, et non pour le préserver des déficiences corporelles. Mais certains péchés peuvent engendrer des affections pathologiques comme cela arrive chez ceux "qui tombent malades et qui meurent parce qu'ils ont trop mangé".
L'action nocive du péché sur la santé physique peut être d'ailleurs lente et progressive. Il en est ainsi des mauvaises habitudes qui peuvent modifier peu à peu la constitution de l'homme qui les contracte, et altérer en conséquence la normalité de ses réactions physiques.
Plus subtilement encore, la faute, entendue au sens large du terme, comme transgression de la loi morale que chaque homme accepte et reconnaît comme nécessaire, entraîne à la longue une séquelle inexorable : un sentiment de culpabilité.
Il n'est pas rare que cet état s'exprime sous une forme symbolique, en déclenchant des désordres psychiques, ou même en altéarnt la fonction de certains organes, pouvant entraîner ultérieurement des lésions aux points faibles de l'organisme. Il n'est pas rare qu'une "âme malade" au sens moral, finisse par devenir une âme malade au sens médical. La culpabilité qu'elle ne peut assumer se traduit par des désordres psychiques, puis des désordres physiques.
La théologie établit un rapport étroit entre la santé de l'âme et la santé du corps. Ainsi, le christianisme qui avait enseigné à l'encontre des grecs et des sémites, la différence radicale entre le péche et la maladie, a établi l'existence d'une réaction secondaire.

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L'exploit remarquable du christianisme primitif a été de surmonter l'opposition entre l'épais naturalisme grec et le personnalisme sémitique abusif. Entre la doctrine du Sémite qui voyait dans le malade un pécheur, et la thèse du Grec qui en était venu à voir dans le pécheur un malade.
Le christianisme primitif a trouvé une voie moyenne. Il a assumé à un niveau supérieur la raison d'être des deux doctrines, et sans s'être proposé exclusivement cet objectif, il a rendu possible une véritable pathologie psychosomatique. Mais pour que cette possibilité devînt réalité, il eût été nécessaire de recourir systématiquement à une méthode d'exploration, et à une thérapeutique distincte de l'exploration sensorielle des Grecs et à l'exploration quantitative des modernes, c'est à dire à celle du dialogue. Cela ne s'est produit qu'au vingtième. siècle. Alors que la médecine a toujours été plus ou moins psychosomatique, c'est seulement de nos jours qu'il a été possible d'élaborer une pathologie digne de ce nom.
La théologie chrétienne a encore exprimé deux idées importantes. Si le péché actuel n'est pas responsable de la maladie, la maladie apparaît toujours comme une épreuve permettant de glorifier Dieu si elle est acceptée. La souffrance dans son sens le plus général, a un sens dans l'économie de la création. Elles est une occasion de mérite spirituel. La douleur est d'autant mieux supportée que l'esprit de celui qui souffre est arrivé à un haut degré de perfection. Elle est une façon subjective et variable de sentir et d'éprouver la réalité.
Une vie individuelle et sociale réellement vertueuse, tenant compte des règles de prudence, de justice, et de tempérance, ne préserverait sans doute pas l'homme de toute maladie, mais elle rendrait ses maladies beaucoup moins fréquentes, et dans tous les cas beaucoup plus supportables. En revanche, la maladie offre à celui qui la subit et qui ne l'accepte pas, des occasions multiples de péché. La colère, la haine, le désespoir, le mensonge et tant d'autres violations de la loi divine qui sont bien souvent la triste séquelle morale de la maladie.

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Il est certain qu'une vie vertueuse dans le vrai sens du terme peut être un gage d'équilibre et de santé psychologique. Il m'est arrivé souvent de constater que l'ouverture aux autres et l'amour vrai favorisent l'équilibre psychologique.
Malheureusement la vertu n'est pas toujours comprise dans ce sens. Bien souvent elle est une carapace. Un certain nombre de chrétiens "vertueux, prudents, justes et tempérants" passent leur vie à se protéger du péché et de l'angoisse, en se repliant sur eux-mêmes, à l'écoute de leur corps et de leur âme. Ils ont très peur de la maladie et de la mort mais ne le montrent pas. Apparemment détachés, ils viennent, poussés par leur famille, vous demander seulement une révision mécanique.
Ce type de vertu favorise au maximum les maladies psychosomatiques, c'est à dire celles qui sont dues au retentissement de l'angoisse non exprimée sur le corps.

Un ingénieur d'une cinquantaine d'années vint me consulter pour des douleurs cardiaques évoquant une angine de poitrine. L'examen révéla une tension artérielle à 25-10 et un électrocardiogramme normal. De toute évidence ces troubles étaient d'origine nerveuse. J'essayai prudemment d'entamer le dialogue pour tenter de comprendre les causes réelles de ce déséquilibre.
- Je pense que tous vos troubles sont dus à la fatigue.
- Je ne suis pas fatigué.
- Vous avez peut-être des ennuis professionnels ou familiaux.
- Non, tout va bien.
- Je vous prescris un traitement sédatif pour faire baisser votre tension et pour calmer vos douleurs.
- Je ne prends jamais de médicaments. D'ailleurs je ne crois pas à la médecine.
- Pourquoi êtes-vous venu me voir ?
- Pour faire plaisir à ma femme.
- Bien. Faites comme il vous plaira. Mais vous êtes jeune; Cette hypertension et ces douleurs cardiaques peuvent être le premier signe d'une atteinte artérielle. Il serait bon que vous soyez surveillé régulièrement.
- Je vous remercie docteur.
Poli et distant il prit rapidement congé. Quelques jours plus tard sa femme prit rendez-voue. Inquiète elle venait aux nouvelles.

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- Mon Mari est revenu de votre consultation très agité.
- Il a refusé le traitement que je lui proposai.
- Mon mari est un homme parfait. Son seul défaut est d'être absolu. Il ne supporte aucune contrariété et aucun changement à ses habitudes. Être malade c'est pour lui impensable. Il mène une vie régulière et n'a je crois aucun vice. Il ne boit pas, ne fume pas et suit un régime très strict.
- Je pense que ses troubles sont dus à une tension psychologique anormale.
- Alors je comprends mieux. Le pauvre homme a actuellement beaucoup de soucis. Il ne supporte pas l'évolution de l'Église. Il est intégriste et en perpétuel conflit avec notre curé.
L'arrivée inopinée de notre fils aîné avec sa femme et ses deux jeunes enfants n'a rien changé. Ils reviennent d'Afrique sans travail et sans logement. La maison est grande et j'ai trouvé normal de les accueillir.
- Votre mari ne supporte pas d'être dérangé.
- Il a besoin d'une vie calme et régulière. Nos petits enfants sont assez bruyants.
- Je pense que vous avez raison. Les véritables causes de son état sont celles que vous évoquez.
- Que faire docteur ?
- Souhaiter que votre curé recommence à dire la messe en latin et que votre fils parte le plus vite possible !
En franchisant la porte de mon cabinet, cette admirable épouse s'arrêta un instant et me dit
- Vous savez docteur, c'est le meilleur des hommes. Il a une foi extraordinaire.
- Je ne crois pas madame, que cela suffise à faire baisser la tension.
Je n'ai jamais revu cet homme.

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Il est intéressant de découvrir que l'origine de la médecine psychosomatique remonte à la conception chrétienne de la maladie. Les passions et la culpabilité peuvent être la cause de déséquilibres psycho-physiques, donc facteurs de maladies. D'autre part la résistance à la maladie dépendra en grande partie de l'équilibre psychologique du sujet, de sa "vertu", de la perfection de son âme.
Au contraire, la maladie subie peut être elle-même facteur de péché et entraîner un amoindrissement de la résistance du malade. Le médecin peut apporter la guérison du corps, mais le chrétien doit soulager le malade par la parole et par "l'amour de charité".
La guérison des patients, écrit Clément d'Alexandrie au début du Pédagogue, c'est le "logos" qui la procure grâce aux exhortations. Ainsi, tel un médicament, il fortifie les âmes par de douces prescriptions et dispose les malades à la pleine connaissance de la vérité.
La parole obtient ainsi une conversion spirituelle et une guérison psychologique. Saint Basile écrivait à son médecin Eustache : "En toi, la science est ambidextre, et tu repousses les termes de la philanthropie, ne limitant pas au corps les bénéfices de ton art, mais procurant également la guérison des esprits". Le docteur Eustache paraît avoir été un psychosomaticien averti.
On pourrait citer de nombreux textes vantant l'action curative de la parole du Christ : "Le logos du père, écrit Clément d'Alexandrie, est l'unique médecin qui convient à la faiblesse humaine. C'est pour cela que nous appelons le logos "sauveur", parce qu'il a inventé des médicaments spirituels pour le bien-être et le salut des hommes. Il conserve la santé, il guérit les maux, il découvre les causes des maladies. Il coupe les racines des appétits déraisonnables, il prescrit un régime de vie, il ordonne tous les contre-poisons qui peuvent sauver du mal".
De son côté Origène écrit : "Nous soignons par le remède de la doctrine de foi".
En poussant cette théorie au maximum, les chrétiens arrivèrent à estimer illicite l'emploi des médicaments, comme si l'on ne pouvait attendre la santé que de la prière et de l'exorcisme.

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Tatien permettait l'emploi des remèdes aux païens mais l'interdisait aux chrétiens.
"La guérison par les remèdes écrit-il provient dans tous les cas d'une tromperie, car si quelqu'un est guéri par sa confiance dans les propriétés de la matière, pourquoi ne se confierait-il pas à Dieu.
Certes jamais les chrétiens n'ont estimé qu'ils pouvaient guérir sans l'aide de Dieu. Ils avaient toujours recours à la prière des prêtres et à l'onction sacramentelle. Dans certains cas on pensait que la maladie était due à des possessions démoniaques, et on employa parfois à l'excès, l'exorcisme toujours au nom du Christ.
Peu à peu, à la frange du christianisme apparurent superstitions et pseud-miracles qui sont encore très en cours dans un monde chrétien peu éclairé. De nombreuses sectes sont apparues groupant un petit nombre d'élus, persuadés d'avoir la vérité, et condamnant à la damnation éternelle ceux qui ne les rejoignaient pas.
Il est intéressant de voir que cette religiosité marginale, a commencé dès les premiers siècles de l'ère chrétienne : exorcisme, reliques vraies ou fausses, amulettes, cérémonies magiques pseudo-chrétiennes, etc...
La littérature chrétienne des deuxième et troisième siècle (Tertullien, Tatien, saint Justin) montre comme on abusait de l'exorcisme au nom du Christ en y mêlant une certaine démonologie. Ainsi, très tôt, nombre de chrétiens, dans la mesure de leurs besoins humains, ont associé à leur foi, des rites et des croyances d'autres religions jusqu'à en faire une doctrine informe, sans consistance théologique, proches de la magie et de l'imposture.
Superstitions et faux miracles médicaux ont toujours existé dans les zones inférieures et troubles du monde chrétien. Il faut dire à la décharge des chrétiens qui croient encore aux pratiques magiques, à l'exorcisme, aux amulettes et aux pseudo-miracles médicaux, que le Nouveau Testament à fait très souvent mention des malades possédés, et cela par la voix même du Christ :"Allez-vous-en" ordonne Jésus aux deux malades possédés de Gérasa. "Tais-toi et sors de cet homme", dit-il au possédé immonde de la synagogue. Par son attitude et ses paroles, Jésus a enseigné que certaines maladies étaient produites par des démons ou des "esprits immondes".

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Que doit-on penser de ces maladies par possession ? Deux attitudes sont possibles. Ou bien on admet la possibilité de la possession démoniaque, et la réalité des possessions décrites dans le nouveau Testament, ou bien on s'efforce de démontrer que les termes possession, démon, esprit immonde ne sont que les noms archaïques de certaines maladies comme l'épilepsie et l'hystérie.
Il y a quelques années Pierre Dumayet a fait à la télévision, une émission sur les rites magiques dont se servaient les paysans pour protéger leur bétail, dont la mort inexpliquée était attribuée au démon. Le curé de la paroisse apparaissait complaisamment sur le petit écran pour expliquer qu'il récitait les prières de l'exorcisme et que cela donnait d'excellents résultats. Il était plus efficace que le vétérinaire et moins cher.
Il est intéressant de noter que les paysans appellent toujours le vétérinaire. Si statistiquement les résultats obtenus par les prières exorcisantes était satisfaisants, ils n'auraient plus jamais recours à lui.
Beaucoup d'hommes, chrétiens ou non cherchent des solutions faciles extérieures à eux-mêmes pour régler leurs difficultés psychologiques, physiques ou matérielles. L'acte magique est de loin le plus facile et le plus rassurant. Il m'est arrivé de soigner des malades qui jouaient sur les deux tableaux : le médecin et l'exorciste. Il existe toujours à Paris un grand exorciste qui se déplace sur demande pour venir réciter les prières de l'exorcisme et asperger d'eau bénite, locaux et gens victimes d'une possession démoniaque. Personnellement je n'ai pas trouvé son aide très efficace.

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Une femme d'un certain âge vint me consulter pour sa fille atteinte de crise nerveuse.
- À la moindre contrariété, me dit-elle, ma fille tombe, se roule par terre en hurlant, déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux puis perd connaissance.
- Quel âge a-t-elle ?
- Trente-deux ans.
- Depuis quand fait-elle ses crises ?
- Depuis la faillite de mon mari, il y a dix ans, nous avions un commerce de prêt-à-porter.
- Qu'est-il arrivé ?
- Mon mari a toujours beaucoup trop acheté. Nous avions un stock très important. maintenant la mode change si vite.
- Votre fille est célibataire ?
- Oui, malheureusement... Elle devait se marier... juste avant la faillite de mon mari.
- Vous l'avez fait soigner ?
- Oui. Nous avons vu au moins une dizaine de médecins pour les nerfs.
- Avez-vous des examens à me montrer ?
Elle sortit d'une grand enveloppe cinq électro-encéphalogrammes et deux radiographies du crâne. Je les examinai attentivement.
- Tous ces examens sont normaux.
- Alors pourquoi fait-elle ces crises ? Nous pensons qu'elle est possédée. Notre curé nous a envoyé un religieux pour l'exorciser.
- Qu'a-t-il fait ?
- Il a récité des prières et a jeté de l'eau bénite dans différents coins de la maison pour chasser Satan et ses démons.
- Le résultat est-il satisfaisant ?
- Il n'est venu que trois fois. Il nous a dit que ce serait long.
- Voulez-vous que je soigne votre fille ?
- Pouvez-vous quelque chose pour elle ?
- Je pense que oui.
Les deux premières séances de psychothérapie furent très pénibles. Notre possédée restait immobile et silencieuse, regardant fixement devant elle. À la troisième séance je lui dit brutalement :
- En vérité vous en voulez à votre père d'avoir fait faillite. Cette faillite a fait rater votre mariage.
Elle me regarda fixement quelques secondes puis fit une crise magnifique. Je n'ai jamais vu une aussi belle crise d'hystérie.

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Elle se laissa tomber à terre en hurlant, les membres raides, la respiration saccadée, la bave aux lèvres. Brusquement elle se mit à arracher son corsage comme si elle étouffait, se griffant le visage en geignant, puis se décontracta par une secousse de ses quatre membres et resta immobile, apparemment sans connaissance.
Assis à mon bureau j'attendais que la crise se termine. Puis je m'approchai d'elle pour vérifier qu'elle n'avait pas vraiment perdu connaissance. Pour cela je lui enlevai une chaussure et pliai fortement ses orteils. Elle poussa un cri.
- Vous n'êtes qu'une brute.
Elle s'assit par terre et me regarda d'un air furieux. J'étais retourné à mon bureau en attendant la suite des événements. Elle resta dans la même position pendant quelques minutes, puis elle se leva brusquement, s'approcha de mon bureau, saisit ma lampe en bronze et la jeta violemment à terre.Je ne bougeai pas et lui dit seulement :
- C'est dommage, elle était belle.
Elle se précipita vers la fenêtre, l'ouvrit et hurla :
- Je vais me suicider.
- Nous sommes au sixième mademoiselle. Vous allez vous tuer. Au minimum vous serez complètement paralysée. Elle se retourna brusquement et me dit :
- Vous êtes un monstre. Cela vous est bien égal que je me tue.
Elle resta immobile devant la fenêtre pendant deux ou trois minutes, puis elle la referma en disant laconiquement:
- Il fait froid.
Elle était épuisée, moi aussi. Elle revint s'asseoir.
- Vous n'avez pas une cigarette ?
Je lui tendis un paquet de Gitanes, elle en prit une et l'alluma avec le briquet posé sur le bureau.
- Je voudrais un verre d'eau.
Sur ma demande ma secrétaire lui apporta une bouteille d'eau minérale et un verre. Elle en but trois avec un plaisir évident.
- Merci je me sens mieux.
Elle était enfin détendue et apaisée.
- Docteur, vous n'avez pas eu peur ?
- Non, je suis plus résistant que ma lampe.


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- Vous êtes bien le premier à ne pas me faire une piqûre. Avec leurs sales médicaments je reste abrutie pendant deux jours. Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
- Rien.
- Mon histoire ne vous intéresse pas ? Posez-moi des questions.
- Lesquelles ?
Après quelques secondes d'hésitation elle se mit à parler sur un ton coléreux.
- Mes parents sont complètement idiots. Ils ne comprennent rien. Ils me traînent de médecin en médecin, persuadés que j'ai des crises d'épilepsie. Ils m'ont même fait exorciser. Ils ne savent pas quoi faire. Mon père est désespéré. Quand j'ai des crises il sanglote. Ma mère récite des chapelets et fait dire des messes à ma guérison.
Quelle ambiance. Voilà dix ans que ça dure. Avant c'était autre chose. À la maison on ne parlait que d'argent, mes parents se disputaient continuellement. Mon père n'a jamais su acheter. Il a accumulé un stock d'horreurs invendables. Puis plouf ! Un jour ça a été le bouillon. La banque a refusé de combler le découvert et mon père a été obligé de tout vendre à bas prix.Il est maintenant employé à la Samaritaine de luxe.
- Il y a des Samaritaines de luxe ?
Elle sourit et continua sur un ton un peu moins véhément.
- Toutes leurs histoires de fric je m'en fous. ce qui est grave c'est qu'ils m'ont fait rater ma vie. Je préparais une licence d'anglais et j'avais connu à la faculté un garçon de mon âge qui faisait une licence de russe. Nous avions décidé de nous marier juste au moment où mon père a eu ses ennuis.
Le véritable drame c'est d'avoir été fille unique. Mes parents m'ont suppliée de ne pas me marier tout de suite. Mon père voulait, disait-il me faire faire un beau mariage. Ma mère pleurait en se tordant les mains et mon père me demandait pardon à genoux de son indignité.
C'était un véritable cirque. En fait il avait peur que je parte. Ils se sentaient incapables de rester seuls. Mon fiancé n'a pas accepté ces atermoiements. Il m'a mise en demeure de choisir entre lui et mes parents. J'ai été faible. Je n'ai pas su me dégager de l'étouffoir familial, jusqu'au jour où, lassé, mon fiancé a rompu. Elle a dit ces derniers mots en criant.

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- Pourquoi n'êtes-vous pas partie ?
- J'en ai été incapable. J'aurais eu l'impression de les tuer. Vous les connaissez mal. Ils croient qu'ils m'adorent. En fait ils ont toujours rêvé de me garder. Ce sont de sales petits bourgeois égoïstes. Naturellement j'ai tout ce que je veux : chaîne haute fidélité, télévision en couleur dans ma chambre, petite Austin. Je suis comblée... mais je ne les supporte plus. Je gagne ma vie comme professeur d'anglais dans une école privée. Je pourrais partir, mais pour aller où, et avec qui ? Maintenant c'est moi qui ai peur d'être seule. je suis faible, faible, faible.
- Ce sont peut-être vos crises qui vous empêchent de partir.
- Mes crise ? J'en connais la cause. Un soir, juste après la rupture avec mon fiancé, j'ai eu envie de prendre une lampe de bronze qui est sur la cheminée du salon et de leur en fracasser le crâne. J'ai senti une énorme angoisse et j'ai eu l'impression d'étouffer. Puis je suis tombée en hurlant de désespoir et en déchirant mes vêtements..
- Qu'ont fait vos parents ?
- Ils ont fait venir le médecin qui n'a rien compris. Il a demandé des examens.
- Et depuis, pourquoi faites-vous des crises ?
- Je crois que c'est pour moi le seul moyen de ne pas les tuer. Je suis perpétuellement tendue et angoissée. Je ne les supporte que s'ils ne me contrarient pas. Autrement ça craque !
La psychothérapie dura plus d'un an. Je la pris d'abord en entretien individuel. Ensuite je lui ai fait suivre une psychothérapie de groupe. Le problème était clair, mais le plus difficile restait à faire : permettre à cette jeune fille de trente-deux ans de se dégager d'un milieu familial infantile et contraignant. Simultanément je la fis entrer dans un groupe d'art dramatique.
Après l'entretien que j'ai relaté, elle ne fit plus une seule crise. Il est vrai que je lui avais prescrit des calmants assez puissants pour qu'elle puisse supporter ses parents. Actuellement elle va bien. Elle loge dans un studio assez éloigné de l'antre familial qu'elle est arrivée à quitter trois mois après le début du traitement. Elle a refusé toute nouvelle séance d'exorcisme. Ses parents ne sont pas tout à fait persuadés que sa guérison est médicale....
Maintenant elle est débordante d'activité. Elle continue à faire du théâtre, elle a appris la guitare et s'est inscrite récemment à une chorale universitaire. Je la crois vraiment tout à fait guérie.

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Avertissement du copiste : Une compréhension parfaite de la page 113, n'est pas indispensable à celle des pages suivantes.

Dans la conception des rapports de la maladie et du péché, la théologie chrétienne a mis l'accent sur la bonne relation avec Dieu pour maintenir l'équilibre psychophysique de l'homme.
Le péché originel a soumis l'homme au travail, à la souffrance, à la maladie et à la mort. Mais l'homme peut éviter la maladie ou la rendre supportable grâce à son équilibre psychologique et à sa vertu. L'angoisse et la culpabiblité seraient parfois déterminantes et toujours aggravantes.
Pedro Lain Entralgo (1) a défini ce qu'il appelle la nouveauté anthropologique du christianisme. Le Christ s'est fait homme pour prêcher le Royaume de Dieu et pour nous montrer la voie qui doit nous y conduire. Cette prédication supposait un changement profond dans la vision de l'homme et du monde.
En ce qui concerne la conception de l'homme, voici du point de vue de la pensée médicale, les trois nouveautés les plus importantes.
- L'affirmation explicite de l'intériorité psychologique et morale de l'individu :
"Vous avez appris qu'il a été dit aux ancêtres : tu ne tueras point. Eh bien moi je vous dis : quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal".
"Vous avez appris qu'il a été dit : tu ne commettra pas d'adultère. Eh bien moi je vous dis : quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l'adultère dans son cœur".
- L'affirmation absolue de la supramondanité de tout homme en tant qu'être créé par Dieu à son image et à sa ressemblance, et capable de devenir Fils de Dieu.
Si par nature on entend le "cosmos" créé, "l'homme" créature naturelle ou physique, est à la fois un être "transnaturel" ou "transphysique".
C'est à cette diemension de son être, qui constitue son intériorité ontologique, qu'on doit attribuer finalement son intériorité psychologique, sa responsabilité morale et sa liberté. C'est grâce à elle que tout homme n'est pas seulement une nature mais une personne.
- La doctrine selon laquelle la perfection des rapports humains consiste dans l'amour de charité :
"Voici mon commandment : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés", c'est à dire aimez-vous d'un amour qui, à la différence de "l'Eros" héllénique, amour de désir et d'aspiration, soit un don généreux de soi-même, une effusion de l'être en état de plénitude, vers l'être en état de besoin ou de privation".
Le but de l'éducation chrétienne aurait dû être de faire des hommes libres, responsables, capables de se connaître et de s'accepter, pour arriver à cet état de plénitude qui permet le don généreux de soi-même.
(1) Pedro Lain Entralgo : Psychologue et médecin, ancien recteur de la Faculté de Madrid, a acquiis une réputation internationale par ses travaux dont plusieurs ont été publiés en français.

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Rappel : Les pages manquantes sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre

II - LA NÉVROSE CHRÉTIENNE ET LA CIVILISATION

1 - Crise de civilisation ou évolution ?
2 - La névrose institutionnelle de l'Église

1 - Crise de civilisation ou évolution ?

- L'effondrement de la société patriarcale
- Sécularisation et désacralisation
- Le rôle de la psychologie et de la psychanalyse

Notre civilisation a tenté de combler ce que l'abbé Oraison appelle "la béance fondamentale de l'être". Elle cherche passionément le "bien-être" et semble confondre deux notions : confort matériel et bohneur de vivre.
Ces deux notions ne sont pas opposées en elles-mêmes mais la seconde ne découle pas automatiquement de la première. Monnier disait que dans notre civilisation occidentale on arrive à obtenir tous les moyens possibls de vivre, mais que l'on n'en a plus les raisons.
La facilité matérielle, le fait que l'on n'ait plus besooin de lutter physiquement à déplacé le problème. Il faut maintenant lutter pour survivre psychologiquement, autrement que par le renoncement et le refoulement systématique.
J'ai dans ma clientèle, nombre d'adolescents de type hippie drogués ou non. L'un d'eux fils d'avocat était parti de chez lui depuis plus d'un an. Je l'avais déjà vu vers l'âge de douze ans. À ce moment il se présentait comme un enfant difficile, sans plus. Passionné d'entomologie il m'avait expliqué toutes les richesses de la sollection de papillons et d'insectes. J'avais eu avec ses parents des rapports difficiles. Le père, intégriste, avait une morale particulièrement rigide. La mère un peu écrasée s'équilibrait grêce à ses activités paroissiales (catéchisme et bonnes œuvres). Je leur avais conseillé de favoriser au maximum les activités culturelles de leur fils et d'essayer de l'intégrer à des groupes d'adolescents. Depuis je ne l'avais pas revu.

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Il arriva un après-midi inopinément et demanda à me voir le plus rapidement possible. J'eus beaucoup de mal à reconnaître ce garçon de douze ans dans cet adulte au visage maigre et bronzé, entouré d'une pilosité abondante.
J'ai essayé de transcrire un résumé de notre entretien.
- Pourquoi veux-tu me voir ?
- J'ai besoin de vous parler
- Tu reviens d'où avec cette mine superbe ?
- Du Népal...
- Tu es parti depuis longtemps ?
- Depuis quinze mois.
- Quel voyage !
- Je m'ennuyais. Une vie d'abruti. Vous connaissez la famille, un père préoccupé, une mère rigide et exigeante et pour compléter le tableau des études rasoires.
- Pourquoi rasoires ?
- J'ai quitté le lycée en 3è parce que je ne pouvais pas passer en seconde C. Je n'aime pas les maths. Le proviseur avait dit : "On peut le descendre en A".
Pour mes parents ne pas avoir un petit polytechnicien en herbe est un déshonneur. On m'a mis dans un boîte libre.
- Et alors ?
- Ça été la catastrophe. Le lycée était encore supportable, mais faire une seconde C avec des gens obsédés par la réputation de leur boîte et leur contrat avec l'État c'est le bagne.
- Tu exagère peut-être un peu.
- À peine. Les parents m'ont inscrit de force à la troupe scoute de la boîte : sorties obligatoires, camps obligatoire.
Le seul chef qui était bien est parti. Il proposait que nous organisions des descentes en canoë pour l'été. Les familles ont été affolées.
- Pourquoi ?
- Par le vrai risque. Tant qu'on fait joujou tout va bien, mais dès qu'on parle de faire quelque chose de valable, les mamans se lèvent et s'indignent.

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- Et les papas ?
- Ils la ferment.
- Pas tous.
- Le mien, si. À dix-sept ans je n'avais pas le droit d'aller seul acheter une paire de chaussures. Il m'accompagnait et montait lui-même à l'escabeau pour que je ne vois pas les cuisses de la vendeuse.
- C'était peut-être par galanterie.
- Vous parlez, lui galant ! Un véritable ours. Jamais personne à la maison, son journal, le dimanche la télévision entrecoupée d'épisodes mérovingiens et philatéliques. Je m'ennuyais ferme. Avec des copains on s'est mis à fumer du hach. Ils m'ont passé quelques bouquins sur le bouddhisme et l'hindouisme.
- Qu'est-ce qui t'a décidé à partir ?
- L'ennui et l'angoisse.
- Comment s'est passé ton voyage ?
- On est parti à trois. On s'était connus en fumant : un garçon qui jouait de la guitare dans une boîte et son amie, une fille de dix-huit ans dont les parents venaient de divorcer.
- Tes parents ne t'ont pas fait rechercher ?
- C'était en juillet. Je leur ai laissé un mot en leur disant que je partais en vacances avec des copains et que nous allions camper en Corse.
- Bien organisé. Tu avais des papiers ?
- Tout ce qu'il fallait. Visas et autorisations de sortie du territoire. C'est le guitariste qui s'en était occupé.
- Vous avez voyagé comment ?
- En auto-stop.
- Vous aviez de l'argent ?
- Oui. J'avais vendu mon vélomoteur et ma chaîne haute fidélité. On a tout mis en commun.
- Raconte-moi ton voyage.

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- On a abouti à Istanbul dans un hôtel meublé où on était entassés. Je n'y suis pas resté longtemps. C'était bourré de gens qui se piquaient. On les appelait les Junkies. Nous on se contentait de fumer.
- Qu'est-ce que ça donne le hach ?
- C'est assez formidable. Toutes les barrières sautent. Il n'y a plus de problème de communication, plus de flics, plus de conventions, plus d'angoisse, on s'exprime facilement.
- Où es-tu allé après Istanbul ?
- J'ai traversé la Turquie, l'Iran, l'Afghanistan, tantôt à pied, tantôt en voiture quand un touriste acceptait de nous prendre.
- Vous étiez nombreux ?
- Une dizaine.
- Vous vous nourrissiez comment ?
- Assez mal avec du riz. Puis on fumait du hasch. Là-bas c'est moins cher que la nourriture.... On est arrivé en Inde : quelle déception ! On a découvert un monde misérable.
- Qu'as-tu fait ?
- Je suis arrivé à ne pas me piquer car j'aurais été foutu. On a décidé de partir pour le Népal.
- Vous êtes partis nombreux ?
- Non, tous les trois. Beaucoup d'autres sont partis pour Bénarès.
- Et le Népal ?
- En 120 km, on passe de 100 mètres à 4200 mètres d'altitude. Quand on a quitté la plaine du Gange et franchi la jungle de Terai, on découvre les collines et les cultures en terrasse, l'Himalaya.
On traverse des villages avec leurs petits temples. Les gens sont gais, détendus, hospitaliers, les femmes ont des fleurs dans les cheveux. Les habitants de ce pays sont très pauvres mais ne sont pas misérables. Dans les rues de Katmandou on rencontre des chanteurs populaires qui s'accompagnent au violon.
- Qu'avez-vous fait au Népal ?
- On a continué à vivre en groupe. On s'est installé dans une maison népalaise de deux pièces. On arrivait à vivre pour trois francs par jour. Mais nous étions repliés sur nous-mêmes. La barrière des langues est plus difficile à franchir que celle des montagnes.
J'ai quand même beaucoup aimé l'ambiance de ce pays : des milliers de temples dans la vallée. Partout des moulins et des drapeaux de prière. Il y a des divinités pour tout le monde.
- Tu es resté longtemps au Népal ?
- Quatre mois.
- Pourquoi es-tu rentré ?
- Il n'y avait pas d'autre solution. Il est impossible de s'intégrer aux communautés lamaïques. On reste isolé sans but. Il faudrait fonder sa propre communauté.

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- Comment es-tu renré ?
- J'ai prévenu mon père qui m'a fait rapatrier.
- Le retour n'a pas dû être facile.
- Non. Mais je n'ai pas eu de surprise. Ils sont toujours aussi bloqués. Vous ne me croiriez pas si je vous dis qu'ils ne m'ont posé aucune question sur mon voyage. Ma mère m'a dit simplement : "Tu es maigre. Il faudra que tu ailles chez le coiffeur". Quant à mon père, il m'a demandé si j'avais l'intention de reprendre mes études. Je ne lui ai pas répondu.
Je suis venu vous voir parce que j'ai besoin de parler avec quelqu'un qui m'écoute.
- As-tu une idée ?
- Oui. Je voudrais faire du journalisme et du reportage. J'ai envie de travailler pour vivre. Je ne veux pas participer à cette hystérie collective : les gens travaillent tout le temps sans savoir pourquoi. Puis ils achètent n'importe quoi, ça leur donne un but. Je ne veux plus faire d'études : je me sens incapable de retourner au collège. Je rentrerai comme dit mon père par la petite porte.
Dès que je le pourrai je retournerai au Népal, voir Goa, Ceylan, le Laos, la Thaïlande. J'irai même jusqu'à Kyoto capitale du Zen. Je ferai un reportage, un vrai.
- Tu fumes toujours du hach ?
- Très peu. Tout seul, ça n'a pas beaucoup d'intérêt.
Ce garçon a "fait le voyage". Il en est revenu décidé à mener sa vie comme il l'entend.
"Ma mère, me dit-il, m'a toujours dit et répété que tout venait de Dieu. Je suis sûr maintenant qu'on construit sa vie soi-même et qu'on est seul".

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J'ai rapporté cette observation pour montrer à quel point nombre de jeunes que l'on appelle "fils à papa" sont à la recherche d'un sens de la vie difficile à trouver dans cette société "technico-industriello-commerciale dite de consommation". Il sont à la recherche de la communication, de la communion dans de petirs groupes où les techniquies initiatiques, les méthodes basées sur le développement de la vie intérieure, de la vie mystique se rapproche de la vie religieuse. Il sont à la recherche d'une nouvelle forme de vie et de spiritualité.
L'évolution de ces jeunes n'est que la conséquence d'une profonde modification de la société traditionnelle. L'effondrement de la société patriarcale est un des éléments importants de cette évolution.

L'effondrement de la société patriarcale

Le père n'est plus le patriarche solennel et autoritaire, veillant d'une main ferme à la discipline des enfants. La fonction paternelle évolue et passe de l'ère du commandement à celle du témoignage. Il n'y a plus un chef de famille mais deux.
La puisance paternelle est remplacée par l'autorité parentale : le père et la mère sont désormais à égalité. C'est une révolution remarquable. La plus importante que l'on ait connue depuis des millénaires avant Jésus-Christ.
Pour bien comprendre le problème paternel actuel il faut le situer dans un cadre beaucoup plus vaste : celui de l'essor et de l'effondrement de la société patriarcale. Ce type de société n'a pas toujouirs existé et il n'est pas le seul modèle concevable. De nos jours encore, en Océanie, il y a des sociétés de type matriarcal, dans lesquelles la lignée est celle de la mère, les enfants étant élevés par la mère et un frère de celle-ci.
Les tous débuts de la civilisation agraire visaient à l'instauration d'un matriarcat. C'étaient les femmes en effet qui avaient découvert l'agriculture : d'abord sous la forme modeste du jardinage, les hommes étant à la chasse.

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La mère procréatrice faisait fructifier la terre, qui sans son intervention serait restée stérile. C'est elle qui domina la nouvelle société agraire. La femme avait de nombreux maris qu'elle utilisait pour l'élevage, la formation et la défense des villages, constamment menacés par les nomades sans agriculture.
La première société agraire était collective. La conception était considérée comme un événement divin, par lequel la femme entrait en contact magique avec la divinité, et le mari n'avait aucun droit sur elle, ni sur les enfants, ni sur les terres.
Au début du quatrième millénaire, les hommes se révoltèrent contre ce matriarcat, et après une lutte longue et terrible, le femme fut détrônée sur la terre et dans les cieux : les déesses, mères de la fécondité furent supplantées par les dieux mâles solaires. L'homme devint le chef de famille. Ses enfants portèrent son nom, et la propriété passa du stade collectif au stade privé.
Les fils devinrent les héritiers privilégiés, surtout le fils aîné. Cet ordre patriarcal s'instaure à tous les étages de la société, du paysan au roi. Le Roi est propriétaire du Royaume, ses sujets sont ses enfants : "Mes enfants..." disait encore Louis XVI au peuple de Paris venu demander du pain à Versailles. Le modèle patriarcal s'instaure même dans l'Église : l'Évêque de Rome devint" le Très Saint-Père" et les chrétiens "Ses Très Chers Fils".
La révolution industrielle bouleversa la société agraire, et il n'est pas étonnant que le système patriarcal soit remis en question. Mais il est remarquable que cette remise en question a commencé bien avant la révolution industrielle. C'est Luther qui a porté le premier coup en se révoltant contre l'autorité du "Saint-Père". Par la suite, les puritains, dont l'organisation religieuse est très égalitaire prirent la relève.
Ce n'est pas seulement l'autorité du pape qui est récusée, mais aussi celle du Roi. Le Roi est le père de ses sujets, le régicide est identifié au parricide. Cromwell et les puritains commettent finalement le parricide. Un siècle après, les conventionnels français feront de même. C'est la fin de la monarchie héréditaire de droit divin. Au vingtième siècle, ou bien les rois tomberont, ou ils seront relégués à un poste honorifique comme de vénérables reliques du passé.

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La contestation du modèle patriarcal ne s'arrête pas là. Après la révolte contre l'autorité paternelle du Pape et puis du Roi, voici qu'apparaît au XIXè siècle chez les théoriciens socialistes, la révolte contre le patron de droit divin et la propriété privée des moyens de production. C'est en 1880 qu'apparaît le mot "paternalisme", qui désigne de manière péjorative la conception patriarcale ou paternelle du rôle de chef d'entreprise.
Aujourd'hui le rôle du père est devenu inconfortable. Pendant des siècles il a pu s'appuyer sur une structure paternaliste de la société. Il était tout naturellement le médiateur, c'est à dire le lien entre son foyer et le monde extérieur. Maintenant il n'est plus le seul maître. La société lui prend ses enfants très tôt pour les envoyer à l'école où elle les garde de plus en plus tard. Les enfants ne sont plus considérés comme la propriété du père ou comme ses employés. Une des meilleures preuves en est la nouvelle date de la rentrée scolaire à la mi-septembre. Auparavant la date des grandes vacances scolaires était calculée de telle sorte que les enfants soient rentrés chez eux pour faire la moisson et ils ne rentraient en classe qu'après les vendanges. Maintenant le père doit trouver sa main-d'œuvre en dehors de sa famille.
L'importance des mass media comme la radio et la télévision n'est plus à démontrer. Le monde extérieur fait pression sur l'enfant avant que le père n'ait pu jouer sur l'enfant son rôle de médiateur. La puissance de l'image est telle que les choses ne sont plus vraies "parce que c'est papa qui l'a dit", mais parce qu'on l'a dit à la télé.
Je suis étonné par le nombre d'adolescents qui viennent me trouver sans être accompagnés par leurs parents (ou au moins par l'un des deux). Un enfant de quinze ans vint me consulter pour être tout à fait renseigné sur la contraception.
- On en parle beaucoup dans les journaux et à la télé. J'ai essayé d'en discuter à la maison. Mon père m'a répondu que ce n'était pas une préoccupation pour un enfant.
Après lui avoir donné toutes les explications qu'il désirait, je lui demandai pourquoi il s'intéressait tant à cette question.
- Pour ma culture personnelle, me dit-il d'un air très sérieux, je n'aime pas être mal informé.

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Un garçon de seize ans vint me demander des renseignements sur la drogue. Il n'en avait jamais pris. Il m'interrogea sur les différentes formes habituellement utilisées, les réactions qu'elles donnaient et les risques qu'elles pouvaient entraîner.
- Je n'ose pas poser toutes ces questions à la maison. On croirait que je veux me droguer. Et puis je crois que mon père et ma mère ne sont pas très au courant. Au lycée plusieurs camarades se vantent de se droguer. Ils racontent qu'ils ont eu des sensations incroyables. Ils m'ont proposé des cigarettes de hach. J'ai refusé. Maintenant je pourrai discuter avec eux. Ils en savent sûrement moins que moi.

L'émancipation de la femme est une autre donnée du problème. La femme est devenue l'égale de l'homme. Elle fait les mêmes études, elle est une citoyenne à part entière qui vote et qui peut se faire élire maire ou député.
Elle est maintenant co-chef de famille. Le nouveau modèle égalitaire de l'autorité n'est pas encore au point. Le mari doutant de lui-même et de son rôle peut devenir mou et incertain et céder pratiquement tout le commandement à sa femme. Il s'établit alors un matriarcat de fait. Beaucoup de femmes vivent cette situation avec un sentiment de culpabilité et de frustration : "Si seulement mon mari jouait son rôle de père".
Tous les psychologues sont actuellement d'accord sur un point : la famille doit avoir un pôle masculin et un pôle féminin. Dans le cas du garçon, l'enfant ne trouve son équilibre que s'il y a un homme auquel il peut s'identifier, et dans le cas de la fille, un homme auquel elle peut identifier l'homme.
Cet homme est normalement le mari de la mère. Dans certains cas c'est un autre homme, lorsqu'il n'y a pas de père, soit parce qu'il est mort, soit parce qu'il n'a pas épousé la mère.


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Les spécialistes de la psycho-pathologie infantile telle Maud Mannoni, ont mis l'accent sur le fait que des cas d'arriération mentale et même de psychose, pouvaient venir de ce que le nom du père n'est jamais présent dans la parole de la mère.
Il est important que la mère admette l'intrusion d'un tiers de sexe masculin dans ses rapports avec son enfant, sinon l'enfant est enfermé dans une situation duelle avec sa mère et cette situation ne lui permet pas de trouver son autonomie. Il restera toute sa vie un morceau de sa mère.
Deux éléments sont importants pour l'équilibre de l'enfant : les bonnes relations du père et de la mère et la bonne insertion du père dans la société, c'est à dire par l'intermédiaire de sa vie professionnelle.
Le père doit être un exemple mais il ne peut plus l'être de la même façon qu'avant. Il travaille de moins en moins sous le regard de ses enfants, et les enfants font ainsi de moins en moins ce que font leurs parents. Si le père ne peut plus apprendre son métier à son fils, en revanche il peut lui donner les bases d'un comportement valable, quel que soit le métier que l'enfant exercera plus tard. Faire comme papa ne consiste pas nécessairement à faire la même chose que son père, mais à le faire avec le même sérieux.
Si le fils ne voit plus travailler son père, les loisirs lui permettent cependant d'avoir avec lui des activités communes. La qualité de présence du père est aussi importante que sa présence même. Certains pères très souvent à la maison sont mentalement absents, alors que d'autres, rarement là, ont une présence très forte. La qualité de présence du père pendant les loisirs est étroitement liée à la satisfaction qu'il éprouve dans ses relations avec sa femme et dans son activité professionnelle.
Les frustrations du père dans le travail rejaillissent inévitablement sur sa vie familiale. Or le travail dans la société moderne est souvent frustrant. Il ne faut pas oublier que les pères souffrent eux aussi, de l'impossibilité de faire preuve de leurs capacités personnelles dans leur travail, et de trouver ainsi une ouverture à leur besoin d'expression. Ils ne marquent pas leur travail personnellement, c'est à dire que rien, dans la pièce réalisée, dans la pile de dossiers, ou dans le geste professionnel, ne révèle l'individu qui a exécuté l'ouvrage.

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Avec le déroulement d'activités que l'habitude rend ennuyeuses, cette situation entretien un sentiment de déception qui est constant. Le père est enfermé dans un travail qui le fait souffrir et qui est incapable de satisfaire ses besoins de création et d'expression. Pour pallier cette situation il faut qu'il ait des convictions. Ces convictions peuvent être d'ordre politique, religieux ou philosophique. Malheureusement la société moderne encourage très peu l'homme à avoir des convictions. C'est un fait important, car elles sont nécessaires à l'éducation et à l'identification.
Dans un article sur Willy Brandt, François Schloesser raconte l'anecdote suivante :
"Son grand-père est en grève. Les patrons de l'usine Draeger décident le lock-out. Willy fait les yeux ronds devant la vitrine d'une boulangerie. Un passant, directeur de l'usine, lui offre deux gros pains. Willy Brandt les prend et se précipite à la maison où depuis plusieurs jours on a faim. Tout essoufflé il raconte son aventure. Le grand-père gréviste indigné se lève et lui dit : "Nous ne voulons ni aumône ni cadeau, nous voulons notre droit". Le jeune Willy profondément honteux (il aurait dû savoir cela), rapporte à la boulangerie les deux pains dont personne n'avait voulu toucher. Le grand-père avait des convictions.
Si aujourd'hui tant de jeunes refusent totalement et anarchiquement la société, n'est-ce pas par compensation de l'attitude des pères, dont ils expriment peut-être les sentiments refoulés. La révolte contre le père serait la révolte contre un père amoindri qui ne fait plus son métier d'homme adulte. Pour que les jeunes soient moins contestataires, ne faudrait-il pas que les pères le soient davantage ?
Les psychologues et les sociologues ont montré l'importance du déploiement de l'agressivité du père devant ses enfants. Si le père n'est pas agressif, l'enfant ne se sent jamais protégé. Un des facteurs importants des névroses, est le contraste entre le modèle qui est proposé comme norme, et la réalité vécue.

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Il m'est souvent arrivé de constater que de nombreux pères ont abandonné toute autorité. Lorsqu'un enfant est amené à une consultation psychologique, il est en général accompagné par sa mère, plus rarement par ses deux parents, exceptionnellement par son père seul.
Un garçon de seize ans m'avait été amené par sa mère pour des difficultés scolaires. Il redoublait sa seconde sans aucune chance de passer en première. D'après les dires de sa mère il ne travaillait pas parce qu'il était paresseux. Il avait été bon élève jusqu'à la classe de quatrième. Depuis l'âge de quatorze ans il ne semblait plus s'intéresser à rien. Je fis sortir la mère pour parler seul avec lui. Sans aucune difficulté notre paresseux m'expliqua son attitude.
- C'est vrai, rien ne m'intéresse. mais je crois que l'ambiance familiale est très responsable de mon ennui. Mon père rentre tard complètement épuisé. Il est directeur commercial de sa boîte. Quand il parle c'est pour se plaindre de son métier. Il dit tous les jours qu'il va donner sa démission. Il en a assez d'être coincé entre son patron et les clients.
Ma mère est toujours sur mon dos, elle me répète sans arrêt : "Travaille, travaille, si tu continues tu n'auras aucun diplôme". Quand je vois mon père je me demande à quoi servent les diplômes. Je m'intéressais beaucoup à l'histoire. Cette année on m'a supprimé tous les livres que j'aimais. Il faut que je fasse des maths et que je passe en première C. Ça ne m'intéresse pas. Je ne veux pas être ingénieur.
- Qu'est-ce que tu veux faire ?
- De l'histoire.
- Quel métier envisages-tu ?
- Je ne sais pas.
- As-tu demandé des conseils à ton père ?
- Il n'a pas le temps. Un jour il m'a dit que si je ne voulais pas faire des mathématiques c'était inutile que je passe le bac.
- Quelles sont tes distractions ?
- Aucune. La seule obsession familiale c'était bac C.
- Que faites-vous le dimanche ?
- On regarde la télé.
- Et en vacances ?
- On va chez les grands-parents dans le Lot.

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- Fais-tu partie d'un groupe ou d'une association de jeunes ?
- Pour ma mère c'est du temps perdu.
J'ai fait tester ce garçon pour préciser son niveau intellectuel et ses aptitudes. Les tests ont révélé une excellente intelligence à dominante littéraire. Le bilan psychologique a confirmé une importante opposition à la mère et l'absence totale d'image paternelle.
C'était au mois de février. J'ai demandé que ce "paresseux intelligent" soit interne dans un lycée de montagne que je connaissais bien. Dans cet établissement les professeurs et les élèves vivent beaucoup ensemble, et la moitié de la journée est consacrée aux activités culturelles et sportives. Avec l'appui du proviseur, j'ai obtenu de la mère qu'il entre en seconde A. Le père ne s'est jamais dérangé.
Il y a de cela cinq ans. Ce garçon fait maintenant une licence d'histoire et prépare l'École Supérieure de Tourisme.
Dans cette société en pleine évolution, le renoncement et l'écrasement ne sont pas des modes éducatifs possibles. L'expression de l'agressivité et l'échange sont indispensables à l'évolution psychologique et à la maturation des individus.
Le dialogue ouvert est nécessaire. Je connais beaucoup de parents chrétiens qui se refusent à discuter avec leurs adolescents des problèmes du célibat des prêtres, de l'homosexualité, de l'avortement, de la pilule, etc... Certains n'ont même pas la télévision pour éviter au maximum l'intrusion d'informations dangereuses dans la vie familiale. Ils se refusent à tout échange autre que ceux du style "potins de la commère". Quelques-uns consultent médecins ou psychologues pour des difficultés éducatives. Malheureusement le plus souvent ils viennent tardivement, alors qu'ils sont complètement dépassés par l'agressivité de leurs enfants.

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Les enquêtes psychologiques et sociologiques ont démontré que jusqu'à la puberté, il fallait que le père manifeste une certaine autorité. Ensuite les rapports doivent devenir progressivement égalitaires, le père reconnaissant ainsi l'accession de ses enfants à l'état adulte. Cette reconnaissance est le contraire même de l'attitude paternaliste et patriarcale. Le paternalisme est caractérisé par le fait que le patron ou le père possèdent seuls l'autorité en matière de création ou de gestion.
Dans la structure patriarcale la prépondérance du père est acceptée par tous les membres de la tribu. Actuellement l'autorité n'est plus un droit. Celui qui la détient doit être reconnu, accepté et identifiable. La famille juive a longtemps gardé une structure patriarcale : le plus ancien, père ou grand-père était le chef incontesté de la famille. Je ne sais pas quelle est actuellement la situation en Israël.
En France cette structure a tendance à disparaître. L'ancêtre est respecté mais ses avis n'ont pas le même poids. Les adolescents, comme tous ceux de leur génération, réclament beaucoup plus tôt leur indépendance et n'acceptent plus qu'on décide de leur avenir ou de leur mariage. Information, dialogue et identification sont les règles de base de l'éducation moderne. Les jeunes ne refusent pas l'autorité. Ils refusent autant l'autoritarisme que la démagogie. Ils ont besoin de respecter et d'admirer ceux qui sont chargés de les éduquer.
J'ai souvent constaté que nombre de jeunes prêtres aumôniers de lycée, étaient eux-mêmes en contestation vis-à-vis de l'image et de l'autorité paternelles. Inconsciemment ils ont tendance à faire de la démagogie et à confondre contestation systématique et éducation. Ce n'est pas une des moindres erreurs de l'Église d'avoir cru qu'elle pouvait avoir un rôle dans l'éducation des adolescents sans passer par le milieu familial, tant il est vrai que l'éducation se fait plus par osmose et par symbiose avec le milieu ambiant, que de manière magistrale.
L'enseignement du catéchisme a été rajeuni et renouvelé, mais la question est de savoir si cette modernisation a été efficace.

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Au cours d'une de leurs sessions, les aumôniers de lycée se sont interrogés sur ce problème. Ils ont pris conscience que les jeunes qu'ils avaient eux-mêmes catéchisés selon les nouvelles normes lorsqu'ils étaient enfants, n'étaient pas davantage chrétiens à vingt ans, que ceux formés par le vieux catéchisme national. Ils continuent à avoir des représentations caricaturales de Dieu. "La bonne nouvelle" ne peut intéresser que ceux qui ont déjà l'expérience de la condition humaine.
Saint Paul comme Jésus s'adressait aux jeunes et aux adultes. La seule fois, nous raconte le livre des Actes des Apôtres, où un enfant écouta une homélie de Paul, il s'endormit et tomba par la fenêtre.
Actuellement les mouvements d'action catholique (Jeunesse agricole chrétienne, Jeunesse ouvrière chrétienne, Jeunesse étudiante chrétienne) sont en crise. À la morale individualiste du siècle passé, ils ont fait succéder une morale sociale.
La jeunesse agricole chrétienne a eu un rôle important dans la naissance d'un syndicalisme dynamique. La crise actuelle est due, je pense à deux faits importants : les jeunes ne peuvent pas sortir de la réduction moralisante du christianisme, et ils sont bloqués dans leur évolution par le paternalisme de la hiérarchie.
En effet la hiérarchie cléricale reste paternaliste. Les évêques cherchent surtout à rassurer leur peuple en lui disant que tout va bien dans le clergé. Dans le livre Question à mon Église, Jean-Claude Barrault explique pourquoi on lui a refusé la réduction à l'état laïque. Des évêques lui ont reproché de dire la vérité et de ne pas se cacher. C'est ce qui détermina Rome à lui refuser la réduction à l'état laïque et à exercer un chantage inadmisible : Si vous vous taisez, on vous accordera cette dispense !

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S'il avait gardé le secret, respecté les apparences, il aurait obtenu sa dispense. Pour expliquer cette attitude, les responsables citent souvent la phrase évangélique tirée de son contexte, selon laquelle il ne faut pas scandaliser les faibles. Mais comme la malédiction contre les fauteurs de scandale, ces mots sont entendus à contresens.
Jésus n'a pas craint de scandaliser les petites gens de son peuple dans leurs préjugés, et les notables dans leur hypocrisie. Quand il dit qu'il ne faut pas scandaliser les faibles, il dit exactement le contraire de ce que la hiérarchie veut lui faire dire. Il recommande aux forts de ne pas trahir la confiance que les faibles mettent en eux. N'est-ce pas trahir les gens de la base que de les tromper, de leur mentir, de leur jeter de la poudre aux yeux ? N'est-ce pas les considérer comme des irresponsables ?
L'apparent refus de scandaliser les faibles cache en réalité une mentalité réactionnaire et le mépris du peuple. À la place des paroles rassurantes et lénifiantes des évêques, on aurait aimé entendre le chef de l'Église s'adresser aux chrétiens en ces termes : "Oui, c'est vrai, la crise du clergé est très grave. Beaucoup de prêtres n'acceptent plus le statut dans lequel on veut les maintenir. Interrogeons-nous et cherchons ensemble le moyen d'y remédier".
Les communautés chrétiennes du premier siècle ont mis en pratique cet adage : Vox populi, vox dei, c'est à dire, la voix du peuple c'est la voix de Dieu. Elles n'avaient pas établi cette distinction entre une Église enseignante habilitée à interpréter la parole de Dieu, et une Église enseignée réduite à une attitude passive.
Depuis la Pentecôte les chrétiens avaient conscience de vivre le temps de l'esprit et de la liberté : les prophètes étaient légion. À côté de l'autorité légitime des évêques venant du Christ et des apôtres, il y avait l'autorité sauvage des prophètes, venant de l'esprit et du peuple.
Comme le rappelle Jean Claude Barrault, le mouvement franciscain a été le plus typique de ces mouvements évangéliques qui soulevèrent la chrétienté. François d'Assise, fils de notable, coureur de filles, poète et joueur de guitare, déclencha dès qu'il eut entendu l'Évangile, un mouvement de prophétisme qui fut l'un des plus purs de l'histoire du christianisme. Les frères mineurs, ces fous de Dieu, se mettaient nus sur les places publiques pour provoquer les bourgeois. Ils prenaient la parole dans les Églises pour dénoncer l'exploitation de l'homme et l'injustice. Ces mouvements ont été le véritable tissu conjonctif de l'Église.
Actuellement l'institution chrétienne semble dévitalisée à la base. Plus les cellules de base sont exsangues, plus les états-majors sont pléthoriques et bureaucratiques. D'où nous viendra le mouvement spirituel que tous les chrétiens souhaitent sans vraiment le dire ?

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Sécularisation et désacralisation. Dieu est-il mort ?

Enivrés par leur triomphe technique, les hommes s'interrogent sur la nécessité de Dieu. Certains vont même jusqu'à prophétiser sa mort. Pourtant l'angoisse métaphysique est toujours là, tourmentant les esprits, tenaillant les cœurs, créant un appel au divin plus riche et plus réel peut-être qu'en aucun autre siècle.
Le problème est sans doute que Dieu n'est plus où les hommes le cherchent aujourd'hui. On assiste à un véritable processus de sécularisation. L'homme n'accepte plus une certaine image de Dieu et désire prendre en charge le monde où il vit.
Ce phénomène est dû à un bouleversement des rapports entre l'homme et la nature. Le primitif vivait dans une nature qui le dominait et il devait la flatter pour obtenir ses bienfaits, l'apprivoiser par la magie. Dieu était considéré comme le responsable de tous les phénomènes naturels : la pluie et le beau temps, le chaud et le froid.
Seul un Dieu miséricordieux et promettant la vie éternelle, pouvait faire supporter aux hommes une nature plus hostile que nourricière, un monde pauvre ou la technique n'avait pas réussi à multiplier les richesses. La terre était une "vallée de larmes", et à Noël on suppliait le divin Messie, de venir "sauver nos jours infortunés".
La science a analysé les phénomènes naturels et prouvé qu'ils obéissaient à des automatismes, à des lois, et du même coup elle a écarté l'intervention quasi permanente de Dieu.
La technique a multiplié les richesses. La terre n'est plus une vallée de larmes, mais une demeure que l'on construit progressivement pour l'habiter. L'homme apprend à compter sur lui seul. Le théologien américain Harvey Cox, auteur de La Cité séculière constate : "Le monde est devenu notre affaire et notre responsabilité".
Les paysans accordent désormais plus d'intérêt aux engrais qu'aux rogations, ces prières par lesquelles on demandait à Dieu de multiplier les fruits de la terre. Les salariés ont plus confiance dans la Sécurité sociale que dans la Providence. L'homme s'est engagé dans la formidable aventure de la transformation matérielle du monde. Dès lors ses mots clés ne sont plus : prière, méditation et contemplation, mais stratégie et projets. La nature est désacralisée.

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Mais il ne faut pas confondre sécularisation et déchristianisation. Elle n'implique pas un athéisme généralisé. Certes elle crée un cadre dans lequel il s'épanouit plus aisément que la foi, et il devient l'attitude la plus normale, la plus cohérente avec le nouvel état du monde. Le fait que le monde soit devenu "profane" ne constitue pas une défaite du christianisme. Il est facile aux théologiens chrétiens de montrer que la désacralisation de la nature et de la culture sont dans la ligne de l'Évangile. Le Dieu qu'annonce le christianisme est un Dieu qui a livré le monde à l'homme.
Lors d'une réunion du secrétariat catholique pour les non-croyants à Vienne, en septembre 68, Mgr François Marty archevêque de Paris, l'a fortement souligné : "Une bonne théologie de la création ne s'étonne pas de la désacralisation, attendu que la relation de créature à créateur n'est pas sacrée, au sens précis du mot. Plus l'homme construit le monde, plus Dieu est créateur. La désacralisation n'est pas la déchristianisation".
Cette évolution a fait dire à certains que pour l'homme moderne Dieu était mort. Dieu n'est pas mort. Seul le Dieu magicien, le Dieu idole a disparu. Les chrétiens devraient s'en réjouir puisque les premières communautés sont apparues dans la société antique comme négatrices des idoles et des dieux magiciens. L'homme moderne refuse aussi l'image du "dieu-flic". qui le surveille dans tous les actes de sa vie, et vis-à-vis duquel, la culpabilité et l'angoisse sont les seuls modes de relation possibles.
L'Église a été longtemps l'une des principales structures d'ordre et de transmission de la culture. La société s'est organisée et le clergé ne peut plus espérer être le seul régulateur des relations inter-humaines.
La technique et la culture se sont développées en dehors d'elle. Son rôle en est purifié. Elle retrouve ainsi sa vocation première, annoncer la bonne nouvelle à un homme moderne en pleine crise.

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Cette crise est évidente. La production littéraire et artistique conclut habituellement à l'absurdité de toute chose et les révoltes étudiantes déferlent d'un continent à l'autre, témoignant d'une interrogation angoissante sur le sens de l'existence.
Si l'homme a remporté des succès extraordinaires dans sa lutte pour maîtriser la nature, le même bilan triomphal ne peut être dressé de ses efforts pour organiser rationnellement la vie sociale.Celle-ci est toujours faite de conflits, d'inégalités aveuglantes et de rapports de force.
La science et la technique n'ont pas détruit le besoin d'irrationnel de l'homme. Ce besoin explique la prolifération des voyantes et des astrologues, le développement de sectes étranges, les nouveaux succès du bouddhisme, le phénomène hippie, la vogue de la drogue, la multiplication des spectacles sacrilèges. C'est bien la peur de la solitude et l'absence de Dieu qu'exprime le héros de Théorème, le film de Pasolini, qui court nu dans un désert de cendre, et dont le cri final, quasi inhumain, n'est renvoyé par aucun écho. Le mouvement de désacralisation de la nature s'est accompgné de la recherche d'un nouveau sacré.
L'homme moderne éprouve un nouveau mal de vivre. Il n'est pas maître de lui comme de l'univers. Il constate qu'à la rationalité croissante correpond une absurdité croissante. Il a peur de vivre une aventure privée de sens.
"Et voici ma vieille angoisse, là au creux de mon corps, comme une mauvaise blessure que chaque mouvement irrite. Je connais son nom. elle est peur de la solitude éternelle. Crainte qu'il n'y ait pas de réponse". (Albert Camus).

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On recense aujourd'hui les signes multiples d'une quête de Dieu. Dans les universités américaines, 80% des étudiants expriment le besoin d'une spiritualité et d'une foi religieuse. Dans les paroisses françaises les prêtres qui organisent des conférences sur les problèmes sociaux, constatent qu'elles attirent moins que les conférences sur la foi.
Le 8 avril 1966 l'hebdomadaire américain Time titrait "Dieu est-il mort ?". Le 29 avril 1966 il consacra sa couverture à la question inverse "Dieu n'est-il pa en train de ressuciter ?". Mais le Dieu moralisateur n'est plus accepté par les jeunes.
Ainsi bien des images de Dieu ont été englouties ou sont sur le point de l'être. Le Dieu chargé de venir au secours des hommes en difficulté, celui-là est de plus en plus suppléé par la science. Le Dieu-récompense dispensant ses bienfaits au ciel, après la vallée de larmes terrestres : l'homme moderne veut avoir le droit de réussir sa vie.
Les jeunes cherchent un Dieu qui donne un sens à leur vie et qui leur permette d'être heureux et épanoui sur cette terre. Un Dieu qui favorise l'amour, la communication et la communion entre les hommes. Il est plus efficace que la drogue.
Ce Dieu-là fait recette sur les scènes de théatre. Jésus est superstar dans un opéra rock et Godspell permet à la pop musique de faire des tubes sur son nom. Je connais nombre de prêtres et même d'évêques qui vont se recycler au théatre !
J'ai revu il y a quelques mois un étudiant de vingt-sept ans parti étudier la sociologie et la psychologie aux États-Unis. Il était venu me consulter en 1966 pour un état dépressif qui le rendait incapable de poursuiivre ses études. L'ambiance familiale m'avait paru l'élement déterminant de son état et je lui avais conseillé de s'éloigner du monde catholique névrotique et rigide dans lequel il vivait. Ce qu'il m'a dit sur le développement du "mouvement christique" m'a particulièrement intéressé.
Des centaines de milliers de jeunes se réclament des premiers chrétiens. Il est d'ailleurs frappant de constater combien les États-Unis ressemblent à la Rome impériale du premier siècle, par son gigantisme qui annule l'individu et l'écrase, par son vide spirituel, son urbanisme accablant et sa pesante uniformité administrative.

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Dans ce monde déshumanisé Jésus a trouvé une nouvelle clientèle. Les "Jesus-Freacks-Pop" ont succédé aux gauchistes drogués. Ils recrutent tous ceux qui sont allés jusqu'au bout de la révolution sexuelle, puis d'une tentative d'une révolution purement politique : les drogués, les délinquants, etc...
- Avez-vous assisté à ces assemblées prophétiques dont on a tant parlé ?
- Oui. C'est assez impressionnant. En général un orchestre rock accompagne ces réunions : trompette, guitares électriques, saxo, piano électrique, harmonium électrique. Les types jouent avec leur cœur, avec leurs tripes.
Pour eux, jouer des cantiques rock c'est prier et parler directement à Jésus. Les murs et les planchers tremblent. Toute l'assemblée se met à pousser des gémissements et à claquer des mains sur le rythme de la musique, en chantant des cantiques et en se balançant.
C'est difficile de résister à une telle ambiance. Après ils passent à des cantiques beaucoup plus doux du genre slow : "Jésus est bon, il nous aime, il va venir nous sauver".
- Qui dirige ce genre d'assemblée.
- Un frère qui se tient au micro et qui crie : "Je crois en un seul Dieu, je renonce à Satan pour toujours, je reconnais que Jésus est le seul sauveur", et tout le monde répète phrase par phrase cet acte de foi. Puis le Frère qui dirige la réunion demande : "Êtes-vous sauvés ?".
Et toute l'assemblée se lève et crie : "Oui, Alleluia", tandis que l'orchestre joue à pleine force.
- Qui a formé ce genre de communauté ?
- Celle dont je vous parle a été créée par un ménage américain moyen, dégoûté de tout, de la société telle qu'elle est, de l'argent, de la lutte pour la vie.
- Avez-vous assisté à ces phénomènes étranges de type glossolalique dont on m'a déjà parlé ?
- Non, mais il paraît que dans certaines de ces assemblées de prières, des Frères se lèvent et improvisent des discours en des langues qu'ils ignorent eux-mêmes. Des linguistes auxquels auraient été soumis ces enregistrements auraient identifié tel ou tel dialecte presque inconnu.

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- Vous y croyez ?
- De tels phénomènes sont décrits dans les épîtres de saint Paul. Ils auraient même persisté jusqu'au deuxième ou troisième siècle.
- Ces assemblées de prière vous ont-elles beaucoup marqué ?
- Je suis resté plutôt spectateur. Je n'arrive pas à adhérer à ce genre de religion viscérale d'hystérie collective. Je reste marqué par une culture apparemment contradictoire.
- Contradictoire ?
- Oui, par Teilhard de Chardin, par Reich et par Freud.
- En effet. Qu'est-ce qui vous a séduit dans les idées de Teilhard ?
- Cette idée que le globe terrestre est composé d'une masse sphérique de matières brutes, recouverte par une couche mince comme la peau d'un fruit. Cette couche mince est constituée par l'ensemble de la vie animale, végétale et minérale qu'il appelle la biosphère.
Cette couche en sécrète une autre qui lui est superposée, et qui est formée par toutes les pensées des hommes qui s'entrecroisent comme les fils d'un tissu. Le potentiel intellectuel, la pensée de l'humanité constitue cette couche qui augmente tous les jours.
Progressivement la matière se transforme en pensée et notre être va devenir de moins en moins physique. Au bout d'une certain temps, de milliers ou de millions d'années d'évolution, il n'y aura plus autour de la terre que la noosphère, c'est à dire cette seconde couche dont parle Téilhard de Chardin. C'est à ce moment-là que nous rencontrerons Jésus-Dieu.
Cette conception de Teilhard est très intéressante. Tout cet infiniment petit dont l'univers est composé : atomes, cellules, molécules, est destiné à former finalement en s'organisant de plus en plus, une chose unique. Ce mouvement d'association et de concentration de la pensée de l'humanité, Teilhard de Chardin l'appelle le mouvement de "socialisation".
Ces idées ont sûrement joué un rôle important dans le phénomène de sécularisation et de désacralisation de l'Église.

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Teilhard explique Jésus dans le mouvement de la biologie, alors que Proudhon par exemple ne l'expliquait que par un mouvement historique.
- Mais vous m'avez parlé aussi de Reich. C'est difficile de faire coïncider les deux modes de penser.
- Oui c'est vrai. leur seul point commun est d'essayer de libérer l'homme de son angoisse et de ses difficultés à vivre, et de comprendre le but de sa vie sur terre.
Reich a défini la civilisation occidentale comme étant le règne de la famille patriarcale. Avant cela les hommes vivaient dans un communisme primitif qui était matriarcal. La sexualité était libre, puisque quand un femme avait un enfant, quel qu'en soit le père, cet enfant était légitime et intégré sans problème à la tribu.
Tout commença à se détériorer quand certains voulurent s'approprier les terres. Pour les garder au-delà de la mort et pour que la propriété s'agrandisse, le patriarcat s'est développé avec le mariage, la famille, et la notion d'héritage. Dès lors le sexe n'a plus servi seulement à la joie saine et libératrice de l'orgasme, mais uniquement à la fabrication des héritiers.
La sexualité des adolescents et la liberté sexuelle des adultes a dû être réprimée. L'orgasme a été jugé mauvais et une morale ascétique s'installa.
- Cette évolution s'est passée bien avant la naissance du christianisme ?
- Oui, celui-ci est venu la renforcer. L'Église a profondément adhéré au système patriarcal qui était un système répressif, facilitant le maintien de l'ordre et la transmission des valeurs établies.
De plus il est frappant de constater que tous les apôtres étaient des hommes. Actuellement le Très Saint-Père parle toujours de ses Très Chers Fils.

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- Revenons aux idées de Reich.
- Sur certains points ses idées rejoignent celles de Freud : le sexe couche profonde de l'homme ne peut être détruit. Aussi, ressort-il brutalement et inopinément, ce qui confirme la morale puritaine et cléricale dans l'idée qu'il est bestial et diabolique.
La plus grande partie de l'énergie qui aurait due être employée dans le sexuel est déviée, soit vers l'extérieur et c'est le sadisme, l'agressivité et la guerre, soit vers l'intérieur de l'homme et c'est le masochisme et la névrose.
L'homme s'entoure d'une cuirasse d'inhibitions qui fait écran entre ses désirs et le monde. Il semble que le patriarcat ait rendu possible l'évolution matérielle, mais qu'il ait bloqué l'épanouissement psychologique, affectif et sexuel de l'homme.
- Il est frappant que mai 68 a mis en application les idées de Reich, bien qu'elles ne soient pas très répandues dans le monde étudiant.
- Oui, la révolution sexuelle et la vie communautaire. Cette péripétie met en évidence l'effondrement progressif du patriarcat et de son cortège d'inhibitions, d'interdits et de tabous.
- Pensez-vous que le christianisme soit en danger dans l'optique de cette évolution ?
- Dans sa forme actuelle, oui, sûrement. Il est une institution de type patriarcal, basé sur une éducation névrotique, utilisant essentiellement la répression et le refoulement.
Mais le message initial du Christ reste plus vrai que jamais : "aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". Il reste le ferment le plus dynamique, des futures communautés chrétiennes de base dont on parle tant.
Il est intéressant de savoir que ce garçon qui prépare une thèse sur la société patriarcale, vit dans une communauté avec des étudiants de son âge. Ils sont huit : quatre fille et quatre garçons, mais ils n'ont pas mis en pratique la révolution sexuelle. La structure du couple a été maintenue. Je lui en ai demandé la raison. Il m'a répondu : "Nous ne sommes pas encore assez évolués pour transgresser toutes les structures traditionnelles".

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Le rôle de la psychologie et de la psychanalyse

Dans cette évolution de la civilisation quelle est la place de la psychanalyse ? Pour comprendre la portée historique de l'œuvre de Freud, il faut rappeler la conception du trouble névrotique telle qu'elle existait dans la deuxième moitié du XIXè siècle.
Pour la pensée anatomo-clinique, le fondement réel d'un trouble névrotique était une altération anatomique parfaitement localisée dans le système nerveux. L'hystérie était alors considérée comme un état hypnoïde de certaines zones de l'écorce cérébale. Cet état était susceptible de rémission (Charcot et Sollier).
La pensée physio-pathologique s'efforça d'interpréter les phénomènes hytériques comme des déviations dans le processus physique et énergétique de l'organisme. Certains chercheurs essayèrent de réduire l'hystérie à une formule chimique. D'autres tentèrent d'explorer les névroses respiratoires à l'aide de l'exploration pneumo-graphique.
Enfin la recherche étio-pathologique expliquait les troubles névrotiques par les traumatismes externes, qui dans chaque cas sembalit les déterminer.
L'œuvre de Freud a transformé complètement la conception de la névrose en y introduisant le dialogue avec le malade, l'attention auditive. L'abord du malade n'est plus seulement visuel et tactile. Cette écoute et ce dialogue permettent de reconstituer l'hisoire psychologique, affective et sociale du malade. Elle s'accompagne de la part du médecin, d'une attitude interprétative. Enfin la parole cesse d'être un pur instrument de recherche, elle devient un agent thérapeutique.
Schématiquement on peut résumer la contribution de Freud à quatre points importants :
La notion de libido, c'est à dire la prise en considération, pour le diagnostic et le traitement, des éléments instinctuels de la vie humaine, la découverte de l'existence et de l'importance, dans la vie de l'homme, des différents niveaux de la conscience psyhologique et de la signification exacte de leur contenu respectif, un apport décisif à la connaissance exacte de l'influence exercée par la vie de l'esprit sur les mouvements du corps et réciproquement, la préoccupation de rendre intelligible dans l'histoire du malade, l'événement qu'est la maladie.

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Le malade est devenu une personne et pas seulement un ensemble de mécanismes physiologiques et physico-chimiques. Sur quelques points, les idées de Freud se rapprochent de la spéculation chrétienne primitive. Celle-ci avait séparé la maladie et le péché actuel, mais elle avait su apercevoir le rôle secondaire du péché dans le déséquilibre de l'âme et la culpabilité qui favorisait la maladie.
Inversement elle avait montré l'action de la maladie physique sur la vie morale, du fait que cette maladie est subie par une personne qui lui donne son sens. Cette idée de la relation entre la vie morale et la vie physique, avait déterminé dans le christianisme primitif, une pratique double et complémentaire : la cure des passions par les directeurs des âmes, et l'attention vigilante des médecins aux relations déterminées par la vie physique, capables de perturber la vie morale.
J'en retiendrai pour preuve la lettre de saint Basile à son médecin Eustache et le régime spirituel dans la cité hospitalière de Césarée, qui fut l'œuvre de saint Basile vers l'an 370.
"La maladie, raconte saint Grégoire, était dans cet hôpital patiemment supportée. La compassion face à la souffrance d'autrui était quotidiennement pratiquée".
Nous sommes loin de l'attitude des païens qui, lors de l'épidémie de peste du IIIè siècle fuyaient les malades, même leurs proches, jetaient les moribonds dans la rue et laissaient les morts sans sépulture.
La pensée de Freud se sépare totalement de la théologie chrétienne primitive quant à l'épanouissement psychologique de l'homme. Il reproche à la doctrine chrétienne de déprécier la vie terrestre et d'avoir basé l'édifice de la civilisation sur le principe du renoncement des pulsions instinctives et sur leur répression.
Il écrit : "Ce renoncement culturel régit le vaste domaine des rapports sociaux entre les humains, et nous savons qu'en lui réside la cause le l'hostilité, contre laquelle toutes les civilisations ont à lutter". Dans son livre Malaise de la civilisation, Freud explique que l'obstacle le plus grand rencontré par la civilisation, est l'agressivité constitutionnellee de l'être humain contre autrui.
Le sumoi collectif dicte des lois morales qui ne tiennent pas compte du fait que le moi ne jouit pas d'une autorité illmitée sur le ça. Même chez l'homme prétendu normal, la domination du ça par le moi ne peut dépasser certaines limites.

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Freud estime que le commandement : "Aime ton prochain comme toi-même" ne tient pas compte de l'agressivité naturelle de l'homme et représente le type même du procédé anti-psychologique du surmoi collectif. Il ne permet qu'une seule satisfaction : "la satisfaction narcissique de pouvoir nous estimer meilleurs que les autres"
Freud critique aussi le fait que les religions s'appuient sur la promesse d'un au-delà meilleur. Il écrit : "Tant que la vertu ne sera pas récompensée ici-bas, l'éthique, j'en suis convaincu, prêchera dans le désert".
Freud pense que le message chrétien est facteur de névrose et d'angoisse car il exige de l'homme une attitude qui ne lui est pas naturelle.
Il est vrai que pour les hommes névrosés mécontents d'eux-mêmes, l'agressivité qu'ils ont à l'égard d'autrui est à la mesure de l'agressivité qu'ils éprouvent vis-à-vis d'eux-mêmes, et la "maxime" : "Aime ton prochain comme toi-même" n'a pour eux aucun sens.
Freud préférerait que ce sublime commandement soit ainsi formulé : "Aime ton prochain comme il t'aime lui-même".
Un des buts importants de la psychanalyse est de permettre à l'homme névrosé de mieux se connaître et par là même de mieux s'accepter. Dans cette optique Freud est en contradiction avec lui-même : il est impossible d'accepter autrui si nous ne nous acceptons pas nous-mêmes.
Dans son livre Le meurtre du Christ, William Reich exprime l'idée que les difficultés psychologiques de l'homme sont dues à la suppression de toute autonomie dès la naissance. Le nouveau-né est immédiatement soumis à des agressions et à des interdits qui lui font une véritable cuirasse. C'est pourquoi "la structure caractérielle de l'homme ne peut être fondamentalement changée, de même qu'un arbre ayant poussé de travers ne saurait être redresé".
Reich pense qu'il faut porter notre attention sur "tous les nouveaux-nés du monde", sur les petits enfants nés sans cuirasse, qui disposent encore de toute leur mobilité.

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Le but de toute psychothérapie est de rendre à l'homme cette mobilité. Une éducation basée sur l'amour et le respect de l'enfant, lui permettrait de s'accepter d'emblée, comme sujet capable ce vivre sans avoir besoin d'un échafaudage plus ou moins branlant.
Rogers, dans Le développement de la personne, décrit cette évolution : "il faut que chacun découvre progessivement qu'il peut avoir confiance en ses proprses sentiments", en ses réactions, que ses instincts profonds ne sont ni destructeurs, ni calamiteux, et qu'il n'a pas besoin d'être protégé. Il peut affronter la vie sur un front d'authenticité. En apprenant ainsi qu'il peut se faire confiance avec tout ce qu'il y a d'unique en lui, il devient plus apte à faire confiance aux autres, ainsi qu'à accepter les sentiments et les valeurs uniques qui existent dans les autres".
Malheureusement nombre d'individus névrosés par leur éducation, tout en comprenant parfaitement les causes de leur comportement, sont incapables de les modifier réellement. "Chassez le naturel il revient au galop". Il serait plus exact de dire "Chassez l'inhibition, elle revient au galop".
Toute éducation s'inscrit profondément dans le cerveau des enfants et des adolescents, et cette inscription n'est pas seulement psychologique : elle est aussi biologique. C'est ce que prouvent les recherches actuelles sur la biochimie crébrale et les supports peptidiques de la mémoire et des comportements.
Elles son dues pour la plus grande part aux travaux du professeur Ungar dans son laboratoire d'Houston aux États-Unis.
Ses expériences se déroulent en trois temps. Dans un premier temps il crée un apprentissage chez des anaimaux donnés. Dans un deuxième temps il prépare un extrait de leur cerveau, dans un troisième temps il administre cet extrait à des animaux accepteurs et il observe l'éventuelle transmission de leur apprentissage.

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Les premières expériences de ce type ont été faites en 1962 chez les planaires qui sont des vers fort élémentaires. M.C. Connel a soumis ces vers à un apprentissage très simple : ils devaient choisir la bonne branche d'un labyrinthe en T. Une fois que les animaux y étaient entraînés, il les découpait en petits morceaux et il les donnait en nourriture à d'autres planaires. Ces autres planaires qui avaient cannibalisé leurs semblables apprenaient plus rapidement.
Les premières expériences sur des animaux supérieurs ont eu lieu en 1965. En 1968 le professeur Ungar a commencé les expériences d'évitement du noir chez le rat, particulièrement intéressantes, parce qu'il s'agissait du renversement d'une tendance innée.
Plusieurs milliers de rats ont été entraînés à fuir l'obscurité qu'on leur rendait intolérable. De ces milliers de cerveau a été isolée une substance la "scotophobine" qui est un peptide formé par une quinzaine d'acides aminés. Cette substance injectée à la dose d'un millionième de gramme à d'autres animaux, rats, souris, poissons rouges, entraîne chez eux l'évitement du noir pendant quelques jours.
Récemment le professeur Ungar a isolé un deuxième peptide du cerveau de rats habitués à un stimulus sonore. Quand ils entendent un son subit tous les animaux tressaillent. Quand le stimulus se répète le tressaillement disparaît. Des rats ont été soumis à ce son toutes les cinq secondes, pendant dix à douze heures. L'extrait du cerveau de ces animaux conditionnés, injecté à d'autres animaux les rend indifférents au signal sonore. Il suffit donc de quelques jours ou de quelques semaines d'apprentissage, pour changer momentanément le comportement inné d'un animal, ou de ses réactions à un stimulus donné.
Ce changement s'inscrit dans le cerveau en entraînant par des modifications chimiques, la formation de substances nouvelles qui, injectées à d'autres animaux, modifient leur comportement.
Une éducation névrotique inscrite cérébralement pendant des années, doit entraîner chez ceux qui l'ont subie, des modifications biologiques profondes.
Cette nouvelle conception d'un cerveau fait de onze milliards de cellules nerveuses, entre lesquelles s'établissent pendant l'enfance et l'adolescence, des dizaines de milliards de connexions et de réactions biochimiques, qui sont la trace matérielle des expériences, des découvertes quotidiennes et des événements vécus, explique les difficultés qu'a l'homme, à "devenir" et à sortir de sa cuirasse, lorsqu'il a vécu une éducation infantilisante.

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Combien d'hommes et de femmes se battent toute leur vie contre leurs inscriptions cérébrales et leurs connexions indestructibles. Ils revivent sans arrêt des situations stéréotypées qui les angoissent et les culpabilisent. Combien d'hommes et de femmes ont incapables d'avoir une vie sexuelle normale, parce qu'ils sont inscrits par la peur du péché sexuel. Ceci est d'autant plus grave parce qu'en avançant en âge, l'homme est de mois en mois capable d'apprendre et de créer, parce qu'il est de plus en plus difficile d'établir d nouvelles connexions. Il ne peut que continuer sur sa lancée.
Pour le professeur Lhermitte la querelle de générations n'est pas seulement un problème psychologique, mais aussi un problème biologique. Avec l'âge le cerveau perd sa plasticité et ne peut s'adapter à des situations et à des idées nouvelles.
Dans Le meurtre du Christ, William Reich pose la question de savoir pourquoi tous les dogmes sur la manière de vivre ont-ils fait faillite jusqu'ici ? Il écrit :
"La réponse à cette question ne fera pas l'affaire de l'humanité figée dans l'immobilisme....Il faut faire dévier l'attention de l'humanité souffrante, de préceptes irrationnels vers l'enfant nouveau-né, l'Éternel enfant de l'avenir. Notre tâche consistera à préserver ses potentialités innées pour qu'elles puissent s'épanouir".
À sa naissance, (peut-être même avant sa conception), l'enfant est une page blanche que nous avons le pouvoir d'inscrire : amour, confiance en soi, respect de soi-même et des autres, responsabilité, liberté, apprentissage du plaisir et du renoncement, établiront des connexions beaucoup plus créatives, que celles induites par les notions de péché, de culpabilité, d'interdit et de tabou, qui figent l'homme dans ce que Reich appelle "la peste émotionnelle".
La société en général, l'Église catholique en particulier, ne sont que ce que les hommes les font. Il est nécessaire de changer profondément nos conceptions, si nous voulons lutter efficacement contre les névroses collectives, par une éducation préventive.
Les recherches modernes sur l'hérédité, nous révèlent que la nature elle-même, nous donne l'exemple d'une évolution dynamique vers une adaptation de plus en plus parfaite. Une force organique nous pousse ainsi vers un perpétuel progrès. Il n'y a pas incompatibilité entre une spiritualité ou l'essence de l'être trouve sa justification, son explication, son destin, et une évolution psycho-sociologique où se structure, dans les influences, les convergences et les confrontations, le futur et changeant modèle du monde.

Rappel : Les pages 149, 150 et 151 sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre

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2 - La névrose institutionnelle de l'Église

- Un surmoi hypertrophié, un moi écrasé
- Le Pape dénonce le déclin de la moral

Un surmoi hypertrophié, un moi écrasé

La civilisation est en évolution, l'Église est en crise. Quelle réponse donne-t-elle aux problèmes posés par les changements d'une société en pleine maturation? Dans n'importe quelle entreprise, si le tiers des jeunes cadres partait, la direction s'interrogerait. 20 000 prêtres ont quitté le ministère en quelques années, ce qui représente 30% des prêtres de moins de 40 ans. Depuis le Concile l'Église a consacré toutes ses forces à la réforme des institutions. Était-il nécessaire pour autant de doubler les effectifs de la Curie romaine sous prétexte de l'internationaliser ? Fallait-il multiplier les commissions, les sous-commissions, les comités de liaison, etc... Nombre de prêtres et d'évêques passent le plus clair de leur temps à faire fonctionner l'institution.
Avec un surmoi hypertrophié, rigide et angoissé, un moi écrasé, essayant de survivre dans des structures dépassées, l'Église, comme tous les névrosés, communique mal avec elle-même et avec le monde qui l'entoure. Incapable d'être créative, l'instituion, anxieuse et tendue est toujours sur la défensive. Elle ne peut s'adapter à une situation rapidement évolutive et réagit toujours avec un certain retard.
On aurait aimé par exemple que la doctrine sociale de l'Égloise ait précédé le Manifeste de Karl Marx. Obsédée par ses problèmes personnels, l'institution tourne en rond sur elle-même. L'Église fait penser à ces voyageurs toujours en retard qui n'ont jamais fini de se préparer, qui prennent le train en marche et se trompent de wagon.... si ce n'est de train.

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La surmoi de l'Église est hypertrophié. Au siècle dernier le gouvernement central de l'Église s'identifiait au modèle monarchique. L'Église catholique, au mépris de toute théologie était devenue une monarchie absolue où seul le souverain avait droit à la parole. Les évêques n'étaient plus que des délégués du Pape, des gouverneurs de province. De nombreux théologiens obéissants exaltaient le rôle de la papauté, en s'appuyant sur des textes de l'Écriture abusivement utilisés.
En proclamant l'infaillibilité pontificale, le premier concile a marqué le sommet de cette évolution anti-évangélique. En fait le Vatican reste la dernière cour d'Europe.
Le deuxième concile a corrigé cette tendance monarchique, la "Constitution de l'Église" reconnaît le rôle du peuple de Dieu et insiste sur celui des évêques et du collège qu'ils forment. Il admet l'existence d'Églises nationales ou continentales. Mais en fait rien n'a changé. Le pouvoir s'est apparemment modernisé et on s'est dabarassé du folklore. Mais il est toujours aussi centralisé. Le modèle n'est plus l'État monarchique ou l'État démocratique, c'est la grande société industrielle capitalisme avec ses administrations publiques.
La Curie romaine compte deux fois plus de fonctionnaires qu'avant le Concile, c'est à dire plusieurs milliers. Elle centralise tout, et tout continue d'y arriver ou d'en partir. Certes elle s'est internationalisée, car on a appelé des centaines de prêtres et de prélats non italiens, mais les évêques continuent d'être nommés et d'être étroitement contrôlés par elle. Mon expérience personnelle me permet d'affirmer que ce contrôle est particulièrement coercitif.
Pour un prélat que je soignais, j'avais rédigé un certificat médical afin d'appuyer sa demande de réduction et d'aménagement d'activité. Comme il est d'usage, j'avais rédigé ce certificat sans donner de détails sur la maladie, ces détails relevant du secret professionnel. Quelques jours plus tard, je reçus un coup de téléphone de la nonciature m'intimant l'ordre de faire un certificat très détaillé.

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- Mais Monseigneur, je ne dois en aucun cas violer le secret professionnel.
- Le secret professionnel nous savons ce que c'est.
- Je trouve votre remarque tout à fait déplacée.
- J'enverrai la voiture à 17 heures. Préparez ce certificat pour que le chauffeur puisse le prendre. La valise diplomatique part à 19 heures.
- Je demanderai d'abord l'avis de l'intéressé.
- Rassurez-vous docteur, il sera sûrement d'accord.
Quelques minutes après, j'avais l'intéressé au téléphone et je lui posais la question. Il m'a répondu qu'il n'y avait pas d'autre solution que d'obéir.
Le Pape est maintenant le Président-Directeur général d'une grande société multinationale. Ne pouvant traiter les affaires à lui tout seul, il délègue ses pouvoirs à des prélats de Curie qui exercent sous l'étiquette "Saint Siège", d'importantes responsabilités qui, étant anonymes, échappent ainsi aux critiques.
État souverain, le Vatican entretient des relations diplomatiques avec tous les grands de ce monde par l'intermédiaire d'un corps de diplomates chevronnés, le corps des nonces apostoliques. Ces ecclésiastiques sont formés par une école spécialisée, l'école de diplomatie vaticane.
Ambassadeurs du Pape auprès du gouvernement ils sont aussi chargés de surveiller les Églises locales et de réprimer leur velléité autonomiste. Souvent le clergé local appelle la nonciature, la dénonciature. Ils jouent un rôle décisif dans les nominations épiscopales. C'est parmi eux que sont choisis les principaux fonctionnaires de la Curie et le Pape lui-même.
Quand le Pape a quelque chose à dire à un gouvernement il préfère utiliser la discrète voie diplomatique. Son action reste ainsi secrète. Cette compromission diplomatique explique que le Pape n'ait dénoncé que de manière voilée et ambigüe la torture employée au Brésil par un gouvernement qui se prétend chrétien.
Parfaitement informé de la réalité des camps de concentration nazis, Pie XII a préféré agir dans le secret des chancelleries. Comme l'a dit François Mauriac : "Rien ne pourra faire que certaines paroles qui auraient du être dites, ne l'ont pas été". Saint Paul disait que l'Église se devait de parler à temps et à contre-temps et n'avait pas le droit de transiger.

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Les nonces apostoliques sont eux-mêmes étroitement contrôlés. En septembre 1973, à Frescati, dans une villa des salésiens, quarante nonces apostoliques se sont réunis : à l'ordre du jour il y avait essentiellement l'étude des rapports entre les nonces apostoliques et les conférences épiscopales, et entre les nonces et la Curie. Les diplomates du Vatican se sont plaints des rapports particulièrement difficiles avec la Curie et d'être court-circuités très souvent par les évêques de Rome....

En France le surmoi s'est lui-aussi organisé. Au long de ces dernières années on a assisté à la multiplication des états-majors, des directions et des centres nationaux. Les prêtres les plus brillants ont été attirés dans une espèce de techno-structure totalement coupée de la base.
À Paris par exemple, diocèse pauvre en prêtres, on en compte des dizaines parmi les plus dynamiques qui travaillent dans sept ou huit directions différentes. Je prendrai comme exemple l'observation de ce prêtre âgé de 35 ans, que je vois régulièrement à l'hôpital. Il est venu me consulter il y a quelques mois pour un état dépressif d'épuisement, associé à des lombalgies résistant à toute thérapeutique.
- Depuis quand sont apparues vos douleurs ?
- Depuis deux ans.
- Que faisiez-vous il y a trois ans ?
- J'étais prêtre dans une paroisse et je m'occupais de groupes de jeunes.
- Je m'occupe de la formation des prêtres et de leur recyclage sur le plan diocésain. J'ai fait une licence de sociologie et c'est pour cette raison que l'on m'a désigné.
- Depuis quand ?
- Depuis deux ans et demi.
- En quoi consiste votre activité ?
- À assister à des commissions et à des réunions d'information. De plus je donne des cours dans différents séminaires.
- Vous voyagez beaucoup ?
- Sans arrêt. Je me déplace entre Paris, Nancy, Toulouse et Bordeaux.
- Vous êtes transformé en commis voyageur.
- Si vous voulez, c'est un peu ça.
- Êtes-vous satisfait de ce genre de vie ?
- J'ai l'impression de perdre mon temps en déplacements fatigants et inutiles.

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- Cette situation va durer longtemps ?
- Aussi longtemps que je l'accepterai.
- Vous ne pouvez pas refuser ?
- Pour quelle raison ?
- Pour la raison que vous ne la supportez pas physiquement et moralement.
- C'est diffiicle à dire. Ce ne sont pas là des arguments valables.
- Très bien. Je ne continue pas à vous soigner dans ces conditions. Je vous impose un arrêt de travail, et en même temps je demande par voie hiérarchique qu'on vous nomme dans un poste fixe. C'est le seul moyen de vous guérir.
Il a fallu trois mois d'arrêt de travail et plusieurs certificats pour obtenir le changement que je demandais. Ce prêtre est maintenant à paris où il s'occupe d'une aumônerie nationale. Ses lombalgies ont disparu. À notre dernière entrevue il m'a avoué que pendant deux ans il avait eu l'impression d'être traité en objet.
L'Église-institution défend la structure patriarcale alors qu'elle est de plus en plus dévitalisée à la base. Le surmoi rigide et hypertrophié représenté par l'autorité romaine ne tient pas grand compte des désirs du moi, formé par la masse des chrétiens.
Devant les revendications du moi, le surmoi réagit avec une apparente bienveillance recouvrant une profonde rigidité. Souvent l'autorité romaine semble manquer de bon sens, voire d'esprit critique : elle "raisonne à côté" (Cette expression correspond presque à la définition étymologique du mot grec paranoïa).
En 1973, l'Église s'est associée à la célébration du cinquième centenaire de la naissance de Copernic. Copernic est né le 14 février 1473 en Pologne. Dans une lettre au cardinal Wysinski, Paul VI a fait l'éloge de cet homme d'Église (Copernic était chanoine) qui a su établir "un lien admirable et fécond entre la foi et la science". Mais Paul VI oublie de dire qu'il à fallu attendre 1822, pour que l'Église autorise l'impression des livres traitant du mouvement de la terre comme d'une réalité physique.

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Nicolas Copernic est ce savant, qui le premier imagina une terre tournant autour d'un soleil fixe. L'interprétation de l'Église était incompatible avec une telle idée. Pour elle, on vivait dans un univers fini dont la terre immobile était le centre. Elle avait adhéré à la vision aristotélicienne de la cosmologie :"La terre est un point minuscule au centre de l'univers dont elle est le noyau. Tout le reste fut fait pour elle. C'est là que vit l'homme, et le caractère de cette région est très différent, de celui de la région céleste située au-dessus. Le ciel est composé d'une matière impérissable, incorruptible, étrangère à l'univers, qui n'est pas marquée par le changement et la mort que nous connaissons".
Cette conception du monde correspondait à la croyance en un Dieu biblique, plaçant l'homme au centre de l'univers, dans un lieu marqué par le changement et la mort, mais entouré par une sphère glorieuse, siège de la divinité et de l'immortalité.
En 1633, Galilée fut amené à abjurer sous la contrainte, alors que ses découvertes scientifiques et ses observations continuaient l'œuvre de Copernic, en les corrigeant et en les perfectionnant. Il a fallu trois cent ans à l'Église pour "établir un lien admirable et fécond entre la foi et la science".
L'attitude coercitive de l'autorité romaine et sa tendance à "raisonner à côté" n'ont guère changé. La condamnation du Père Teilhard de Chardin en est une preuve parmi d'autres. Il a fallu attendre dix-huit ans après sa mort, pour que la plus grande partie de ses écrits, y compris les notes et les lettres les plus intimes soient livrés au public. Étrange destin que la divulgation posthume en si peu d'années, des moindres réflexions d'un homme, dont les autorités responsables ont cherché à éteindre la voix, en interdisant non seulement toute publication, mais encore toute communication, en dehors des questions strictement scientifiques.

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Il semble pourtant que l'autorité romaine ait beaucoup à appendre de ce grand homme d'église :
"Les choses auxquelles je crois, il n'y en a pas beaucoup. Ce sont : premièrement et fondamentalement la valeur du monde; deuxièmement la nécessité de notre Christ pour donner à ce monde, une consistance, un cœur et un visage. La seule chose que je puis être, une voix qui répète, opportune et inopportune, que l'Église dépérira, aussi longtemps qu'elle n'échappera pas au monde factice de théologies verbales, de sacramentalisme quantitatif et de dévotions où elle s'enveloppe, pour se réincarner dans les aspirations humaines réelles.
Si notre Seigneur est aussi grand que nous le croyons, il saura guider nos efforts de telle sorte que rien ne casse. Je ne veux plus vivre qu'éperdument dans la foi, la double foi au monde et au Christ".

Actuellement que se passe-t-il ? L'institution Église évolue-t-elle ? Continue-t-elle à hypertrophier son surmoi en créant des commissions et des sous-commissions dès qu'un problème est posé ? S'intéresse-t-elle vraiment à son moi, ce tissu conjonctif dont dépend sa survie ?
La venue de Jean XXIII a été pour moi une source d'espérance. Jean XXIII aimait plus les hommes que la puissance. Grâce à lui la papauté a pris enfin un visage évangélique. Il a réalisé l'unanimité du monde. Il est apparu comme un père universel, sans prétention paternaliste, un pasteur œcuménique, et il a fait tomber bien des murs de défiance.
Le moi et le surmoi de l'Église commençaient à communiquer, mais rapidement l'institution névrotique a réagi : L'institution romaine vient de publier un nouveau document intitulé Mysterium ecclesiæ.
Une fois de plus le surmoi rigide et autoritaire, écrase le moi épris d'amour et de fraternité. Cette déclaration a été approuvée par Paul VI le 11 mai 1973 et a été signée le 24 juin par le cardinal Seper et Monseigneur Hamer. Elle a été rendue publique le 7 juillet 1973.

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Elle y traite en quinze pages de quatre problèmes, et vise à protéger l'Église contre quatre erreurs principales. C'est presque une contradiction point par point des ouvertures faites par Vatican II.
Il n'y a qu'une Église rappelle la déclaration. Cette Église subsiste dans l'Église catholique gouvernée par les successeurs de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui. Elle seule est riche de toute la vérité révélée par Dieu, ainsi que de tous les moyens de grâce.
Voilà semble-t-il une déclaration propre à favoriser l'ouverture œcuménique ! Dans un second chapitre la déclaration insiste sur l'infaillibilité du Pape. Elle rappelle qu'il appartient au Pape, successeur de Pierre et des autres apôtres, d'enseigner les fidèles d'une manière authentique, c'est à dire en vertu de l'autorité du Christ.
Ce magister des évêques et du Pape ne repose point sur de nouvelles révélations, mais sur l'assistance du Saint-Esprit. Il ne les dispense pas du soin d'examiner, en usant de moyens adaptés, le trésor de la révélation divine dans la sainte Écriture et dans la tradition vivante. Il est heureux que le Pape et les évêques aient encore le droit de réfléchir et de demander l'aide du Saint-Esprit.
Le troisième point rappelle que tous les dogmes, quels qu'ils soient, doivent être également crus de foi divine.
La quatrième point est de loin le plus rétrograde. Il concerne le sacerdoce, "Les ministres du sacerdoce (c'est ainsi que le document désigne à plusieurs reprises les évêques et les prêtre) reçoivent une marque du Christ, un caractère qui les délègue à leur charge, en les munissant d'un pouvoir approprié, dérivé du pouvoir suprême du Christ".
Ainsi, les fidèles qui sans avoir reçu l'ordination sacerdotale, célèbrent l'eucharistie, font un acte invalide.
Dans ce passage de la déclaration, le vocabulaire est très classique : sacerdoce ministériel, hiérarchie, pouvoir, caractère, etc. Les recherches contemporaines sont complètement ignorées.
Jean XXIII avait ouvert la fenêtre et Paul VI ne l'avait pas refermée. On avait l'espoir d'assister à la renaissance de l'Église, qui aurait été ainsi la seule institution capable de se réformer. Par la voix de la congrégation pour la doctrine de la foi, l'autorité romaine a rapidement repris les choses en mains.

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En fait ce texte est dirigé en partie contre le théologien Hans Kung qui a écrit deux ouvrages critiquant très intelligemment l'autorité romaine. Le journal Le Monde a publié sa réponse. Il y exprime l'idée que ce texte a été écrit dans un esprit préconciliaire et qu'il ferme les portes ouvertes par Vatican II. Il bloque tout progrès ultérieur du renouveau de la théologie ecclésiale et des accords œcuméniques.
Il y exprime l'espoir que la congrégation pour la doctrine de la foi y évoluera, et que d'organisme d'inquisition elle devienne un jour organisme de prédication.
Hans Kung est convoqué à Rome où il est sommé de s'expliquer. Il y est disposé à condition que le procès soit juste et équitable. Pour ce faire il demande d'avoir accès aux dossiers, d'avoir le choix de son défenseur, et la possibilité d'appel. Toutes ces conditions lui seraient accordées dans un procès civil. Malheureusement de tels procédés ne sont pas prévus par l'inquisition romaine. Nous retombons dans la très nocive distinction scolastique entre une Église enseignante, seule habilitée à interpréter le rôle de Dieu, et une Église enseignée, confinée dans la passivité. L'autorité romaine se comporte encore une fois comme une personnalité paranoïaque qui "raisonne à côté" et qui n'accepte pas d'être mise en question.
On se demande toujours ce que Rome défend par ses prises de position catégoriques. J'ai toujours été frappé par le fait que les documents pontificaux propageaient plus une morale, une anthropologie, que l'Évangile. Les papes n'ont guère utilisé leur crédit pour proclamer "à temps et à contretemps la bonne nouvelle".
L'Église fait partie de ce que les anglais appellent "l'establishement" (1). Ils soulignent ainsi la solidarité qui existe entre toutes les institutions d'un certain âge et d'un certain poids, même quand elles font profession de s'opposer. Les dirigeants de l'appareil clérical sont du même monde et ont les mêmes réactions psychologiques que les dirigeants des nations. Cette compromission fut aveuglante au moment de la condamnation par Rome des prêtres-ouvriers. Mais contrairement aux hommes politiques qui dirigent les nations, la hiérarchie catholique ne s'occupe guère de sa majorité.
(1) L'establishement : les pouvoirs établis, l'ordre établi, les milieux dirigeants.

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Il est vrai qu'elle n'est pas soumise à l'épreuve des élections. Elle passe le plus clair de son temps à opposer des interdits et des défenses au désir de renouveau du moi et oublie que c'est dans le peuple des croyants que se développe une interrogation sur la signification de la parole de Dieu et sur le langage qui peut l'exprimer en termes intelligibles pour l'homme d'aujourd'hui.
La foi se révèle de moins en moins transmissible par des paroles. Il suffit de constater la désertion massive des jeunes générations, en particulier des jeunes nés dans des familles chrétiennes pour s'en persuader. Ce fait est relativement nouveau. Pour la première fois, il n'y a aucun séminariste de première année au grand séminaire d'Issy-les-Moulineaux (année 1972 - 1973);
L'autorité romaine est pleinement responsable de cet état de fait. La névrose institutionnelle n'est pas un vain mot. Un malade névrosé ne peut s'adapter. Il est trop préoccupé par les tensions qui existent entre son moi et son surmoi. Dans Mysterium ecclesiæ Rome règle son compte à un moi turbulent dont les pulsions ne pourront être très longtemps contenues.

Dans un sondage de la S.O.F.R.E.S publié par La Croix, 21% des français vont régulièrement à la messe, alors que 95% sont baptisés. Apparemment le nombre des vrais fidèles diminue, alors que celui des disciples de Jésus augmente constamment. L'extraordinaire succès remporté aux États-UInis par le mouvement de Jésus en est une preuve éclatante. Les jeunes sont en quête de spirituel. Plus que jamais ils sont aptes à entendre la bonne nouvelle annoncée par le Christ. Face à cette réalité, l'Église-institution ne doit plus négliger l'essenriel au profit des détails. Elle doit prendre conscience que la plupart des institutions chrétiennes, même de création récente, sont complètement inadaptées.

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Les paroisses sont des circonscription territoriales issues d'un monde rural médiéval, dans lequel le village existait comme une communauté humaine totale. Les villes n'étaient elles-mêmes que des fédérations de villages, ce que nous montre bien la structure de Venise expliquée par La Corbusier : chaque village-quartier était rassemblé autour de son église, de la maison commune, de la place et de son puits.
La cité rassemblait ces quartiers autour de la place Saint-Marc, de la basilique et du palais des Doges. Dans le monde urbanisé et industriel d'aujourd'hui, les villages ont disparu. À la campagne il n'y a plus de vraie communauté humaine, et on voit, comme le dit Jean-Claude Barrault, des milliers de curés de campagne, attachés tout vivants à des cadavres de paroisses.
Certains cependant réagissent et sortent de leur église pour découvrir le monde qui les entoure. Je citerai le cas de ce curé de campagne, qui pour la première fois l'année dernière, est allé visiter le terrain de camping qui s'est installé dans sa paroisse. Dans ce lieu de "décolletage" comme il le dit avec humour, il a découvert tout un monde passionnant. Une communauté de base formée de jeunes gens qui depuis, viennent tous les jours à la messe du matin (l'un d'eux ancien hippie se prépare au sacerdoce). Un professeur de faculté géologue qui lui raconte l'histoire du coin de terre où il vit. Un syndicaliste C.G.T avec lequel il discuta de l'affaire LIP et du problème de la promotion ouvrière. Ils sont souvent d'accord.
"Jamais je n'aurais fait ça il y a quelques années", m'a-t-il dit avec son bon sourire. Il a soixante ans. Je le connais depuis longtemps. Cette année je le retrouve plus jeune que jamais, joyeux et enthousiaste. Cet homme d'église, traditionnel, devient de plus en plus un homme de communication, un lien entre les hommes et Dieu;
À la ville c'est le règne des masses, de cette "foule solitaire" où se perdent les individus. Les paroisses urbaines ont le plus souvent l'aspect de stations services où une foule anonyme vient consommer du culte. Les prêtres n'y sont très souvent que des fonctionnaires, sans relation vraie avec un peuple qu'ils connaissent peu, à l'exception d'un petit noyau de fidèles. La dimension fraternelle n'existe plus dans ces rassemblements où les gens ont la même attitude qu'au cinéma permanent. Sans communauté vraie, les prêtres se désespèrent et se dessèchent et les chrétiens les plus exigeants se découragent.


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J'ai soigné il y a quelques temps le curé doyen d'une paroisse de la région parisienne. Il était venu me voir pour ce qu'il est convenu d'appeler une "asthénie névrotique", c'est à dire une fatigue d'origine psychologique. Au cours d'un de nos premiers entretiens il m'a expliqué qu'il perdait sa clientèle de jeunes, qui préféraient suivre les activités de l'aumônerie du lycée voisin, où ils trouvaient plus de communication et de chaleur humaine que dans son monument presque historique.
- Je me demande parfois ce que je fais encore dans mon église.
- Il faut peut-être en sortir.... Mais il n'y a pas que des jeunes dans votre paroisse ?
- Oui, évidemment mais c'est l'élément le plus dynamique. J'ai parfois l'impression de m'occuper d'une maison de vieillards.
- N'exagérez rien.... Quel est l'âge moyen de vos paroissiens ?
- La messe du matin est fréquentée par une majorité de bonnes sœurs, dont il est difficile de préciser l'âge. À la messe de 8 heures, beaucoup de vieilles dames et quelques hommes à la retraite.
- Et le dimanche ?
- La messe des jeunes est de moins en moins fréquentée.
- Je croyais que le dimanche il n'y avait pas de messe à l'aumônerie du lycée.
- Je suis persuadé que beaucoup de jeunes qui suivent les activités de l'aumônerie en semaine, ne viennent pas à la messe du dimanche parce qu'elle est obligatoire et parce qu'elle est à la paroisse.
- Peut-être s'y ennuient-ils ?
- C'est une explication. De mon temps on ne considérait pas la messe comme une distraction.
- Certes, mais entre se distraire et s'ennuyer il y a une marge....
- Les jeunes ont perdu le sens de la prière collective et du sacré.


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- On le leur fait perdre. La messe devrait être une réunion joyeuse et enrichissante. Mettez-vous au milieu des fidèles à n'importe quelle messe du dimanche. La grande majorité s'ennuie, baille, pense à autre chose. Ils s'assoient et se lèvent comme des automates. On a l'impression d'une assemblée de robots. L'homélie est très souvent d'un intérêt discutable. Un commentaire simple de l'Évangile remplacerait avantageusement les sermons. Quant aux sacrements, on les a trop souvent réduits à des rites, c'est pour cela que les jeunes les abandonnent.
- Là je pense que vous exagérez.
- À peine.... J'irai même plus loin. Certains prêtres se servent du sacrement comme un moyen de pression sur les chrétiens dont ils doutent, c'est à dire qu'ils jugent. Ils les présentent comme une récompense à la bonne conduite. Je me demande si Jésus aurait eu droit aux sacrements.
- Vous soignez souvent des gens qui ne croient pas en la médecine ?
- Plus souvent que vous ne le croyez. Parmi eux quelque-uns croient encore au médecin, c'est déjà quelque chose. Mais beaucoup ne croient à rien, ce qui explique qu'ils se soignent en même temps par homéopathie, acupuncture, yoga, régime macro-biotique, etc....
- Que leur dites-vous ?
- Rien. J'essaie d'établir une communication, une relation d'homme à homme avec eux.
- Ils suivent vos ordonnances ?
- Il est impossible de vous donner une statistique. En fait ce n'est pas là le problème. Certains ne reviennent jamais, d'autres reviennent cinq ans après. Quelques incroyants se convertissent.
- Se convertissent à quoi ?
- À l'idée qu'ils ne sont pas les victimes passives de symptômes incompréhensibles, mais des sujets qui vivent et favorisent sans le savoir leur propre maladie. Nos métiers sont quand même très différents. Les gens ont des raisons précises de venir nous voir : ils ont mal à la tête, à l'estomac... 70% des clientèles urbaines sont des malades que l'on appelle fonctionnels. Leurs troubles sont dus essentiellement à leurs angoisses et à leur difficulté d'adaptation. Vous êtes aussi aptes que moi à les soulager, peut-être même à les guérir.
- Comment ?

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- En les écoutant et en évitant d'être "directif". La relation entre le prêtre et les chrétiens est trop souvent bloquée par de bonnes paroles rassurantes et inadaptées.
- Pensez-vous que les prêtres devraient avoir une formation psychologique ?
- Oui, entre autres.
- Nous en sommes loin.
- C'est pourtant la seule solution. Comme les médecins généralistes, vous disparaîtrez si on ne vous donne pas une formation psychologique et peut-être même psychanalytique.
Depuis cet entretien mon curé doyen a réfléchi. Quelques mois après il est revenu me voir. Il a accepté de suivre une dynamique de groupe. Il vient maintenant régulièrement. À fin d'un de nos derniers entretiens il m'a expliqué que sa relation avec ses paroissiens avait complètement changé : sa "clientèle" avait beaucoup augmenté et il recevait maintenant trois après-midi par semaine.
- Quel est l'âge moyen de votre clientèle ? lui demandai-je.
- Il baisse. La semaine dernière j'ai reçu une dizaine de jeunes entre dix-huit et vingt-cinq ans.
- Que venaient-ils vous demander ?
- Rien. Ils venaient parler.
- Ils venaient parler à l'homme, au prêtre ou à une image paternelle.
- Je n'en sais rien.... Ils viennent.
Une telle observation pourrait être intitulée "le curé abandonné". En fait il serait plus juste de parler de prêtre sous-éduqué et sous-informé.
À ce propos je me souviens d'un entretien que j'ai eu avec un aumônier scout venu me consulter pour une insomnie rebelle. Rapidement il aborda le problème qui le préoccupait le plus : ses rapports avec les jeunes dont il avait la charge.

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- Je ne sais plus comment réagir. Je me sens complètement dépassé, je dirais même déphasé. Beaucoup de jeunes sont plus compétents que moi, et je suis incapable de leur répondre et de défendre telle ou telle position prise par la hiérarchie de l'Église.
Le chef de troupe est à l'École des Sciences politiques, je suis incapable de discuter avec lui. Il m'a démontré par exemple que le problème de la bombe atomique était maintenant uniquement politique et que la position prise par certains évêques était ridicule parce que beaucoup trop tardive.
En 1945 une telle campagne aurait eu de l'intérêt, mais en 1975 elle est tout à fait déplacée... Il a expliqué que la France devait avoir la bombe pour pouvoir entrer au club atomique et participer aux découvertes qui permettraient de renouveler nos sources d'énergie.
Il a affirmé que Willy Brandt était marxiste et qu'il avait le désir plus ou moins caché de réaliser l'unité de l'Allemagne sous l'égide de l'U.R.S.S. Si la France n'est pas suffisamment forte, l'Europe sera dominée par le bloc U.R.S.S - Allemagne. Que voulez-vous que je réponde ? Je n'ai aucune culture politique.
En ce qui concerne l'éducation sexuelle je ne suis pas mieux informé. Un de mes assistants fait sa médecine. Au cours d'une de nos réunion consacrée à l'information sexuelle de nos jeunes, il a défendu la nécessité d'une expérience pré-conjugale, avec des arguments qu'il m'a été difficile de réfuter.
Il a développe l'idée du mariage à l'essai, en expliquant que c'était le seul moyen d'éviter certaines incompatibilités sexuelles, dont la découverte après mariage à fait le malheur de bien des couples. Il a même insisté sur la nécessité d'une vie commune. J'ai été incapable de lui répondre.
Dans la même réunion qui réunissait des garçons de seize à vingt ans, le problème de la virginité des filles a été abordé. Un étudiant en psychologie a exprimé l'idée que cette notion de virginité était uniquement culturelle. Dans certaines ethnies africaines la virginité était considérée comme porteuse de maléfice, et la défloration était effectuée avant mariage par des moyens mécaniques.
Chez les Tibétains paraît-il on ne veut pas d'une fille vierge, car si elles est encore vierge c'est que personne n'en a voulu, donc elle ne vaut rien. Je suis incapable de jouer mon rôle. Je me contente d'être un auditeur attentif et inutile.

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Les idées qui sont exprimées devant moi remettent en question tout ce que j'ai appris.
- L'étudiant en psychologie qui était venu animer la réunion dont je vous parle, a expliqué que dans notre civilisation, la notion de virginité a perdu son sens initial positif comme valeur force : pureté, intégrité = force suffisante pour vaincre les bêtes sauvages. Pour devenir valeur marchande, de même qu'il faut qu'une viande soit fraîche, il faut qu'une fille soit vierge pour trouver acquéreur.
Plusieurs raisons expliqueraient cette conception. Une raison psychologique : la femme étant objet de possession, on est plus sûr de posséder un objet lorsqu'il n'a encore appartenu à personne. Une raison sociale : éviter que le patrimoine héréditaire ne soit transmis à ses bâtards.
- Et pourquoi ces idées vous empêchent-elles de dormir ?
- Le langage et la culture des jeunes dont j'ai la charge sont tellement différents des miens que je n'ose plus m'exprimer. J'avais amené ce soir-là un petit opuscule reproduisant intégralement le discours du Pape aux équipes Notre-Dame le 4 mai 1970. Le titre en est : "sexualité, mariage, amour".
- Vous leur en avez parlé ?
- Non.
- Pourquoi ?
- J'ai eu peur d'être ridicule.
- Je connais ce texte et il me semble contenir un certain nombre d'idées intéressantes.
- Oui, mais la forme me gêne. Je le trouve un peu dépassé et même un peu trop répressif. Tenez (il sort de sa poche le petit opuscule), lisez à la page 9.

page 168

Le titre du chapitre est "Éducation dans un climat érotique". Je reproduis le texte intégralement.
" Cet enseignement garde aujourd'hui toute sa valeur et nous prémunit contre les tentations d'un érotisme ravageur. Ce phénomène aberrant devrait, du moins, nous alerter sur la détresse d'une civilisation matérialiste qui pressent obscurément dans ce domaine mystérieux, comme un dernier refuge d'une valeur sacrée. Saurons-nous l'arracher à l'enlisement de la sensualité ? Sachons du moins, devant un envahissement cyniquement poursuivi par des industries cupides, juguler les néfastes effets de l'érotisme auprès des jeunes.
Sans barrage ni refoulement, il s'agit de favoriser une éducation qui aide l'enfant et l'adolescent à prendre progressivement conscience de la force des pulsions qui s'éveillent en eux, à les intégrer à la construction de leur personnalité, à en maîtriser les forces montantes pour réaliser une pleine maturité affective, aussi bien que sexuelle, à se préparer par là au don de soi, dans un amour qui lui donnera sa véritable dimension, de manière exclusive et définitive".
- Dans ce texte le Pape condamne simplement l'érotisme et la sensualité.
- C'est justement ce qui me gêne. Nos jeunes ne sont pas tellement d'accord avec ce genre de condamnation. Ils pensent que l'érotisme et la sensualité sont nécessaires à l'équilibre du couple. Ils condamnent ce qu'ils appellent "faire l'amour à la gendarme".
- Dans l'Antiquité il y avait les matrones pour les tâches domestiques et procréatrices et les hétaïre pour le plaisir.
- Les jeunes veulent maintenant que leurs épouses soient aussi leurs maîtresses.
- Cette idée me semble judicieuse.
- Y a-t-il à votre avis incompatibilité entre sexualité, érotisme et mariage chrétien ?
- Non, il faut que les chrétiens soient persuadés qu'ils ont le droit de jouir.
- La jouissance, le plaisir, voilà des mots que je n'ai jamais entendus au grand séminaire.
- Les temps changent....
- Malheureusement je ne suis pas à la hauteur. Il me semble difficile de parler de ce que je ne connais pas.
- Oui, je crois que c'est là le véritable problème. Votre insomnie est peut-être due au fait que vous ruminez toujours ces histoires. Ce genre de réunions ne semble pas vous réussir.
- En même temps elles me passionnent et m'écrasent. Je me demande si ma place n'est pas à l'Armée du Salut.
- Ce n'est pas le même genre de travail. Il faudrait que vous appreniez à jouer de la trompette.

page 169

- Non. Je porterai les écriteau et le tendrai la sébile.
- Ne croyez-vous pas qu'il serait plus sage de compléter votre formation ?
- Si. Mais comment ?
- Je peux vous confier à un de mes amis qui enseigne à la faculté de Vincennes. Il vous introduira dans des groupes de formation permanente où se retrouvent étudiants et ouvriers. Il organise aussi des séminaires de plusieurs jours.
Cet entretien remonte à six mois. Je sais par le confrère auquel je l'ai confié, que ce prêtre suit très régulièrement les groupes dans lesquels il est entré. Je ne l'ai pas encore revu.

Combien de prêtres sont angoissés uniquement parce qu'ils ne se sentent pas capables de jouer leur rôle éducatif, face à une jeunesse soumise à une information très large, sans commune mesure avec celle qui a été la leur !
Leur formation dans des "séminaires ghettos" explique leur difficulté à répondre, leur anxiété et leur culpabillité, qu'il s'agisse de problèmes politiques, de problèmes sexuels ou de problèmes éducatifs. En général le catéchisme qu'ils ont appris est tout à fait insuffisant.
Les jeunes n'acceptent plus l'éducation à base de jugements tout faits, d'interdits et de tabous. Ils veulent comprendre, savoir et être responsables. À l'éducation névrotique traditionnelle, il faut envisager de substituer l'éducation du "pourquoi". Si on s'en tient à l'Évangile, je ne vois pas pour quelle raison la hiérarchie de l'Église n'accepterait pas cette évolution.
Certains prêtres en revanche s'adaptent très bien à la situation qui leur est faite. Tel cet ancien de la Mission de France, nommé dans une paroisse rurale de la Nièvre. Avec le Supérieur de Pontigny (dont j'étais le médecin psychologue), nous avions beaucoup hésité à le laisser nommer prêtre. Il y a quinze ans il était très angoissé et se plaignait sans arrêt de troubles digestifs. Depuis je l'ai suivi régulièrement à ma consultation hospitalière. Dans les premières années les troubles ont continué et je le voyais tous les deux ou trois mois. Puis peu à peu j'ai vu son comportement changer. Il s'est épanoui, a pris du poids et sa colite à progressivement disparu.

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Après quelques années pendant lesquelles il est resté complètement isolé, il a décidé de sortir de son église. Il n'y est plus que le jeudi pour le catéchisme, le samedi après-midi pour les confessions et le dimanche pour les messes. Il partage le reste de son temps à faire les foins, à chasser ou a pêcher avec ses paroissiens. Bref, il vit avec eux et se sent, comme il me l'a dit, un homme parmi les hommes. Je l'ai revu il y a quelques mois et je lui ai demandé comment allait sa colite. Il m'a répondu en riant : "Elle a complètement disparu depuis que je suis un homme à part entière".
Le tissu conjonctif de l'Église n'est pas formé seulement par les prêtres. Les laïcs en forment la trame. Comment se portent-ils ?
Il y a les robots classiques, légalistes et bien réglés... à moins qu'ils ne se dérèglent. C'est le drame. Je citerai pour preuve le cas de ce haut fonctionnaire, très distingué, très cultivé, père de famille nombreuse, chrétien parfait qui découvrit le plaisir sexuel et l'érotisme à soixante-deux ans.... Il a tout abandonné, femme, enfants, et liquide avec sa jeune maîtresse sa fortune et sa situation, à moins que ses coronaires et ses artères cérébrales ne le condamnent à une invalidité totale !
J'ai essayé de soigner cet homme pour lequel j'avais la plus grande sympathie. Il est revenu chez lui plusieurs fois. Il n'a jamais supporté d'être séparé de sa maîtresse plus de quelques jours. Il se comportait comme un véritable drogué. Après deux ans de ce manège qui rendait tout traitement impossible, je lui ai demandé de rester un mois chez lui au repos. Je ne l'ai plus revu.

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La grande majorité des chrétiens d'âge moyen gardent leurs automatismes religieux en évitant soigneusement de se mettre en question. Pour exprimer leur agressivité ils se battent pour ou contre le renouveau liturgique. Ils sont intégristes ou anti-intégristes. Les femmes font le catéchisme sans passion, les hommes s'occupent de la conférence de Saint-Vincent de Paul. Les messes dominicales, les fêtes carillonnées, le denier du culte leur servent de points fixes. Ils attendent les directives de la hiérarchie pour accepter d'apporter quelques modifications à leur religion routinière.
Certains en général plus jeunes, font de la politique sous la direction de jeunes prêtres qui lancent quelques slogans marxistes. Ils ont l'impression d'être dans la ligne en étant anti-belles cérémonies, antilatin et surtout antibourgeois. Bref, ce qui compte c'est d'être contre tout ce qui existe.
Au cléricalisme de droite a succédé un cléricalisme de gauche. Jésus était-il de droite ou de gauche ? Il était vraisemblablement un homme libre, dont la seule parole était une parole d'amour universel. Tout le monde se l'approprie, et ce n'est pas là une de ses moindres qualités que d'être avec tous et pour tous.
Le "moi" de l'Église est très hétérogène. Il survit comme il peut dans cette immense pagaille en essayant de discerner ce qui reste du message évangélique. Heureusement beaucoup de signes apparaissent témoignant d'un vrai renouveau : les communautés de base, les groupes charismatiques, et surtout la participation des laïcs qui prennent en charge nombre d'activités, qui étaient jusque-là réservées aux prêtres.
L'œcuménique fait son chemin. Les jeunes chrétiens cherchent à se rassembler. Ils prennent conscience que l'autorité romaine est dominée par une doctrine, alors que Jésus était le serviteur d'une libération. Les dogmes enseignés sont discutés. Peu à peu, à la base s'édifie une nouvelle Église, un nouveau moi qui accepte de moins en moins d'être infantilisé par un surmoi, dont il n'admet plus les directives "ex cathedra". Plus que jamais nous sommes entrés dans le temps de l'écoute, du partage et de la vraie communication.
Mais peut-on demander à un Pape angoissé, à une institution névrosée, à un clergé à la recherche de son propre équilibre, de modifier profondément une éducation qui est à l'origine d'une véritable névrose collective ?
Paul Valéry disait avec pertinence : "Si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie".

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Le Pape dénonce le déclin de la morale
( Audience générale du mercredi 8 août 1973 )

"Un idéal anime et animera sans cesse l'Église de Dieu : réaliser en elle-même et au amonde qui l'entoure le message chrétien, la vraie vie chrétienne, telle qu'elle découle de l'Évangile et de sa tradition authentique.
Les exigences de cet idéal deviennent plus pressantes en notre époque posconciliaire, face aux manifestations nombreuses et souvent désordonnées qui se sont produites même dans l'Église au cours de ces dernières années.
Ces phénomènes couvaient depuis longtemps dans quelque cénacle, plus accueillant aux courants dégradants d'un christianisme sécularisé, qu'aux impulsions vivantes issues des profondeurs de la foi.
Cet idéal appelle un engagement plus urgent aussi en considération de la proximité de l'Année Sainte dont nous aimeriosns qu'elle rendre au peuple de Dieu un sentiment de plénitude sereine dans la conscience et dans la profession de sa vocation authentique.
Or ces résolutions courageuses éveillent en nous le sentiment et pour ainsi dire l'expérience des difficultés qu'une vie chrétienne rencontre aujourd'hui. Le christianisme, disons nous, n'est pas facile spécialement de nos jours. Il existe actuellement un mouvement de pensée et d'action plus téméraire que sage, qui présente à l'opinion publique les formules d'un christianisme facile, vidé des exigences profondes, qui insensiblement s'assimile aux idées en cours dans la monde. Ce que nous disions nagère à propos de la foi, nous devons d'une certaine façon l'appliquer aujourd'hui à la morale.
La vie morale chrétienne est-elle facile aujourd'huii ? Non, chers frères et fils, elle n'est pas facile aujourd'hui. L'observance de la morale chrétienne constitue une des principales difficultés pour le renouveau éthique et religieux que nous souhaitons".

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"Nous vous le disons, non point pour vous effrayer et pour vous ôter l'espoir d'un succès, mais par devoir de sincérité et pour vous exhorter au courage dans les circonstances présentes.
Nous vous le disons d'abord parce que de tout temps la fidélité au Christ a exigé cette vue réaliste des choses et ce courage.
"Ce ne sont pas ceux qui me disent Seigneur ! Seigneur ! qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux". (Math, 7, 21; Romains, 12, 13; Jacques, 1, 25)
"Entrez par la porte étroite, étroite est la porte et resserré est le chemin qui mène à la vie". (Math, 7, 13-14)
"Si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera" (Math, 16, 24-25);
"Ce sont là les paroles mêmes de Jésus. Et il est certain que les apôtres et la première génération chrétienne ont vu dans ces paroles les exigences de l'ascèse rigoureuse imposée par la nouvelle loi chrétienne, comme témoignent par exemple la lettre à Diogète et la lettre de saint Ignace d'Antioche aux romains.
"L'exhortation si instante au détachement des biens extérieurs et temporels, l'exaltation de la pauvreté de l'esprit, la séquence des béatitudes qui, des amertumes de la vie et des vertus héroïques de notre existence terre à terre, fait monter des parfums enivrants, le pardon des offenses, la présentation de la joue gauche à qui nous a frappé sur la joue droite, la pureté du cœur qui porte jusqu'à inhiber tout regard déshonnête, toutes ces exigences qui forment le tissu de l'Évangile qui, d'une moralité légale et extérieure, déplace dans l'intimité du cœur, la vie humaine du bien et du mal. (Cf. Math, 15, 11);
Or tout cela, certainement, rend difficile la perfection des vertus chrétiennes.
Mais nous savons que ces renoncements sont compensés par l'amour de Dieu et l'amour du prochain, synthèse des devoirs chrétiens. Il sont compensés par la libération du péché ainsi que par la libération de l'observation des prescriptions de l'ancienne loi, désormais dépassées par l'économie de la foi, par l'aide de la grâce toujours offerte à ceux qui la demandent avec humilité et confiance. (Cf. I. Corinthiens, 10, 13)".

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"Mais plutôt que de cette heureuse ascèse, si digne de notre intérêt (Cf. Eph. 6, 17 ; I. Thess, 5, 6), c'est du déclin du sens moral qui caractérise notre temps, que nous voulons vous parler aujoud'hui. L'ampleur même du thème nous oblige à nous limiter à quelques observations.
"Pouvons-nous par exemple exclure de notre mentalité morale le sens du péché ? Certes non, car le péché a des répercussions sur nos rapports avec Dieu. C'est une vérité fondamentale de nos conceptions éthiques et religieuses : chacune de nos actions a un rapport positif ou négatif avec l'ordre établi par Dieu à notre égard.
Or la mentalité radicalement laïque de notre temps, annule la première de nos responsabilités morales, en niant ou en négligeant les rapports de nos actiopns à l'égard de Dieu, spécialement les rapports négatifs, c'est à dire l'offense faite à Dieu par le péché.
Certes le chrétien ne saurait se résigner à ce fléchissement capital du système moral actuel. Toute l'économie de la rédemption est en cause.
Suffirait-ils de nous considérer comme responsables uniquement à l'égard de notre propre conscience ? La conscience morale est certainement le critère prochain et indipensable pour juger de l'honnêteté de nos actions. Plaise à Dieu que la conscience morale bénéficie toujours de la considération qu'elle mérite dans l'éducation de la personne humaine, mais la conscience a besoin d'être instruite, formée et guidée, en ce qui concerne la bonté objective des actions à accomplir. Le jugement instinctif et intuitif de la conscience ne suffit pas. Il faut une norme. Il faut une loi. Autrement le jugement peut s'altérer sous la pression des passions, des intérês ou des exemples d'autrui. Autrement la vie morale vit d'utopies ou d'instincts. Et elle devient, comme on le constate aujourd'hui, une vie morale qui se plie au gré des circonstances extérieures et des situations, avec toutes les conséquences de relativisme et de servilisme qui en dérivent, allant jusqu'à compromettre la droiture de conscience que nous appelons le caractère, et de faire des hommes une oasis de roseaux agités par le vent (Math. 11, 17)".

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"Vous entendrez dire qu'il faut donner à notre vie une empreinte de sincérité, et par sincérité on entend ici l'abandon de la liberté personnelle de l'homme aux impulsions de son animalité, à son appétit de jouissance sans inhibition supérieure, à son ignoble égoïsme.
Vous entendrez dire aujourd'hui que tout l'édifice de la morale traditionnelles est en train de s'écrouler, à cause des transformations de la vie moderne, et que le critère de notre conduite doit être d'ordre anthropologique et social, c'est à dire qu'il doit être la conformité aux mœurs courantes, sans égard pour les critères supérieurs du bien et du mal. Et peut-être que même dans les milieux chrétiens, vous verrez attaquée la fidélité traditionnelle à "la loi naturelle" dont on conteste même l'existence, et la fidélité traditionnelle au magistère de l'Église, quand celui-ci se prononce pour défendre les droits fondamentaux et sacrés d'une vie qui mérite encore le nom d'humain et de chrétien.
Vous comprendrez à quels phénomènes éthiques, sociaux et politiques peut se rapporter l'opposition entre la morale chrétienne si ferme et la permissivité amorale et l'éthique provisoire. Quelle tempête approche de notre monde ! Quel naufrage de la civilisation ne peut-on pas prévoir !
Vous comprendrez que la fidélité au Christ plus lucide que le laisser-aller de tant de gens qui se disent chrétiens, doit reprendre la direction de nos consciences. C'est du baptême qui nous a régénérés et qui a fait de nous des enfants de Dieu, que nous tirons comme de leur source, les normes et les énergies pour la vie nouvelle à laquelle nous avons été appelés et qui nous engage".

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Dans ce texte le Pape exprime un certain nombre d'idées-forces que résume la morale de l'Église. Il rappelle "les courants dégradants d'un christiansme sécularisé" et l'existence "d'un mouvement de pensée et d'action plus téméraire que sage" qui s'assimile "aux idées en cours dans le monde"
Il condamne sans nul doute "l'agitation" du moi représenté par une jeunesse qui cherche son équilibre dans un monde basé sur le matérialisme, l'argent, et une compétition sociale particulièrement dure (comme le disait un prêtre-ouvrier, on voit qu'il n'a jamais travaillé).
Que propose-t-il comme base de réflexion ?
- Le sens du péché. Et il nous rappelle que chacune de nos actions a un rapport positif ou négatif avec l'ordre établi par Dieu à notre égard.
- L'observance de la loi.
- L'obéissance au magistère de l'Église.
- Le manque de confiance en l'homme, dont la conscience doit être sans arrêt, instruite, formée et guidée.
- Les exigences de l'ascèse rigoureuse imposée par la nouvelle loi chrétienne (ce texte m'a été rappelé il y a quelques années par un adolescent marginal qu'il est convenu d'appeler Hippie).
Quel est le véritable sens des paroles du Christ qui sont citées dans ce texte ? Se renier soi-même, vouloir sauver sa vie et devoir perdre sa vie à cause du Christ.
Le renoncement à soi-même est indispensable à toute évolution psychologique sous peine de rester à un stade de narcissisme, d'égocentrisme et d'observance névrotique de la loi.
La volonté obsédante de sauver sa vie n'est-elle pas le meilleur moyen de la perdre ? Consacrer sa vie à l'amour, à la communication, à l'échange n'est-ce pas le seul moyen d'être heureux ? Pour cela est-ce nécessaire d'être détaché des biens extérieurs et temporels, d'exhalter la pauvreté de l'esprit, de présenter la joue gauche à qui nous frappe sur la joue droite ?

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Après une longue pratique médicale j'ai de plus en plus confiance en l'homme et en ses possibilités de maturation. Je ne crois pas que par sincérité on entende "abandon de la liberté personnelle de l'homme aux impulsions de son animalité, à son appétit de jouissance sans inhibition supérieure, à son ignoble égoïsme".
Y a-t-il incompatibilité entre épanouissement humain, réussite sociale et morale chrétienne ? Est-il impossible de réussir sa vie tout en aimant et en respectant les autres ? N'est-il pas souhaitable que l'Église de ce temps soit plus téméraire que sage et qu'elle s'occupe sérieusement des idées en cours dans le monde ?
Un aumônier national exprimait son désarroi devant le fait que les jeunes désertaient son mouvement. "Que faites-vous Père pour les enthousiasmer et les séduire ? La vie est déjà psychologiquement difficile, l'absence de difficultés matérielles n'est pas un gage de bonheur. Ils ont besoin de confiance en eux, de joie, d'amour et d'enthousiasme. Le temps de l'éducation traditionnelle qui apprend seulement tout ce qu'il ne faut pas faire est terminé. La génération qui monte est lucide et courageuse et elle veut vivre autrement. La société change rapidement et plutôt que de s'en plaindre, il faut y réfléchir.
Lisez cette lettre d'un étudiant de 23 ans que je soigne depuis trois mois :
"Cette civilisation n'a rien fait pour la plénitude et l'épanouissement des hommes qui la composent. Elle n'a inventé qu'une religion de travail et répété sur des modes variés, la vieille image névrotique du péché originel, avec sa peur du corps et de la chair.
Cette civilisation organise la vie en fonction de la division du travail et de la production. Elle a réalisé le plus monstrueux renversement qui soit, en soumettant les hommes à quelque idées construites autour d'une mythologie du salut et de l'au-delà. Nietzsche a parlé de ces hallucinés de l'arrière monde qui ne pensent qu'à pervertir dans l'homme les qualités qui le rendent véritablement homme. La civilisation chrétienne est parvenue à un véritable rabougrissement".

Rappel : Les pages 178, 179, 180, 181 et 182 sont des pages blanches ou ne comportant que des titres

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III - POUR UNE NOUVELLE ÉDUCATION ET UNE NOUVELLE ÉGLISE

1 - L'éducation de l'amour de soi
2 - L'Église assemblée du peuple
3 - Adam et Abraham
4 - Il faut décoloniser l'enfant
5 - Ouvriers prêtres et trêtres-ouvriers.

1 - L'éducation de l'amour de soi

Pour beaucoup le titre de ce chapitre paraîtra équivoque. Tout imprégnés de morale traditionnelle, ils confondent l'amour ds soi avec l'égoïsme, l'instinct de possession et l'esprit de domination. Ils sont habitués à la rengaine de la morale chrétienne : "Occupez-vous des autres, faites quelque chose pour eux, ne restez pas enfermés en vous-mêmes, ne pensez pas tant à vous, pensez à tous ceux qui ont besoin de vous. Quand vous sortirez de votre égoïsme toutes vos difficultés disparaîtront".
Contrainte, sacrifice, renoncement n'ont jamais permis à l'enfant et à l'adolescent de se développer harmonieusement. Il est nécessaire d'avoir pu se donner à soi-même avant de se donner à autrui.
Paul Valéry a écrit : "Il faut donner de la valeur à celui qu'on est, tel qu'il est et quel qu'il soit".
Contrairement à beaucoup ce que de gens pensent, l'égoïste n'est pas quelqu'un qui s'aime. Au contraire il se déteste. Il ne peut pas se supporter tel qu'il est dans le contexte où il vit. Il ramène tout à lui, veut tout posséder et tout avoir. Mais il ne peut jouir d'aucune possession, n'ose rien se donner et ne peut rien conquérir. Il n'est jamais content de lui-même, se fuit perpétuellement à la recherche d'une image plus satisfaisante et qui ne le satisfait jamais.

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Parfois cette agressivité contre lui-même se dissimule sous le masque d'un orgueil démesuré qui donne le change et trompe son entourage (s'occuper de son moi ne veut pas dire tout rapporter à soi-même).
Il existe un égoïste sain, celui qui permet de se regarder de façon objective, sans s'infatuer, mais aussi sans se diminuer et sans s'inférioriser de façon excessive. L'égoïste sain est celui qui peut parvenir à une certaine estime de soi, et qui se considère avec une certaine bienveillance, voire une certaine indulgence. Il fait bon ménage avec lui-même.
Après vingt ans de métier je suis arrivé à la conclusion que les gens heureux sont ceux qui se plaisent à eux-mêmes et qui aiment leur propre compagnie. Le véritable bonheur passe par l'amour de soi. L'égoïste sain est un homme heureux qui respecte l'indépendance d'autrui.
Les hommes sont tels, qu'il est évident que l'amour de soi n'est pas aussi répandu qu'on le dit. Beaucoup se déplaisent à eux-mêmes, et perpétuellement mécontents, se défoulent sur leur entourage en l'accablant et en crtitiquant tout et tout le monde. Ils promènent leur hargne et leur jugement agressif à la recherche d'une nouvelle victime imbécile et méprisable.
Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui porte sur lui-même un jugement différent du jugement qu'il porte sur les autres. Celui qui critique son prochain de façon habituelle, se critique au fond de lui-même avec autant d'âpreté. Si on ne s'accepte pas on ne peut accepter autrui.
L'ammour de soi-même demande beaucoup de lucidité, d'objectivité et de courage. S'accepter c'est accepter de communiquer avec soi-même, d'apprécier ses qualités et ses défauts, ses posibilités et ses limites. C'est arriver à vivre, sans être perpétuellement relativé à l'autre, ou à un quelconque règlement plus ou moins bien intériorisé.
C'est accepter enfin d'être pleinement responsable de soi-même, de sa vie, de ses actes et de ses choix.

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L'éducation de l'amour de soi est diamétralement opposée à l'éducation chrétienne traditionnelle : elle est à base de confiance. Dans la collection Le Pape vous parle, il est un petit livre intiitulé Le Pape parle à la jeunesse. Dans une allocution à la Fédération mondiale féminine catholique, le 12 avril 1952, Pie XII parle de l'éthique individuelle et condamne l'éthique nouvelle.
"L'Éthique nouvelle, adaptée aux circonstances, disent ces auteutrs, est éminemment individuelle. Dans la détermination de conscience, l'homme singulier se rencontre immédiatement avec Dieu et se décide devant lui, sans l'intervention d'aucune loi, d'aucune autorité, d'aucune communauté, d'aucun culte ou confession, en rien et en aucune manière. Ici il y a seulement le Je de l'homme et le Je du Dieu personnel, non du Dieu de la loi, mais du Dieu Père avec qui l'homme doit s'unir dans l'amour filial. Vue ainsi, la décision de conscience est donc un risque personnel, selon la connaissance et l'évaluation propre, en toute sincérité devant Dieu. Ces deux choses, l'intention droite et la réponse sincère sont ce que Dieu considère. L'action ne lui importe pas, de sorte que la réponse peut être d'échanger la foi catholique contre d'autres principes, de divorcer, d'interrompre la gestation, de refuser l'obéissance à l'autorité compétente dans la famille, dans l'Église, dans l'État. Tout cela conviendrait parfaitement à la condition de majorité de l'homme, et dans l'ordre chrétien, à la relation de filiation qui, selon l'enseignement du Christ, nous fait prier "Notre Père".
Cette vue personnelle épargne à l'homme de devoir à chaque instant, mesurer si la décision à prendre correspond au paragraphe de la loi, ou au canon des normes et des règles. Elle le préserve de l'hypocrisie d'une fidélité pharisaïque aux lois, elle le préserve du scrupule pathologique aussi bien que de la légèreté ou du manque de confiance. Elle fait reposer sur le chrétien personnellement, l'entière responsabilité devant Dieu. Ainsi parlent ceux qui prônent la "nouvelle morale".
Cette éthique nouvelle est tellement en dehors de la foi et des principes catholiques, que même un enfant qui sait son catéchisme, s'en rendra compte et le sentira. Il n'est pas difficile de reconnaître comment le nouveau système moral dérive de l'existentialisme qui, ou fait abstraction de Dieu, ou simplement le nie, mais en tout cas remet l'homme à soi-même".

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Pour être un homme à part entière n'est-il pas nécessaire que le chrétien se sente responsable devant Dieu et qu'il assume un rique personnel ? Ce texte est dans la même ligne que celui de Paul IV sur le déclin de la morale. Or l'Église n'a pas l'exclusivité de la morale et le Christ est venu pour tous les hommes de bonne volonté. Je connais beaucoup de "saints athées" libres et responsables qui n'ont pas besoin d'autre loi que celle du respect d'eux-mêmes et du respect de l'autre. Je connais aussi beaucoup de chrétiens qui, préoccupés de sauver leur âme, parsèment leur vie de quelques actes charitables, tout en restant profondément indifférents à l'autre. La loi leur suffit.
Plus que jamais l'homme d'aujourd'hui sait qu'il doit apprendre à penser par lui-même, à réfléchir, à choisir et à créer. Rien dans cette attitude n'est incompatible avec l'amour du Christ. Nous vivons dans un monde en pleine transformation : l'automatisation, la mécanisation, l'industrialisation, l'urbanisation, l'extraordinaire développement des moyens d'information et de communication, ont fait éclater toutes les structures.
Les hommes ne vivent plus dans des groupes homogènes où ils pensaient tous suivant les mêmes normes, avec les mêmes convictions, et où ils savaient avec netteté et sécurité où étaient le bien et le mal, ce qu'il fallait croire et ne pas croire, ce que l'on pouvait accepter et ce que l'on devait rejeter.
Les barrières ont disparu, les enceintes et les fortifications de nos villes se sont évanouies. Nous sommes projetés dans le monde dans un réseau de communications et de relations multiples, confrontés avec des idées, des cultures et des croyances étrangères aux nôtres.
Lorsque nous vivions entre nous, nous partagions les mêmes habitudes et éprouvions les mêmes sentiments. Nous nous accordions sur les idées et les principes. À la stabilité, à la fixité et à la certitude d'autrefois, se substitue un dynamisme et une évolution permanente. Tout est remis perpétuellement en question. Nos jugements ne peuvent plus être catégoriques et définitifs. Ils doivent devenir plus relatifs, avec un certain coefficient de probabiblité qui menace notre confort. On ne peut plus se permettre de juger catégoriquement dans l'instant. On ne peut comprendre et interpréter que dans une perspective, dans une histoire, en fonction de ce qui précède et de ce qui suit.

page 187

Comment transformer un monde que nous n'acceptons pas ? Comment accepter la vie terrestre s'il faut la mépriser pour mériter la vie éternelle ? Il est bien plus difficile d'éduquer des enfants et des adolescents pour en faire des hommes libres et responsables, que de leur imposer une morale figée qui les habituera à suivre, en tout, les directives du Très Saint Père.
L'éducation de l'amour de soi commence dès la naissance. Elle impose aux parents deux impératifs :
- Inculquer à l'enfant l'amour de la vie en lui laissant la posibilité de parfaire son apprentissage du plaisir sexuel à travers l'assouvissement de ses pulsions. En effet, empêcher un enfant par des interdits rigoureux de manger des sucreries, de se salir, d'être brutal et de se masturber, contribue au développement exagéré chez lui de la notion de faute, et risque d'inhiber complètement sa maturation sexuelle et psychologique ultérieure.
- Permettre à l'enfant, à travers les frustrations inhérentes à toute éducation, d'accéder au sentiment de ses responsabilités. Il est faux de croire qu'il faille tout permettre aux enfants. L'interdiction et la limitation du plaisir sont nécessaires à l'investissement intellectuel et à la promotion socio-culturelle.
En matière d'éducation l'enfant ressent les interdictions comme une limitation à sa liberté, mais aussi comme un rempart contre ses instincts, à l'abri duquel il pourra mieux se définir et s'épanouir. Mais l'enfant n'accepte ses premières frustrations que s'il ressent profondément l'amour de sa mère. Celle-ci ne doit pas se contenter de le nourrir, mais doit le soigner, et éveiller en lui maintes sensations physiques agréables ou désagréables. Grâce aux soins qu'elle lui prodigue elle devient sa première séductrice.
Dès la fin de la phase orale, la mère acquiert une importance unique et devient, pour les deux sexes, l'objet du premier et du plus puissant des amours, prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures.

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Ce qui importe avant tout c'est le climat affectif dans lequel vit le nourrisson. Au huitième mois il commence à distinguer le visage de sa mère des autres visages, et l'angoisse apparaît chaque fois que la mère s'absente. Il interprète les attitudes maternelles comme autant de signaux affectifs.
Une attitude de refus ou de rejet entraîne fréquemment chez lui une apathie, des troubles du sommeil ou de la digestion (vomissements, anorexie). Une attitude hyper-protectrice et anxieuse peut induire un comportement d'agitation qui traduit une insastifaction permanente qui peut être entretenue par des exigences de plus en plus tyraniques.
Si l'humeur de la mère est variable, l'enfant répond par une instabiblité physique et psychique, qui traduit en fait un sentiment d'insécurité.
Dans le cas de conflit entre la mère et l'enfant, quand le nourrisson est sevré de soins et de caresses, apparaissent des troubles graves, comme la stagnation du poids, l'arrêt du développement intellectuel, et des troubles caractériels qui empêcheront le futur adulte de nouer des liens affectifs normaux.
Au cours de cette éducation dont l'amour est l'élement principal, le désir du nourrisson se transforme et acquiert une tonalité affective. À l'origine il est assouvissement d'une fonction physiologique. Secondairement il devient besoin de la présence affective de la mère.
La relation se développe alors dans un nouvelle dimension. Tandis que le besoin de lait disparaît aussitôt satisfait, celui de la présence maternelle n'est jamais assouvi. Cette mère qui tout à la fois couve l'enfant et le frustre par son absence est aimée et haïe. Elle lui procure ses plus grandes joies, mais aussi ses plus grandes souffrances.
Progressivement l'enfant aménage ses défenses, détourne l'attention exclusive qu'il vouait à sa mère vers d'autres sources d'intérêt : son propre corps et le monde extérieur.
Il découvre des activités auto-érotiques qui dissipent son angoisse : il caresse ses lèvres, le contour de sa bouche, claque la langue dans un mouvement qui rappelle la succion et introduit un doigt dans la cavité bucale. La succion du pouce symbolise l'union avec la mère absente. Le pouce est en quelque sorte le substitut du mamelon. Bientôt cette ctivité se projette à l'extérieur, le bébé se saisit d'un coin du drap, d'un cube, d'un hochet qu'il porte à sa bouche Désormais par le jeu et l'expérience inlassablement recommencée, par l'exploration bucale dont il connaît toutes les nuances, l'enfant différencie l'objet extérieur.

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Pendant la phase anale, l'attitude maternelle doit permettre au nourrisson de supporter les frustrations inhérentes à l'apprentissage de la propreté sphinctérienne. À de stade l'enfant éprouve un grand plaisir à retenir ou à repousser ses matières au gré de sa fantaisie. Conscient de l'anxiété de la mère à leur égard, le nourrisson les manipule comme un objet magique : extraites de son corps il les modèle à sa guise au cours de jeux dont le dégoût est absent.
Dans un deuxième temps il les échange contre l'affection de sa mère et l'assurance d'une relation satisfaisante. Dans cette perspective elles acquièrent valeur de cadeau.
À partir du moment où il accède à l'autonomie sphinctérienne, l'enfant devient capable d'affirmer son indépendance et de résister aux pressions.
Les mères rigides et perfectomanes sont dangereuses pour le nourrisson. Elles ne lui laissent pas le temps de se développer harmonieusement. Je me souviens d'un entretien avec la mère d'un garçon de vingt ans, atteint de schizophrénie. Je l'interrogeais sur la petite enfance de son fils.
- Je vous assure docteur, qu'il était parfait. Il ne m'a jamais donné aucun souci. Il a été propre à un an (Un enfant élévé normalement est propre vers l'âge de deux ans).
- Vous l'avez mis sur le pot à quel âge ?
- Je ne m'en souviens plus très bien, vers six mois, je crois (il faut attendre neuf à dix mois). Il a été propre avant ses deux petits cousins du mêrme âge. Il a toujours été très en avance. Il a fait sa première communion à neuf ans et a passé son bac mathélem à quinze ans avec mention "bien".
- Et à dix-huit ans il est tombé malade.
- Oui. C'est incompréhensible. En première, son préfet (le responsable de classe dans une école libre) me disait : votre fils est un exemple pour ses camarades, nous n'avons jamais aucun reproche à lui faire.

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J'ai soigné ce malade pendant cinq ans. Il serait trop long de relater en détail l'évolution de ce garçon maintenant guéri. Au début de sa maladie il restait des heures au water-closet pour s'essuyer de peur qu'il ne reste quelque chose. Très rapidement j'ai dû rompre avec la mère qui n'acceptait pas que son fils ne soit plus attaché à elle.
Cette grande chrétienne (elle communiait tous les matins), apparemment bonne et charitable était en fait orgueilleuse et intolérante. Elle avait porté son fils à la boutonnière comme la Légion d'honneur.

Dès le premier âge, l'amour, la connaissance et le respect des besoins de l'enfant sont nécessaires à son évolution psychologique nomale.
Plus tard au moment de la puberté et de l'adolescence, l'écoute, la tolérance et l'amour restent la base de l'éducation. Beaucoup de parents non éduqués pensent que les adolescents s'aiment trop (1). C'est une erreur. Loin de trop s'aimer, ils ont très souvent de puissants sentiments d'infériorité et de culpabilité que renforce le jugement moralisateur. Combien de fois ai-je entendu des parents dire de leur fils :
"Docteur, on ne peut rien faire de cet enfant. Il est insupportable, il ne travaille pas, il est distrait et insolent, il répond à tout le monde et il faut toujours lui répéter la même chose, en classe, à la maison, il ne cesse de faire le pitre pour se rendre intéressant. À l'occasion même, il chaparde et il raconte des mensonges.
Tout le mal vient de ce qu'il ne pense qu'à lui. S'il avait été enfant unique tout aurait été très bien, mais il ne supporte pas ses frères et sœurs, et il faut toujours qu'on s'occupe de lui. Il ne s'occupe jamais des autres.
Vous devriez lui conseiller de s'intéresser à quelque chose, de penser davantage aux services qu'il peut rendre à la maison et de s'occuper un peu moins de sa petite personne".
(1) (note du copiste) : s'aiment trop eux-mêmes.

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Quand on voit l'enfant on s'aperçoit que ce garçon qui fait le fanfaron, qui est insolent, qui est opposant, n'est tout cela que parce qu'il doute infiniment de lui-même, se déprécie constamment et ne peut s'accepter comme il est. Il se critique sans cesse, se méprise et ne peut alors que critiquer, refuser et mépriser.
Quand on demande à ces jeunes d'écrire sur une feuille de papier dans la colonne de gauche leurs défauts, et dans la colonne de droite leurs qualités, on est stupéfait de constater la facilité avec laquelle ils remplissent la colonne de gauche, celle des défauts. C'est à peine s'ils se trouvent une ou deux qualités, non sans avoir l'impresion d'être en faute, de mentir et de tromper celui qui les interroge.
C'est pour eux une véritable libération quand on leur explique qu'ils ne savent pas s'aimer, qu'ils n'osent pas suffisamment s'occuper d'eux, qu'ils ont le droit de prendre des satisfactions, le droit d'aimer l'existence, qu'ils peuvent peut-être faire un peu moins d'efforts, se laisser un peu aller, et qu'ainsi les choses n'iront pas plus mal.
Les fils aînés sont souvent les plus atteints : on leur demande trop et trop vite. Ceci pour deux raisons : le manque de savoir-faire des jeunes parents (pour le deuxième et les suivants ils deviennent beaucoup plus philosophes).
La naissance du second pousse en avant le premier-né et lui donne trop rapidement un statut de grand.

Un garçon de vingt et un ans vint me trouver seul. Il avait quitté sa famille depuis un an et vivait dans une communauté rurale. Il était déserteur depuis deux mois.
- Je n'ai pas répondu à la convocation que j'ai reçue en septembre. Mon père me l'a fait parvenir avec ces quelques mots : "Bon courage. L'armée fera de toi un homme responsable".
- Que fait votre père ?
- Il est administrateur au Ministère des Finances.
- Pourquoi avez-vous quitté votre famille ?
- Je ne supportais plus ni mes frères et sœurs ni mes parents. Mon père me répétait toujours que je donnais le mauvais exemple.
- Que faisiez-vous ?
- Rien. C'est bien là le problème. J'ai passé mon bac il y a trois ans. J'étais bon en maths. Le Supérieur a conseillé à mes parents de "me mettre" en Math-sup.
- Vous n'étiez pas d'accord ?

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- On ne m'a pas demandé mon avis. J'aurais voulu faire de la photographie et du cinéma. Mon père a exigé que je fasse d'abord des études supérieures. Je suis resté deux ans en Math-Sup. Après le premier trimestre de Math-Sup j'ai quitté la maison, le climat était devenu intolérable. Tous les soirs pendant le dîner, devant tout le monde, mon père m'accablait de reproches. "Ne suivez pas l'exemple de votre frère aîné. Il n'a aucune volonté. Il prépare le C.A.P. de clochard, etc...".
- Votre père était très exigent avec vous ?
- Oui. Mais ma mère l'était encore plus. Elle aurait voulu que je sois parfait. Je n'avait pas le droit d'avoir de mauvaises notes. Pour les autres elle était plus indulgente. À partir de la quatrième j'ai falsifié mes carnets de notes pour éviter les réprimandes.
Je n'ai jamais eu le droit de fumer à la maison ou d'aller dans une boîte de nuit pour ne pas donner le mauvais exemple. Les camarades que j'amenais à la maison n'étaient jamais assez bien. "Pense, me disait ma mère, que ces garçons pourraient devenir les maris de tes sœurs".
Quand j'allais au cinéma il fallait que j'emmène avec moi ma sœur et mon frère qui ont deux ans et quatre ans de moins que moi. Si je refusais on me traitait d'égoïste.
Mon père me rappelait souvent les difficultés matérielles qu'il avait à mon âge. Mon grand-père était facteur. Il est arrivé par promotion interne en travaillant beaucoup.
Depuis mon départ j'ai reçu plusieurs lettres de ma mère. Elle me supplie de revenir car elle a peur que mon exemple soit contagieux.
- Que voulez-vouis faire ?
- Revenir à la maison il n'en est pas question.
- Pour le service militaire ?
- J'ai peur. Quand j'ai reçu mon avis d'appel, je n'ai pas dormi pendant plusieurs jours.
- Pourquoi ?
- J'ai peur d'affronter un monde que je ne connais pas. Je ne sais plus où j'en suis. Je suis angoissé et je rumine toute la journée. Au fond je suis un pauvre type. Maintenant je suis obsédé par la peur d'aller en prison.
- Que faites-vous dans la communauté où vous vivez actuellement ?
- Je m'occupe du potager et de la cuisine. Je suis incapable de faire autre chose. J'ai essayé de lire. je n'arrive pas à me concentrer.

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Quelques jours après cet entretien je convoquais ce garçon à l'hôpital pour lui faire un bilan complet. Je l'avais trouvé déprimé et en mauvais état général. Les examens confirmèrent ma première impression. Les examens de sang révélèrent une anémie et un taux anormal de globules blancs. Le bilan psychologique confirma l'importance de la dépression avec une nette détérioration du potentiel intellectuel. Je l'envoyais avec son dossier à l'hôpital militaire de Val-de-Grâce où il fut réformé quelques semaines après.
À sa sortie de l'hôpital il n'est pas rentré chez lui. Il a pris un travail à mi-temps et a préparé l'école de photographie de Vaugirard. Il est resté déprimé plusieurs mois.
Ce garçon qui avait quitté une famille apparemment bien structurée aimante et bien pensante, était considéré par beaucoup comme une forte tête. Sa désertion n'arrangeait rien. Un prêtre à qui je parlais de son cas me dit :"Il faut apprendre à ces adolescents à plier l'échine".
En fait ce garçon avait fui son milieu pour essayer de survivre. Complètement dévalorisé et culpabilisé il se méprisait. Le père vint me voir.
- Docteur, me dit-il, je connais bien Philippe, il vous mène en bateau. Il n'a jamais supporté la présence de ses frères et sœurs. Il est égoïste, menteur et paresseux. Il voulait se faire réformer. Il a atteint son but. Il refuse de me rencontrer car il sait que je ne suis pas dupe de toute cette comédie.
- Pardonnez-moi de ne pas être d'accord avec vous. Vous connaissez mal votre fils. Il aime ses frères et sœurs et a beaucoup d'admiration et d'affection pour vous. Il est parti parce qu'il ne supportait pas de ne pas être à la hauteur de vos exigences. Quant à sa réforme elle est pleinement justifiée.
Je vois plusieurs fois pas an des parents qui viennent me consulter après le suivi de de leur enfant. Il est dangereux d'acculer un adolescent déprimé.
Actuellement Philippe retrouve son équilibre. Il reprend confiance en lui. Bientôt, je pense, il demandera à vous voir. Ce jour-là laissez-le parler, écoutez-le. Il a besoin de votre compréhension et de votre estime.

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- Je souhaite docteur, que vous ne fassiez pas fausse route.
- Faites confiance à Philippe, vous ne le regretterez pas.
L'attitude de ce père incrédule et méfiant, "plein de bonne volonté", fut contredite par la poignée de main chaleureuse qu'il me donna en partant.
Philippe est entré à l'écolde de Vaugirard au premier concours. Ses études le passionnent et il semble avoir trouvé sa voie. Il vient de faire avec ses camarades un film en super 8 intitulé "Le déserteur".
J'en attends impatiemment la première projection.

Notre réflexe moralisateur est encore plus dangereux vis-à-vis des filles affranchies, de ces blousons noirs et de tous ces jeunes qui paraissent avoir rejeté toute contrainte et qui donnent libre cours à leurs instincts. Ils semblent inaccessibles à toute règle morale. Il faut discerner leurs vrais mobiles, les vraies motivations de leur conduite délictueuse et moralement répréhensibles. Ils agissent en fait pour se donner une certaine contenance et une certaine image d'eux-mêmes.
Au fond ce sont des filles et des garçons qui se méprisent et tentent de compenser de multiples manières leur sentiment d'infériorité et d'impuissance. Par des satisfactions instinctives toujours décevantes, ils essaient de fuir l'angoisse et de se défouler de leur sentiment de culpabiblité.
La meilleure attitude est de les comprendre et de les accepter, de les rassurer sur leurs malheurs, de leur donner la possibilité de s'exprimer, et de les éveiller à la notion du respect de soi-même, en leur disant que malgré tout ils ont le droit et même le devoir de s'aimer.

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Les adolescents comme les romantiques rêvent d'absolu. Ils ont du mal à accepter la relativité de l'existence, de l'amour et de leur propre réalité. Beaucoup se bercent dans des rêves d'amour où l'autre, finalement, n'a que peu de consistance. Il n'est que la projection imaginaire de leur désir d'absolu, le rêve qui compense l'inacceptable faille de la réalité. Ils rêvent de communion parfaite et de bonheur absolu. C'est le mythe de Tristan et Iseult, une passion qui ne peut s'accomplir que dans la mort.
Seul l'amour des parents ou des éducateurs, leur compréhension, les échanges qu'ils auront avec eux, peuvent leur permettre de dépasser cet obstacle, l'échec de cette illusion, en prenant une conscience plus réelle de ce qu"ils sont et de ce que sont les autres.
C'est par l'acceptation de l'échec qu'il se personalisent et s'humanisent. C'est par identification aux adultes qu'ils acceptent et qu'ils reconnaissent, qu'ils évolueront vers l'autonomie et apprendront le sens du relatif. Malheureusement beaucoup d'adultes n'ont pas dépassé le stade de l'affectivité adolesecnte. Ils sont toujours tentés de fuir le relatif, dans la recherche illusoire d'une relation parfaite et absolu, où la communication totale se ferait dans l'indistinction de soi et de l'autre et supprimerait ce vide, ce creux, cette sensation de manque et d'insatisfaction que ressentent ceux qui ne s'aiment pas.
Dans son livre L'Amour et l'Occident, Denis de Rougemont montre bien ce qu'il faut à cet amour passion : l'obstacle, l'absence, ce quelque chose qui rend imposible l'union souhaitée. La douleur devient un plaisir, le plaisir est recherché dans la souffrance et trouve son aiguillon le plus intense dans l'approche de la mort, presque désirée comme le plaisir suprême.
Beaucoup d'adultes immatures continuent à rêver d'un amour imaginaire et idéalisé, et sont incapables d'accepter la réalité qui est à la fois acceptation du plaisir et acceptation de la frustration.
La personnalité ne peut se constituer que grâce à l'acceptation, et du palsir et au renoncement à ce plaisir. Une mère me disait :
"Je n'ai jamais caressé mon enfant. Je n'ai jamais voulu le pendre trop dans mes bras ni l'embrasser, car je n'ai pas voulu qu'il ait plus tard d'autres besoins que des besoins intellectuels. Les plaisirs sensibles ne peuvent conduire qu'à la déception et à la souffrance".
Cette mère ne permettait pas à son enfant de connaître la sécurité et la stabilité qui seules, peuvent permettre d'accepter les frustrations obligatoires.

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Beaucoup d'adolescents difficiles et beaucoup d'adultes déséquilibrés ont été des enfants insuffisamment aimés. Ils gardent toute leur vie un sentiment de mésestime et sont toujours à la recherche d'un amour introuvable. Ils ne s'aiment pas et sont persuadés que personne ne peut les aimer.
Comment l'adolescent peut-il accepter les frustrations et les renoncements nécessaires ?
Un des moments les plus importants de l'éducation de l'amour de soi est la période œdipienne. Le garçon doit renoncer à l'amour qu'il éprouve pour sa mère et accepter la rivalité du père. La fille doit renoncer à l'amour qu'elle éprouve pour son père et accepter la rivalité de la mère.
Pour l'enfant le renoncement n'est possible qu'à travers l'identification, c'est à dire l'acceptation des images parentales qui lui sont proposées.
À cette période l'éducation est particuilièrement difficile. Des parents exagérément faibles et indulgents favoriseront la formation d'un surmoi excessivement sévère, de type masochiste, l'enfant s'imposant de lui-même les interdits les plus cruels pouvant aller de la chasteté à l'ascèse la plus monastique.
Des parents durs et exigents empêcheront le surmoi de l'enfant de se développer. Il deviendra un adulte faible et désemparé, incapable d'assurer les choix existentiels.
Le rôle des bons parents, s'ils existent, est ingrat et difficile. Il consiste à ne pas faire trop pencher l'un des plateaux de la balance. Les éducateurs doivent être des catalyseurs et non des metteurs en scène. Nos réflexes moralisants ne peuvent qu'irriter l'adolescent à la recherchje de lui-même. Beaucoup de parents me font penser à des médecins de 120 kilos qui veulent faire maigrir leurs malades : "Faites ce que je vous dis...".

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Les jugements incessants, le manque de confiance empêchent l'adolescent de se sentir accepté et par là même de s'accepter. L'éducation doit lui permettre de s'adapter en résolvant les conflits entre ce qu'on appelle le "principe de plaisir" et le "principe de réalité".
L'instinct à l'état brut est mené par le "principe de plaisir". Les pulsions instinctives réclament la satisfaction immédiate du besoin qui procure la détente et le plaisir. Mais ce "principe de plaisir" se heurte très tôt au "principe de réalité", en ce sens que la satisfaction immédiate et totale des besoins est matériellement impossible. C'est au travers d'une série de frustrations successives que l'enfant et l'adolescent prennent conscience de la résistance du monde extérieur. Peu à peu ils apprendront le sens du relatif. Ils découvriront qu'il n'y a pas de frontière précise entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu, entre la réussite et l'échec.
Il y a un peu d'échec dans la réussite et un peu de réussite dans l'échec, comme il y a un peu de nuit dans le jour et un peu de jour dans la nuit. Il n'y a pas d'un côté le normal et de l'autre le pathologique, d'un côté le naturel et de l'autre le surnaturel, d'un côté le moi et de l'autre autrui, mais une relation dialectique et vivante qui les font s'interpénétrer sans se confondre.
À travers son expérience personnelle l'adolescent acceptera que le plaisir ne soit jamais total, que la satisfaction ne soit jamais absolue, et que la perfection n'existe pas. Il saura que pour accepter de vivre il faut accepter de mourir et que pour accepter le plaisir il faut accepter le renoncement.
Il appréhendera la dialectique apparemment paradoxale de l'existence, à savoir que l'on ne peut pas aimer l'autre sans s'aimer, qu'on ne peut prendre sans donner, ni posséder sans être obligé de se déposséder.
Ainsi cet "enfant-objet" dont les besoins s'exprimaient plus qu'il ne les exprimait, deviendra progressivement un "adulte-sujet" qui, en acceptant de subordonner le principe de plaisir au principe de réalité, parviendra à maîtrise le rapport qui le lie au monde, et à différer le temps de l'assouvissement.
Il construira sa propre conscience morale sans être perpétuellement "relativé" à l'autre ou à quelque loi systématiquement contraignante.

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Une jeune fille de dix-huit ans que je traitais pour une névrose d'angoisse me dit à l'un de nos derniers entretiens:
- Vous m'avez appris à regarder avec mes yeux et à voir vraiment le monde qui m'entoure. Vous m'avez appris aussi à voir avec les yeux des autres.
- Que voulez-vous dire ?
- Quand je suis venu vous voir j'avais peur de tout. Je me sentais toujours coupable et jugée par le regard des autres. Je me répétais ce que m'avait souvent dit la Supérieure de l'Institution où j'a été élevée. : "Ce qui ne coûte rien ne mène pas à grand-chose".
Tendue et insatisfaite je tentais sans cesse de me rapprocher de la perfection. Depuis que je suis en psychothérapie j'ai compris ce que mon éducation avait d'artificiel et d'anormal. Il est impossible de passer sa vie à essayer de ressembler à la Vierge Marie, à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et à tous les saints du Paradis.
Un jour ou l'autre on craque comme la Supérieuire admirable dont je vous parlais. (Après une dépression nerveuse elle a quitté les ordres).
Omnubilée par cet enseignement de l'absolu, je n'existais pas en dehors de mes bonnes actions et de mes actes charitables. Je voulais à tout prix entendre dire : "Regardez comme cette jeune fille est bien élevée, gentille et charitable". Je vivais à travers les jugements et les regards des autres. Je commence à m'accepter et à avoir confiance en ce que je pense, ce que je sens et ce que je crois. Je ne me demande plus ce qu'aurait fait tel ou telle autre à ma place.
Le plus étonnant c'est qu'avant ce changement je me croyais ouverte et charitable. En fait j'étais intolérante et agressive. J'avais la vérité, et au nom de cette vérité je condamnais tous ceux qui ne pensaient pas comme moi !
- Que voulez-vous dire par voir avec les yeux des autres ?

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- J'ai appris le sens du relatif. J'ai compris que nous sommes conditionnés par notre éducation, notre mode de vie, notre milieu culturel. Mes relations avec les autres ont complètement changé. Leur découverte me passionne. Je sais maintenant ce que veut dire "être décentré de soi-même".
J'aime discuter avec des gens qui ne pensent pas comme moi. J'essaie de me mettre à leur place et de comprendre leur point de vue. J'ai l'impression d'avoir été aveugle et sourde, enfermée dans un monde infernal où la communication n'existait pas. Le dialogue avec les autres a remplacé mon obsédant monologue intérieur.
Cette jeune fille a gardé ses convictions religieuses. Elle fait partie d'un groupe d'étudiants qui étudie les bases d'une nouvelle spiritualité et s'occupe de l'action catholique dans l'École de commerce où elle est entrée cette année.
L'éducation doit être basée sur le dialogue et la communication. Quel est le sens exact de ces termes que beaucoup emploient sans en connaître exactement le sens ?
"Communiquer" c'est d'abord écouter et comprendre la parole de l'autre, ce qu'il croit, ce qu'il pense. C'est aussi dire ce que nous sommes, ce que nous pensons, ce que nous croyons. Toute vraie communication repose sur le respect et l'amour de l'autre, sur le respect et l'amour de nous-mêmes. Elle permet d'abandonner l'attitude immature qui fait prendre son seul point de vue en considération. Elle est l'apprentissage de l'effort pour écouter et de l'effort pour se faire comprendre.
Elle implique réciprocité constante et mise en cause de soi-même. Elle est de ce fait une vivante exigence qui met en question notre propre authenticité. Elle exige le dépassement du signe et de l'intelligence du signe vers une signification, et vers une symbolique ouverte. L'amour de soi et l'amour de l'autre se rencontrent et permettent à chacun d'assurer son être propre, son temps propre et sa responsabilité.

Rappel : Les pages 200, 201 sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre.

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2 - L'Église assemblée du peuple

Depuis vingt ans que je suis en contact permanent avec des chrétiens catholiques ou protestants, prêtres, religieux, évêques et pasteurs, un fait m'a toujours frappé : malgré les apparences de stabilité, voire d'immobilisme, l'Église n'a jamais cessé d'être le lieu d'un bouillonnement intensif.
Tel le flux et le reflux, les idées naisent, s'étalent et se replient, semblent disparaître pour mieux renaître quelques années ou quelques siècles plus tard.
Depuis cinq ou six ans, des communautés de base et des groupes charismatiques se multiplient dans tout le pays avec des nuances diverses, et d'une façon qui semble irréversible. Des structures nouvelles se développent au moment même où l'on déplore la crise de la paroisse, la crise du recrutement sacerdotal, la crise de la foi et la sécularisation.
Il faut différencier les communautés de base qui sont nées en général, dans une atmosphjère de contestation de l'Église étabie et les groupes charismatiques qui sont fondés sur une redécouverte de la prière et acceptent le système ecclésial tel qu'il existe.
Leur caractéristique commune est qu'ils n'ont pas été imposés d'en haut par la hiérarchie. Ils viennent de la base, du peuple de Dieu qui se trouve en eux, car il peut s'y exprimer, y prier et y vivre dans un cadre de liberté qui est une véritable libération par rapport à tout ce qui apparaît figé et immobile.
Ils expriment un nouveau type de vie communautaire et de structure, qui se joue des cadres géographiques, des milieux sociaux, des races et même des cultures. Ces chrétiens ont conscience d'être l'Église, dès qu'ils se trouvent rassemblés à quelque-uns au nom de Jésus-Christ et qu'ils en témoignent dans leur façon de vivre.

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Nées spontanément ces communautés n'ont pas d'état-major. Elles accueillent sur un plan d'égalité, prêtres, évêques, laïcs, religieux, protestants et non-croyants, ces derniers expérimentent pour la première fois qui est Jésus-Christ.
Au sein des communautés comme des groupes, la structure non hiérarchique se met naturellement en place. Elle est fondée sur l'expérience de la vie, de prières et sur les dons propres à chacun. Pour saisir l'ampleur de ce phénomène il faut avoir participé une réunion comme celle de Rennes en 1972 pour les communautés de base françaises ou à la convention qui s'est réunie en juin 1973 aux États-Unis : elle groupait 23 000 charismatiques catholiques.
Les communautés de base sont en France au nombre de quatre cents. Les participants sont au nombre de dix à trente, se connaissent tous par leur prénom et il règne entre eux une chaleur humaine exceptionnelle qui permet le partage et la mise en commun.
Quelques communautés se sont constituées en rupture radicale avec l'Église ou se sont complètement marginalisées. La plupart vivant une situation de "solidarité conflictuelle" ou d'indifférence avec la paroisse traditionnelle. Elle sont le plus souvent urbaines et sont composées d'anciens militants d'action catholique, de foyers d'étudiants et comptent soit un prêtre sympathisant, soit des religieux qui vivent dans le même quartier ou dans le même grand ensemble.
La plupart du temps les membres de ces communautés ont des engagements politiques, syndicaux, municipaux ou sociaux. Ils représentent une force vive dans le pays. Ils se réunissent plusieurs fois par mois dans un local appartenant à un foyer ou à la communauté. Ils discutent et mangent ensemble et leurs réunions se déroulent dans une atmosphère de joie. Souvent une eucharistique domestique s'intègre au repas. Il arrive exceptionnellement que l'aucharistie ait lieu sans prêtre.

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Tout en estimant périmée la distinction prêtre-laïc, les membres de ces communautés de base estiment que le prêtre est "le ministre de l'unité avec l'Église universelle, dans la mesure où il a la confiance de l'évêque, en même temps que celle de la communauté". Ils n'abolissent pas la spécificité du ministère sacerdotal, mais "point n'est besoin pour cela d'être célibataire, de sexe masculin et permanent". Ils pensent que les prêtres doivent être issus de la communauté et acceptés par la hiérarchie.
Ces communautés vivent en autogestion matérielle et spirituelle, mais elles ne nient pas la nécessité de structures d'église plus générales. Elles estiment que celles qui sont actuellement en place tournent à vide, ne sont plus capables de se renouveler, ou de susciter les nouveaux ministères dont le peuple de Dieu resssent profondément le besoin.
Cette réaction est le témoignage d'une modification de la pensée collective qui atteint la société dans son ensemble: l'effondrement de la société patriarcale et la non-acceptation de l'autoité imposée. Le peuple veut pouvoir choisir ses responsables, ses maîtres à penser et à vivre.
Que la hiérarchie l'accepte ou non c'est un fait général. Il ne suffit plus d'être investi des attributs de l'autorité, du pouvoir ou même du savoir pour s'imposer. Cette évolution est perceptible au niveau de la cellule familiale, comme au niveau de l'université, de l'Église et du monde du travail. Il n'y aura plus une Église enseignante et une Église enseignée, mais une seule Église dynamique et vivante dans laquelle la participation des laïcs sera de plus en plus importante.
Par bien des aspects c'est une aventure aussi prenante que celle que vécurent la première communauté de Jérusalem et les premiers disciples de François d'Assise. L'Église actuelle doit accepter de "mourir à elle-même", en perdant sa structure névrotique et son surmoi écrasant, si elle veut retrouver le contact avec le monde d'aujourd'hui.

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L'autorité romaine se voit confrontée au problème du suffrage universel et de l'autogestion. Il y a quelques jours un théologien m'expliquait que le déséquilibre actuel de l'Église venait en fait du Moyen-Âge. Le développement très important du culte des morts avait nécessité l'ordination d'un grand nombre de prêtres "altaristes" (c'est à dire voués à l'autel) dont la seule fonction était de dire la messe. Le clergé prit ainsi une place trop importante au sein de l'Église, et progressivement, les prêtres coiffèrent toutes les activités sociales et humaines.
Il serait souhaitable maintenant que le nombre de prêtres diminue et que les laïcs aient des responsabilités plus grandes dans la communauté chrétienne (en tant que diacres par exemple). Grâce à cette évolution spontanée du peuple de Dieu, l'Église va peut-être retrouver son équilibre.
Contrairement aux communautés de base, les groupes charismatiques ne prétendent pas avoir une fonction critique. Ils vivent une expérience de Pentecôte renouvelée, et apparaissent de plus en plus comme une Église sans frontières.
Le pentecôtisme catholique est né aux États-Unis dans les années 1966 aux universités Duquesne de Pittsburgh et Notre-Dame dans l'Indiana. Dans ces groupes les chrétiens revivent d'une façon bouleversante ce qui est écrit dans les Actes des Apôtres, en particulier dans les épîtres de Paul.
L'esprit saint reçu par les sacrements de baptême et de confirmation, est en quelque sorte réactivé par la prière et l'imposition des mains, si bien que l'on assiste à une véritable "effusion de l'esprit" qui se manifeste par la prière, en langues inconnues pour ceux qui les parlent, les dons de prophéties, de guérison, etc...
Ces réunions sont consacrée à la prière et à la louange de Dieu. La prière est redécouverte comme une joie qui abolit le temps. Elle se fait soit spontanément soit en s'aidant de la Bible. Elle se déroule en plusieurs temps : prière, enseignent, eucharistie, préparation de ceux qui veulent recevoir l'esprit.
Ces groupes accueillent tout le monde et doivent se multiplier rapidement pour conserver une taille humaine. Les faits de guérison ne sont pas rares. La confession publique de ses fautes, en remerciant Dieu de son pardon apparaît sans problème.
Le responsable du groupe (une jeune fille, un père de famille), veille à ce que tout se déroule sans excès. Il y a évidemment des abus, et des risque d'hystérie collective.

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Ce mouvement s'est répandu comme un raz de marée. Aux États-Unis on compte plus de 1200 groupes, et en France, en moins d'un an, cinquante ont vu le jour un peu partout. À la convention de "Notre-Dame" trente pays étaient représentés, dont la France avec vingt-deux membres.
Il y a des groupes charismatiques dans les quatorze trappes des États-Unis Le mouvement a un conseiller épiscopal et une dizaine d'évêques y sont déjà entrés. 750 prêtres ont célébré à la messe de clôture de la convention où le cardinal Suenens, conquis et enthousiasmé à prononcé l'homélie pendant laquelle Paul VI a été acclamé chaque fois que son nom était cité.
Les communautés de base et les groupes charismatiques sont deux témoignages de la vitalité du peuple de Dieu. J'ai été frappé par l'attitude de plusieurs membres de la hiérarchie : les communautés de base leur sont suspectes, parce qu'elles critiquent les structures traditionnelles et réclament le droit de participer à la nomination des prêtres. Elles sont de véritables groupes de réflexion et de recherche sur de nouvelles formes de vie, de nouvelles modalités d'insertion du prêtre, et les nouvelles conditions du ministère ordonné. Il n'est pas impossible de concilier ces deux attitudes apparemment opposées. Le temps viendra où les communautés pourront présenter un de leurs membres pour le sacerdoce, mais ce sera toujours l'évêque qui discernera et appellera au nom de l'Église.
Vis à vis des groupes charismatiques il y a beaucoup moins de réticence. L'Église traditionnelle n'est pas en cause. Elle semble assez favorable à ce mouvement fondé sur la prière, sur la présence vécue de l'esprit saint, et qui fait appel uniquement à l'affectivité et l'émotivité et non à la raison critique et à la réflexion.
Je rappellerai la réponse de cet étudiant en sociologie qui, revenant des États-Unis, avait participé à ce genre d'assemblée : "Je suis resté plutôt spectateur. Je n'arrive pas à adhérer à ce genre de religion viscérale et d'hystérie collective".

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Sa critique peut paraître un peu sévère. Il semble cependant que trop de gens risquent d'être attirés par l'aspect miraculeux. Ces langues dont on parle "seraient des dialectes presque inconnus venant de territoires où n'a jamais pénétré le christianisme". Ne s'agirait-il pas d'un jargon très élémentaire fait d'onomatopées ?". Je souhaiterais que les participants se mettent à parler brusquement le russe ou le chinois. Tous les intellectuels chrétiens avec lesquels j'en ai parlé gardent une prudente réserve.
L'aspect "miracle et guérison" est beaucoup plus banal, surtout en Amérique où les masses s'enflamment très rapidement pour des méthodes de guérison spectaculaire et collective
La dernière en date, "l'analyse transactionnelle", prêchée par Thomas Harris, psychiatre de Sacramento, me semble avoir beaucoup de ressemblance avec notre ancienne méthode Coué. Cette forme de traitement rapide se répand avec un tel succès, qu'un pasteur dirigeant un institut d'entraînement à l'analyse transactionnelle a déclaré: "Thomas Harris a fait pour la psychothérapie ce que Henry Ford a fait pour l'automobile !".
Personnellement je ne me sens pas capable de donner un avis médical sur les miracles dont les groupes charismatiques seraient les témoins. Je me contenterai de transcrire intégralement un témoignage enregistré au magnétophone au cours d'une réunion charismatique (Texte reproduit en annexe en fin de volume, page 243).

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Le côté positif du mouvement charismatique qui accepte le système ecclésial tel qu'il existe, est indiscutablement la redécouverte de la prière collective et son aspect œcuménique.
L'association française pour l'étude de la Bible a consacré son dernier congrès à Lille, aux miracles de guérison rapportés par les Évangiles. 160 personnes dont quelques membres des confessions anglicanes et protestantes ont participé à ces travaux.
Cette association estime que les récits évangéliques de miracles ne peuvent être lus naïvement si on prend au sérieux les problèmes que les spécialistes contemporains soulèvent à leur propos. Prenant pour point de départ des récits particuliers, chacun des conférenciers a exposé une méthode applicable à ces textes.
J'attends avec impatience la publication de ces travaux, et je souhaite que cette association s'intéresse au miracle, dont les groupes charismatiques sont les témoins.
Quoi qu'il en soit, ces nouveaux visages de l'Église, inimaginables il y a dix ans, sont des signes importants dont il faut tenir compte. Comme disait un évêque : "S'ils sont de Dieu ils porteront leurs fruits. Dès maintenant ils donnent à l'Église et aux chrétiens, beaucoup de raisons d'espérer, et ils contribuent à remettre en cause des routines et des structures qui semblent délaissées par la vie".

Rappel : La page 209 ne comporte qu'un titre

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3 - Adam et Abraham

Se référant à la Bible le sociologue américain Frederick Herzberg, l'un des pionniers du "Job enrichment" (l'enrichissement des tâches), voit la nature de l'homme sous un double visage. Il y a l'animal qui cherche la sécurité et veut éviter toutes les peines et tous les tracas. Ce côté de l'animal est représenté par Adam, symbole de l'homme aliéné qui cherche à éviter toute souffrance. Mais de l'autre côté on trouve un être intelligent et sensible qui désire se développer, se surpasser et s'épanouir. Cet homme sensible Herzberg le rattache à Abraham, l'élu de Dieu qui prouve sa capacité à devenir ce qu'il est, à s'épanouir. Ce n'est plus l'homme déterminé par les pulsions qui le dépassent, mais l'homme maître de son destin. N'est-ce pas le rôle de l'Église de faire évoluer l'homme du stade Adam au stade Abraham ?
À ce propos je me souviens d'une discussion avec un bénédiction venu me consulter pour des crise d'asthme. Au cours de nos entretiens nous avons discuté sur sa demande de la formation du moi et du surmoi. J'exprimais l'idée que l'éducation chrétienne classique empêchait l'homme de développer un surmoi souple, autonome et capable de s'adapter.
- Docteur, votre conception est dangereuse, m'a-t-il dit. Elle permet tous les abus, tous les laxismes. L'homme a besoin d'une autorité, d'une loi, d'un père. La référence au père est indispensable, c'est à dire à une loi divine. Le Christ s'est réalisé humainement mais a toujours fait la volonté de son père. Tout chrétien doit être angoissé : il doit perpétuellement se demander : Que veut-il de moi ?
- Quelle situation ! Je trouve là les idées de Paul VI. L'homme est traité comme un être qui cherche la sécurité et que l'Église infantilise, en le soumettant perpétuellement à une loi extérieure à lui-même. On ne peut lui faire confiance.
- On peut lui faire confiance dans la mesure où il obéit à la loi.

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- Lui faire confiance tout simplement. Il faut permettre au surmoi de se construire en intériorisant profondément tout ce que lui a apporté l'éducation. Pendant la crise d'adolescence le jeune remet tout en question. Il se construit du dedans après avoir été construit du dehors, par la famille, l'école, l'Église. Il a besoin de tout redigérer, de tout réassimiler. Une éducation basée sur l'obéissance et l'écrasement ne permet pas cette crise et par là même ne permet pas au surmoi de se développer.
- Vous avez peut-être raison. Quand je pense à mon noviciat.... quel écrasement ! Je me souviens d'un novice qui se rebellait sans arrêt. Il avait, je crois une foi profonde et une vocation réelle, mais il n'a pas été capable de se plier à la règle imposée. On lui a conseillé de partir.
- Une foi vivante demande une adhésion libre, profonde, créative, basée sur une exigence intérieure. Imposée et statique, elle ne permet pas la croissance de l'être.
- J'aime beaucoup l'expression "se construire du dedans". Nous sommes en effet construits du dehors et c'est pourquoi nous cherchons perpétuellement à nous rassurer.... En fait je viens vous voir parce que je suis perpétuellement angoissé. Je pense que mon asthme est dû en grande partie à cette angoisse.
- Il a commencé quand ?
- Il y a deux ans.
- Que s'est-il passé il y a deux ou trois ans ?
- Je ne vois pas d'événement important.... Nous avons changé de prieur il y a trois ans. ce changement a été motivé par des difficultés matérielles. Nous avions un trou de plusieurs millions d'anciens francs dans la caisse. Sous l'impulsion du nouveau prieur, la communauté a décidé d'ouvrir, hors clôture, une centre d'accueil pour les jeunes. J'ai été chargé d'organiser ce centre.

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- Avez-vous eu du mal à assumer cette responsabilité ?
- Oui. J'ai toujours eu l'impression que je n'y arriverais pas.
- Pourquoi ? Vous manquez peur-être de formation.
- Totalement. On m'a donné cette charge pour la seule raison que la communauté m'a reconnu apte à l'assumer.
- Sur quels critères ?
- Je suis paraît-il un homme qui donne l'impression d'être calme et organisé. En fait je ne suis ni l'un ni l'autre. Je suis replié et méticuleux jusqu'à l'obsession. J'ai besoin d'un univers bien clos, bien ordonné. Brusquement je me suis trouvé face à un monde ouvert, dans lequel l'ordre est bouleversé sans arrêt . Un centre d'accueil de jeunes, c'est difficile à organiser.
- Pensez-vous que votre asthme soit dû à cette tension psychologique ?
- C'est possible. Il a commencé progressivement. je me suis senti angoissé. Je me réveillait la nuit à une gêne respiratoire. Le médecin de la communauté m'a donné quelques calmants. L'hiver dernier j'ai fait une grippe. C'est à la fin de cette grippe que j'ai fait ma première crise d'asthme. Depuis j'en fais plusieurs par semaine.
- On vous a laissé votre responsabilité ?
- Oui mais on m'a donné un adjoint.
- Souhaitez-vous être libéré complètement de la direction de ce centre d'accueil ?
- Oui et non... Je crois qu'il faut que j'évite de me réfugier dans la maladie.
- Votre prieur accepterait-il que vous suiviez une psychothérapie ?
- Je ne lui en ai pas parlé. Il a accepté que je vienne vous voir. Je pense qu'il acceptera le traitement que vous me prescrirez.

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- Je crois qu'il faut vous faire passer du stade Adam au stade Abraham.
- Que voulez-vous dire ?
- Vous este un homme construit du dehors en référence à des normes et à des lois, non ou mal intériorisées.
Votre surmoi est fragile, ce qui explique votre refoulement et votre méticulosité obsessionnelle. Face à "l'enrichissement des tâches" qui vous est proposé, votre surmoi ne tient pas le coup.
Il vous faut affronter un travail, une responsabilité, une ambiance que vous ne connaissez pas. Vous avez du mal à vous adapter, ce qui explique votre angoisse et vos difficultés à assumer cette nouvelle tâche.
L'asthme est vraisemblablement dû à l'introversion de cette angoisse.
Adam est un être faible qui cherche à éviter toute angoisse et toute responsabilité. Abraham est au contraire un être qui désire se réaliser, s'épanouir, on pourrait dire, se structurer, pour devenir autonome et maître de lui-même.
Avec l'accord de son prieur ce religieux est actuellement en relaxation et en psychothérapie. Il continue à assumer sa responsabilité. Une chimiothérapie bien adaptée a fait disparaître ses crises d'asthme, ce qui lui permet d'évoluer sans être tenté de régresser ou de se réfugier dans sa maladie. Il est remarquable de noter qu'il n'a jamais remis sa vocation en question.
Ce n'est pas toujours le cas. Beaucoup de prêtres que j'ai soignés remettent en cause leur vocation. Ils ont l'impression d'avoir "été pris". Un assistant général d'un ordre séculier me disait qu'il luttait pour que le noviciat refuse les adolescents de dix-sept ou dix-huit ans. Il avait l'impression qu'on utilisait leur enthousiasme, et qu'ils passaient directement d'une école religieuse et d'une famille chrétienne traditionnelle à un noviciat religieux ou à un grand séminaire,.... sans avoir eu "le temps de se faire".
Il me disait : "Pour devenir prêtre ou religieux, il faut des hommes qui "tiennent debout du dedans".

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L'Église comme la société actuelle se trouve confrontée au problème de l'enrichissement des tâches, c'est à dire de la formation permanente et de la promotion psychologique, culturelle et professionnelle de ses prêtres. Un prêtre d'une trentaine d'années me disait :
- Je me sens incapable à continuer à faire le même travail pendant toute ma vie. J'ai l'impression d'être un distributeur de sacrements. Dans la grande paroisse où je suis vicaire depuis deux ans, je passe mon temps à baptiser, à confesser et à marier.
- Vous n'avez donc aucun rôle auprès des jeunes ?
- Les mouvements de jeunes se font de plus en plus rares. Dans la paroisse, le scoutisme a disparu par manque de chefs.
- Mais beaucoup de gens viennent vous voir. Votre écoute peut leur être utile ?
- Je ne crois pas que l'écoute suffise ! Je n'ai aucune formation psychologique. J'évite de donner des conseils. J'ai toujours envie de répondre : "Réfléchissez, faites un choix, prenez vos décisions vous-même".
- Ce n'est pas si mal.
- Je me sens incapable d'être une image paternelle, rassurante ou le directeur de conscience traditionnel.
- Pourquoi ?
- Je ne pense pas que ce doit le rôle du prêtre. J'avais un directeur de conscience qui me disait toujours "Réfléchis à ton problème, tu reviendras m'en parler quand tu auras pris une décision".

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- Cette réponse vous semble-t-elle valable ?
- Oui, mais je sais maintenant que les fidèles me demandent surtout de les rassurer. Je ne peux pas supporter de confesser, surtout les veilles de fêtes. Le gros de la troupe arrive au dernier moment et il faut écouter à la chaîne des litanies de péchés.
- Le sacrement de pénitence a quand même un rôle libérateur.
- Sur le moment oui. Mais les veilles de fêtes, je revois régulièrement les mêmes personne jeunes ou vieilles qui viennent me répéter la même chose.
- Ils tournent en rond.
- Moi aussi. Je n'ai pas l'impression de leur apporter une aide efficace. Je souhaiterais être un catalyseur permettant aux chrétiens de réfléchir sur leur foi, leur attitude familiale, leur action dans la société.
Je souhaiterais avoir un rôle de formation de jeunes. Je fais le catéchisme... Là encore il y a beaucoup à dire. Nous n'avons en fait aucune autre formation que celle-ci : répétition = connaissance et connaissance = foi.
Dans une conférence prononcée au dernier congrès du Bureau international catholique de l'enfance, le Père Girardi a soutenu que l'enseignement catholique intègre l'enfant à la société existante au lieu de le libérer et de lui permettre d'assumer plus tard une société nouvelle.
Tant que les chrétiens resteront des hommes aliénés, la structure cléricale survivra dans sa forme actuelle. Malheureusement pour elle, la jeune génération désire s'épanouir, devenir responsable et maître de son destin.
Elle n'accepte plus d'être Adam, elle veut devenir Abraham. Entre ces deux hommes il y a toute la dynamique de la maturation qui conduit à la liberté d'être et de juger, et fait refuser une morale légaliste qui repose sur le doute et la méfiance.

Rappel : Les pages 216 et 217 sont des pages blanches ou ne comportant qu'un titre

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4 - Il faut décoloniser l'enfant

L'Église a consacré depuis des siècles une grande partie de son énergie et de son temps à l'éducation. Il est paradoxal de constater qu'actuellement, alors que dans la société la crise de l'éducation pousse de plus en plus d'adultes à s'interoger sur le statut de l'enfance, et à expérimenter de nouvelles formes d'éducation, beaucoup de prêtres et de sœurs se détournent de ce secteur, pour découvrir le monde du travail, et se lancer, comme ils le disent en "pleine pâte humaine".
Pour ceux qui restent au service de l'enfance, bon nombre justifient leur engagement moins par amour de la jeunesse que par le souci d'atteindre les parents à travers les enfants. Étre catéchiste aujourd'hui est assurément une tâche des plus difficiles. Cette difficulté est dûe à la crise de l'éducation et au problème posé par le contenu même de la foi. Est--il réellement nécessaire de calquer la catéchèse sur le système scolaire et d'apporter à l'enfant l'essentiel de la foi avant treize ans ? Dans la revue Catéchistes, Jean Babin écrit :
"On a voulu tout changer, les méthodes, le langage, mais ce qu'il faut changer au fond, c'est la structure. En effet, nous avons investi nos forces à faire de la catéchèse aux jeunes de seize à dix-huit ans, en suivant les âges scolaires. Or nous savons que psychologiquement, les périodes où la catéchèse est la plus efficace, vont jusqu'à six ans pour reprendre de dix-huit à trente ans".
D'autre part est-il posible de transmettre, de faire passer une expérience aussi personnelle que la foi ? Comment un milieu traditionnel chrétien qui vit sa religion comme un règlement, peut-il avoir un rôle éducatif ? Comme me le disait un frère des écoles chrétiennes : "Le "culte de la règle" n'a jamais fait progresser personne".

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Beaucoup d'enfants ont un besoin de recevoir des réponses explicites à leurs questions sur le sens de la vie et de la mort. Le mensuel Okapi, publié par Bayard presse et destiné aux enfants de huit à onze ans, a demandé récemment à ses lecteurs ce qui les intéresse, et quelles questions ils se posent sur la vie et sur Dieu. Plus de deux mille enfants ont répondu. Voici les questions qu'ils ont posées le plus souvent.
- Pourquoi j'existe ?
- Pourquoi faut-il mourir un jour ?
- Réssusciterons-nous un jour ?
- Comment l'homme a-t-il pu exister ?
- Comment la vie a-t-elle commencé sur terre ?
- Qu'est-ce qui se passe avant la naissance ?
- Pourquoi les gens ont-ils peur de la mort, même les chrétiens ?
- Par qui est né Dieu ?
- Est-ce que Dieu nous commande ?
- Pourquoi Dieu et Jésus sont-ils invisibles ?
- Comment est Jésus ?
- Quelle est la différence entre les protestants, les catholiques et les orthodoxes ?
- Quelle est la différence entre un chrétien et un catholique ?
- Pourquoi y a-t-il des saints ?
- Qu'est-ce qu'un musulman ?
- Qu'est-ce que le Coran ?
Voici un matériel utilisable. Mais l'enfant est exigeant. Il ne se contente pas de réponses superficielles, stéréotypées. Je pense à la question : Pourquoi les gens ont-ils peur de la mort, même les chrétiens ?
L'enfant a un désir profond d'être pris au sérieux et respecté pour ce qu'il est, et non pas en fonction de la conformité à une image qu'on a de lui.
Il faut que l'éducation cesse d'être comme le dit Georges Bernard Shaw "la défense organisée des adultes contre les enfants".

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L'enfant est un "insurgé" écrit Simone de Beauvoir. Cela semble de plus en plus vrai. Nombreux sont les enfants qui, individuellement et silencieusement se rebellent contre leur famille et les valeurs qu'elle incarne. Non seulement nos valeurs explicites "Travail et famille", mais aussi nos motivationes plus ou moins cachées : avoir, pouvoir, prestige. Non seulement ils nous mettent en face de notre hypocrisie, mais ils tournent en dérision notre goût du confort et de la respectabilité et s'orientent vers des valeurs qui nous paraissent insensées.
En fait ces valeurs traduisent le désir qu'ont les enfants et les adlolescents de retrouver une véritable communication, une vie communautaire, des activités manuelles et artisanales qui les sauveraient à cette course effrenée vers la consommation, de cette compétition et de cette éducation agressive dont l'angoisse et l'isolement sont les principales conséquences.
Voici un entretien que j'ai eu avec un jésuite très distingué et très écouté par de nombreuses personnalités de la bourgeoisie française.
- Docteur, vous êtes-vous intéressé à l'éducation qui a été faite par les Jésuites ?
- Comme artisan de la névrose chrétienne, oui. Vous avez eu un sens particulier de l'élite. Je consédère que vous avez été parmi les pires colonialistes de l'enfance et de l'adolescence.
- Colonialistes ? Ce terme me paraît exagéré.

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- Vous croyez ? Vous avez eu deux buts essentiels : recruter des jésuites et préparer l'élite qui tiendra des postes de commande, en éliminant impitoyablement les enfants à problèmes. Vous n'avez jamais préparé les adolescents à modifier les structures dans la société et à vivre dans un monde où l'homme ne serait pas asservi. Je connais bien le problème pour l'avoir vu de près en médecine.
Les jésuites qui dirigeaient la conférence Laënnec avaient pour seul but de sélectionnes les futurs médecins des hôpitaux, les futurs professeurs et les futurs jésuites. Je serais curieux de savoir combien sont restés militants chrétiens et quelle est leur réussite familiale et humaine. Le seul de ma génération est en pleine crise et je souhaite que sa psychanalyse le tirera d'affaire. C'est un garçon d'une intelligence remarquable. Malheureusement il a dû prendre conscience tardivement qu'il avait été colonisé, utilisé et qu'il était psychologiquement sous-développé. Peut-être a-t-il l'impression lui aussi d'avoir "été pris", et qu'on a utilisé son enthousiasme juvénile.
- Il me semble que votre opinion est basée seulement sur quelques cas.
- Malheureusement ce n'est pas quelques cas. Je connais encore certains collèges de jésuites qui pratiquent toujours la même politique. Les résultats au baccalauréat sont impressionnants, mais chaque année dans les classes inférieures quelle hécatombe ! Heureusement que des lycées supportent des adolescents qui n'ont que des résultats moyens. Par votre système éducatif vous perpétuez le statut quo, c'est à dire l'identification de ce que vous appelez l'élite, aux résultats scolaires obtenus depuis la sixième.
C'est évidemment un mode de sélection comme un autre. Mais je ne vois pas très bien votre rôle éducatif dans le sens chrétien du terme. Parmi tous mes camarades médecins élevés par vous, je n'en connais aucun qui soit resté catholique pratiquant...


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- Moi j'en connais.
- heureusement qu'il y en a quelques-uns !
- Pourquoi accusez-vous les jésuites d'avoir favorisé la "névrose chrétienne" ?
- À cause de votre conception de l'élite et de votre mode de sélection. Je me souviens d'un garçon brillant, maintenant professeur de faculté, qui m'a dit il y a de cela vingt-cinq ans : "les jésuites sont vraiment marrants. Ils poussent un gars comme moi qui est le type même du parpaillot".
La maturation et l'épanouissement de l'homme n'ont jamais été vos objectifs. Il ne suffit pas d'avoir un gros titre pour avoir un surmoi et vous avez contribué à mettre en place nombre "d'élites scolaires" que vous continuez à conseiller.
- Docteur, je vois que vous n'aimez pas les jésuites.
- Détrompez-vous, je les crois tout à fait remarquables.... à condition qu'ils ne s'occupent pas d'éducation. Au onzième congrès des anciens élèves des Pères jésuites, à Vannes du 27 au 30 août 1975, certains de sont plaints de "contraintes excessives de la formation reçue jadis dans les collèges et du danger d'un comportement mécanique dans la foi et dans la vie chrétienne".
Il a même été dit que les collèges n'avaient pas suffisamment ouvert les jeunes aux problèmes sociaux et politiques, et à la vie de l'Église si riche de changements. La tendance paternaliste et conservatrice du Président de la Fédération française des anciens élèves n'est pas passée inaperçue.
"La foi n'est pas une recherche indéfinie, a-t-il dit dans son discours d'ouverture. Elle a un contenu bien précis. Nous veillons à ce que nos enfants ne soient pas contaminés par les erreurs qui s'infiltrent dans la recherche catéchuménale... Sous prétexte du respect de la liberté il y a en fait dans le retard proposé pour l'administration du baptême, un renouvellement de la tendance orgueilleuse de l'homme, et un refus de reconnaissance du péché originel. Dans la logique de ce raisonnement, il y a la négation de la rédemption et de la divinité de Jésus-Christ".

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Mon interlocuteur reste silencieux quelques minutes. Il semble plongé dans un rêve intérieur puis :
- Que voulez-vous dire par décoloniser l'enfant ?
- Avoir pour but éducatif l'épanouissement des enfants et un développement psychologique et intellectuel homogène. Une des caractéristiques de la névrose chrétienne est une scission entre un quotient intellectuel bon, voire élevé, et un quotient psychologique infantile. Beaucoup de chrétiens se contentent d'un certain nombre de gestes rassurants : aller à la messe, se confesser deux ou trois fois par an, payer le denier du culte, faire la charité en donnant de l'argent pour les enfants handicapés ou les petits noirs victimes de la sécheresse.
- Ces gestes ont quand même une certaine valeur.
- Évidemment oui, mais ils ne suffisent pas. À la limite ce sont des rites déculpabilisants. Si toutes les élites formées par les jésuites étaient de vrais chrétiens, elles ne laisseraient pas aux gauchistes le monopole de la contestation. Je ne vois pas de meilleur mode de contestation que celui qui consiste à éduquer les jeunes pour leur permettre d'assumer les changements que nous sentons indispensables.
Le psychanalyste Gérard Mendel et son équipe de la Revue de sociopsychanalyse, estime que l'enfant est une classe exploitée au même titre que les femmes ou que les immigrés. La désagrégation du consensus social fondé sur l'autorité est telle que deux issues seulement sont possibles. Ou bien l'instauration d'un État policier chargé d'endiguer les jeunes, ou bien l'institutionnalisation du conflit entre enfants et adultes.

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Pour preuve de ce conflit je raconterai ce qui s'est passé en avril 1972 dans la ville de Dortmund en Rhénanie. Un pasteur avait passé dans sa feuille paroissiale un appel aux enfants de son quartier pour protester contre le manque de terrain de jeux. Cet appel a été rédigé comme un pastiche du Manifeste communiste de Karl Marx : "Enfants de tous les pays, unissez-vous". Les enfants s'enthousiasmèrent, mais les parents déclenchèrent une telle tempête de protestations courroucées que les autorités ecclésiastiques se crurent obligées de réprimander le pasteur pour incitation à la rebellion.
- Je ne vois pas très bien quelle solution vous proposez.
- Je propose que les adultes, que le sumoi social, que le surmoi hiérarchique de l' Église soient à l'écoute du monde de l'enfance et de l'adolescence pour répondre à ses besoins.
Par exemple, si nous enlevons à la "messe des enfants", son aspect traditionnel de préparation au sacrement pour permettre aux enfants d'exprimer leur foi à leur manière, nous risquons de rencontrer des gestes et des formulations qui ne seront pas conformes ni à la doctrine ni à nos coutumes.
Ce qui est certains c'est que nous pourrions tous nous laisser interronger par deux phrases clés, l'une du fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud : "Pensez au contraste attristant qu'il y a entre l'intelligence rayonnante d'un enfant bien portant et la faiblesse mentale d'un adulte moyen".
L'autre du fondateur du christianisme, Jésus de Nazareth : "Qui n'accueillera pas le royaume en petit enfant n'y entrera pas".
La seule manière de "décoloniser l'enfant" est peut-être de partir ensemble, enfants et adultes, à la découverte de terres nouvelles inconnues de nous. Nous ne pouvons plus nous permettre d'ignorer la poésie enfantine, sous prétexte qu'elle est écrite en mauvais français.

Rappel : La page 225 ne comporte qu'un titre.

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5 - Ouvriers prêtres et prêtes-ouvriers

L'Église a manqué le rendez-vous du monde ouvrier... À ce propos, l'avis du cardinal Jean Daniélou (1er octobre 1973) est intéressant : "Je crois que si on veut comprendre l'esprit de beaucoup de prêtres, il faut savoir qu'ils regardent comme un péché originel de l'Église, le fait d'avoir manqué la rencontre avec le monde ouvrier au XIXè siècle. C'est là à leurs yeux une sorte de tâche qu'il faut effacer à tout prix. D'où souvent une surenchère dans ce sens-là, une tendance à l'ouvriérisme, et un désir perpétuel de se démarquer par rapport à la bourgeoisie".
Plus loin le cardinal Daniélou accuse la bourgeoisie déchristianiée d'avooir manqué ce rendez-vous. Malheureusement l'Église a manqué un autre rendez-vous, celui de la Mission de France chargée de former les prêtres-ouvriers.
J'ai vécu personnellement cette expérience comme médecin-psychologue lorsque la Mission de France a été enfermée "au séminaire de Pontigny" dans l'Yonne. Le séminaire était à Limoges avant d'être à Pontigny. Le soir les séminaristes faisaient le mur pour aller discuter avec les ouvriers dans les cafés et pour aller danser. Ils étaient obsédés par un besoin de contact avec le mode ouvrier, et avaient un esprit systématiquement anti-bourgeois : tout était bourgeois, la culture, la musique, la peinture, etc... On retrouve la notion d'ouvriérisme dont parle Daniélou.

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En fait c'est que l'Église n'a pas véritablement réfléchi à ce que devais être la formation, la sélection et l'insertion des prêtres dans le monde du travail. Comme toujours quand il y a un problème à résoudre, on crée une institution ou une commission ou une sous-commission et on croit que le travail va se faire sans problème. Dans le cas de la Mission de France, rien n'avait été pensé avant de créer l'institution. La sélection était nulle. Le séminaire regroupait un certain nombre de jeunes, angoissés, instables, voire caractériels. L'un d'eux en était à son quatrième séminaire.
Cette maison aurait dû être une école d'application, sélectionnant de jeunes prêtres ayant déjà fait leurs preuves. En fait elle est devenue pour certains, un séminaire-refuge.
L'information laissait elle aussi beaucoup à désirer. Il fallait associer à la formation théologique classique, une formation sociale, économique, politique et professionnelle. Il est dommage que l'Église n'ait pas attaché autant de soin à la formation des prêtres-ouvriers qu'à celle de jésuites. Le monde ouvrier avait besoin de prêtres très matures, très cultivés et professionnellement valables. Combien ont été démolis par leur premier contact avec les militants syndicalistes et marxistes très bien formés. L'école du parti est mieux organisée que l'Église.
La formation des prêtres-ouvriers a été sabotée par un manque de réflexion. Encore une fois l'institution névrosée n'a pas communiqué avec elle-même, pour comprendre les besoins du moi, représentés par le monde ouvrier, un moi exigent et réaliste. Le surmoi rigide et lointain, a cru qu'il suffisait de créer un séminaire, pour répondre à un besoin vital. La hiérarchie a condamné ensuite cette expérience dont elle était pleinement responsable.

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En 1953 quand interviennent les premières mesures contre les prêtres-ouvriers, il y a environ quatre-vingts prêtres diocésains qui travaillent, dont quarante dans la région parisienne et vingt religieux. Paris, Bordeaux, Toulouse, Lille, Limoges, Lyon et Marseille sont les principaux centres de la Mission. Les interventions de la Curie sont progressives, car les évêques français sont partisans de la poursuite de l'expérience. C'est le 15 septembre 1953 que les cinq conditions autorisant le travail des prêtres-ouvriers sont connues.
Deux d'entre elles leur paraissent inacceptables : la limitation à trois heures par jour de la durée du travail et l'interdiction de prendre un engagement temporel. Ils le proclamèrent publiquement et dénoncèrent les arrière-pensées politiques de cette décision.
Certains d'entre eux passèrent outre avec la complicité de leurs évêques, affirmant ainsi pour la première fois qu'un croyant ne peut être contraint d'agir contre sa conscience quand le but poursuivi est légitime. Georges Hourdin, journaliste catholique a beaucoup défendu la cause des prêtres-ouvriers. Dans un article intitulé "L'Église traditionnelle bousculée par l'expérience des prêtres-ouvriers", publié dans Les informations catholiques internationales du mois d'octobre 1973 il écrit :
"À l'époque je correspondais chaque semaine avec Vladimir d'Ormesson qui était ambassadeur auprès du Vatican. Chrétien intelligent, il ne se contentait pas de représenter l'État français auprès des autorités romaines. Il était l'ambassadeur de tous les chrétiens de France. Il était évident que les responsables de la Curie et nous, nous ne parlions pas la même langue. Notre amitié à l'égard des prêtres-ovriers était notoire. Nos journaux eux-mêmes étaient suspectés.
Vladimir d'Ormesson qui avait le sens du trait même quand il rédigeait une lettre, même d'amitié, m'écrivit pour me rassurer, "J'ai été obligé de rendre visite cette semaine à tous les bureaux de la Curie. J'en ai profité pour parler de vos affaires. Vous n'êtes pas mal vus, on se réjouit même du caractère moderne que vous avez su donner à vos publications. Je crois pouvoir affirmer pour conclure, qu'aussi longtemps que vos tirages seront importants et votre réussite certaine, vous n'avez rien à craindre du Vatican"

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C'était pour moi une grande leçon. Il était permis d'avoir une certaine indépendance de pensée à condition d'avoir matériellement réussi. Pauvres prêtres-ouvriers ! Ils n'étaient ni bien-pensants ni riches. Ils avaient des difficultés avec le patronat et avec la police. Deux d'entre eux avaient été arrêtés au cours d'une manifestation contre le général Ridgway. Pourquoi les aurait-on ménagés ?
Parmi les séminaristes que j'ai connus à Pontigny certains viennent encore me consulter. L'un d'eux est ouvrier agricole. Son activité sacerdotale se limite à dire la messe le dimanche dans les trois paroisses rurales dont il a la charge. Un autre est chauffeur de taxi. Il peut se libérer le jeudi pour faire le catéchisme. Le plus grand nombre est resté en équipes et s'occupe de paroisses ouvrières.
J'en connais de solides qui auraient fait d'excellents prêtres-ouvriers, et auraient apporté un témoignage puissant dans un monde prêt à les accueillir et à les respecter.... Ils regrettent tous l'expérience avortée. Il faudra bien qu'un jour l'Église réponde à ce besoin : des prêtres formés pour être insérés professionnellement et socialement à la base.
Un autre problème, très voisin semble important. Beaucoup de prêtres souffrent de ne pas avoir de métier. Ils sont incapables de gagner leur vie et ont l'impression d'être enfermés dans une situation sans alternative. Deux cas m'ont particulièrement frappé.
Ces deux prêtres ont remis leur vocation en question, l'un à quarante ans, l'autre à quarante-quatre ans. L'un est parti au Canada où il s'est marié et où il travaille. L'autre s'est tué.
Je suis persuadé que s'ils avaient pu se réaliser dans une activité qui leur plaise, le problème aurait été changé. Ils étaient obsédés par le besoin de gagner leur vie, d'être des hommes parmi les hommes. Ils avaient le besoin de se prouver à eux-mêmes qu'ils étaient comme les autres.

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Je cite ensemble ces deux observations car la cause de la dépression était la même. Le premier a réagi rapidement. Il avait d'abord essayé de travailler comme employé subalterne (plongeur, balayeur), dans la station hivernale où il était prêtre. Rapidement lassé de cette situation ambigüe il a eu le courage de prendre une décision ferme. Il a demandé à son évêque "la réduction à l'état laïque", l'a obtenue et a quitté la France. Il est parti au Canada et s'est marié avec une religieuse qu'il connaissait depuis quelques années.
Il a repris des études qui lui permettront d'exercer le métier de conseiller conjugal. J'ai reçu de ses nouvelles à la naissance de son premier enfant. La photographie qui accompagnait sa lettre était celle d'une famille heureuse.
Le deuxième était un grand immature, intelligent et cultivé. Il souffrait de ne pas avoir de vie sexuelle et de ne pas avoir de métier. Il a commencé une psychothérapie puis l'a abandonnée. Sa première expérience sexuelle et affective s'est soldée par un échec. Il a longtemps hésité à demander sa réduction à l'état laïque car il avait peur se de lancer dans le monde du travail sans diplôme et sans qualification.
D'une part la formation traditionnelle du grand séminaire ne facilite pas un reclassement professionnel. D'autre part le métier de prêtre est encore très valorisé. Il met ceux qui le font sur un pied d'égalité avec tous les chrétiens quelque soit leur niveau culturel et professionnel, pour ne pas dire qu'il les place même à un niveau supérieur comme représentants du Christ.
Ce prêtre était en pleine ambiguïté. Il aurait voulu se marier mais il ne voulait pas d'enfants par peur des responsabilités de chef de famille. Il ne voulait plus être prêtre et garder cependant l'autorité et les prérogatives psycho-sociologiques attachées à cette fonction. Bref c'était l'impasse. Après plusieurs mois d'hésitation il prit rendez-vous avec son évêque et posa officiellement sa demande de réduction à l'état laïque.
Tous ses amis étaient soulagés. Ils avaient l'impression qu'il était sorti de sa dépression. Deux jours plus tard il se suicidait en associant le gaz et les barbituriques.

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Ce prêtre n'a pas su choisir. Il est vrai que son manque de maturité était la raison de ses hésitations. Il était incapable d'abandonner son personnage. J'ai eu le tort de ne pas être, momentanément au moins, plus directif. Je pensais que le temps travaillerait en sa faveur. En fait, tout en gardant une apparence équilibrée, il se détériorait en profondeur. L'angoisse le minait. La pulsion de mort l'a emporté.
L'engagement que l'on demande aux prêtres qui sont ordonnés jeunes est grave. Qui peut affirmer qu'ils supporteront le célibat et la solitude toute leur vie ? Il est impossible de nier les crises pathologiques et physiologiques que tout individu peut connaître. Beaucoup de prêtres supportent mal la solitude. La crise affective de la quarantaine est fréquente. Ils découvrent tardivement, non seulement l'importance de la relation avec la femme, mais aussi la difficulté de vivre sans famille humaine et sans enfants.
Quand je vois un prêtre en crise je conseille souvent la mise au travail pour lui permettre de "s'aérer et de se détendre". Mais cette mise au travail pose des problèmes. Le travail à plein temps ne leur permet pas d'assumer leur responsabilité de prêtre, et le travail à mi-temps les marque d'un signe particulier qui ne leur permet pas de trouver des emplois intéressants.

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Quelle solution proposer ? Cent-trente-cinq évêques réunis à Lourdes pour l'assemblée annuelle de l'Épiscopat ont débattu en priorité la préparation au ministère presbytéral. Ils ont dévoilé des chiffres dramatiques. De 1963 à 1971, l'effectif total des séminaires est passé de 21 713 à 8 391 élèves. Dans le même temps le nombre d'ordinations est tombé de 573 à 237.
Dix diocèses français n'ont pas fourni un seul séminariste l'an dernier. L'auteur de cette opération vérité est Mgr François Fretellières, 47 ans, venu de l'ordre des Sulpiciens. Mgr Fretellières pense qu'il y a des jeunes "très généreux" que le mot séminaire rebute.
Pour lutter contre la névrose chrétienne il est important que les séminaires ghettos disparaissent. La réforme interne qui a été entreprise paraît insuffisante. Comme le dit un Supérieur, "les séminaires risquent de mourir guéris"
Deux nouvelles expériences sont en cours. Soixante-neuf candidats au sacerdoce sont actuellement formés sur le tas en milieu ouvrier. Parmi les étudiants, les groupes de formation universitaire guident cent-trente-trois futurs prêtres. Ces chiffres encore modestes sont appelés à augmenter aux dépens des séminaires classiques. Dans ceux-ci, les classes sont de moins en moins nombreuses.
La France compte 98 diocèses dont chacun s'enorgueillissait de posséder un grand séminaire. Il n'en existe plus que quarante. Parmi eux le candidat au sacerdoce peut choisir et ne va plus nécessairement dans sa région d'origine. Il existe même à Écone, en Suisse, un séminaire ou le latin et la soutane sont encore à l'honneur.
Dans l'Église de France de nombreux signes témoignent d'une volonté de recherche et de réforme. À Lourdes les évêques ont abandonné les signes extérieurs de dignitaires de l'Église, pour adopter le complet gris ou noir.
Il semble que la séparation historique entre les clercs qui portaient toute les responsabilités et les fidèles qui en avaient peu est aujourd'hui définitivement dépassée. Dans l'avenir les prêtres seront de plus en plus remplacés par des laïcs. Déjà les catéchismes, l'administration temporelle des biens de l'Église et l'animation de l'action catholique sont confiés à des laïcs.
Mgr Fretellière suggère que certains laïcs soient admis à fréquenter les séminaires : "Ils y bénéficieraient de cours de professeurs remarquables qui manquent d'élèves".

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Une expérience semble encore plus intéressante, celle faite par l'évêque anglican de Stepney, une banlieue ouvrière de Londres. Son diocèse compte 98 paroisses où la classe ouvrière est prépondérante. Très rares sont les prêtres qui sont nés, qui ont été élevés dans le milieu où ils travaillent.
"La faillite de l'Église dans cette banlieue de Londres, explique le docteur Huiddleston, vient de ce qu'elle n'est pas indigène. Nous y avons placé jusqu'ici notre meilleur clergé, le plus apostolique, mais l'Église n'a pas progressé parce que ses prêtres venaient d'ailleurs".
C'est pour cette raison qu'il a pris en 1969, la décision de faire appel aux communautés locales elles-mêmes. À la Pentecôte, l'évêque du diocèse organisa un référendum dans toutes les paroisses du diocèse pour leur soumettre l'idée d'un clergé-auxiliaire indigène et pour susciter des volontaires. L'idée fut accueillie avec enthousiasme et six hommes se portèrent volontaire, avec l'accord et l'appui actif de leur femme et de leur paroisse qui ratifièrent leur candidature.
Pour diverses raisons deux des candidats ont dû abandonner en cours de route, mais les quatre autres ont été ordonnés diacres en 1972. Ils poursuivent leurs études en vue du sacerdoce qui devrait leur être conféré en 1974.
Ces hommes sont respectivement, magasinier (61 ans), technicien du téléphone (40 ans), mécanicien (36 ans) et couvreur (32 ans). Seul le troisième est chrétien de naissance, les trois autres sont convertis.
Leurs études sacerdotales échelonnées sur cinq ans comportent une partie théorique : lecture de livres théologiques, cours du soir avec le curé de la paroisse, réunions et discussions, et une partie pratique : participation à la vie liturgique et communautaire de la paroisse, et initiation aux tâches pastorales du clergé.

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Cette préparation au ministère s'est révélée très lourde, puisqu'elle se fait en dehors des heures de travail et que chacun des candidats est marié. Il n'est pas toujours facile que tous les quatre se libèrent en même temps. La plupart des heures de formation sont prises sur la vie de famille, mais femmes et enfants ont témoigné de beaucoup de compréhension. Pour symboliser cette solidarité familiale, le jour de l'ordination au diaconat, la femme de chaque ordinant est allée s'agenouiller à côté de son mari devant l'évêque.
Une autre innovation est importante, ce nouveau ministère sera localisé dans le temps et dans l'espace, puisque les quatre futurs prêtres s'engagent à exercer leur ministère pendant une période de sept ans et dans une paroisse donnée. À la fin de cette période ils pourront renouveler leur engagement avec l'accord de l'évêque et de la communauté chrétienne qu'ils servent. Ce système devrait permettre une grande souplesse et donner la possibilité à chacun de remplir des tâches bien déterminées.
"Je ne veux pas remettre en cause le caractère sacramentel et permanent du sacerdoce, affirme le docteur Huddleston. Cette nouvelle expérience se veut une des voies possibles pour surmonter la crise actuelle. Nous pensons que le ministère sacré est ouvert à tous et pas seulement à des universitaires. Et puis le sacerdoce n'est pas à mon avis un charisme personnel. Le ministre doit être porté par une communauté. Bien sûr nous espérons également susciter de nouvelles formes de ministère laïc, mais dans l'Église il faudra toujours des prêtres qui représentent aussi parfaitement que possible, les communautés chrétiennes dont ils sont originaires et auxquelles ils se consacrent".

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Je regrette que le Père Perrin ne soit plus là pour voir une telle évolution. Lors de la condamnation par Rome des prêtres-ouvriers, il avait abandonné son chantier d'Isère-Arc. Il doutait du lendemain et il écrivit la lettre dans laquelle il demandait sa réduction à l'état laïque mais il ne l'envoya pas.
Quelques temps après il se tua dans un accident de motocyclette. En 1945 il avait publié un livre intitulé Prêtre-ouvrier en Allemagne. Il était parti en 1943 avec les sept cent mille jeunes ouvriers requis par les occupants nazis. Dans ce livre il disait l'indifférence totale des ouvriers français à l'égard des vérités de la foi, telles qu'elles leur étaient présentées, la cohérence de leur groupe humain et la nature nouvelle de leurs espoirs.
Il prophétisait ce que devrait être l'Église de demain avec un clergé nouveau, et des militants mêlés aux autres hommes, partageant leurs travaux et leurs combats pour la justice.
La hiérarchie cléricale a pris enfin sonscience qu'elle ne pouvait plus se contenter de prêcher la patience et la soumission au monde ouvrier, et que le problème était de faire entendre la parole de Dieu à un peuple qui ne l'entend plus... Encore faut-il qu'elle ne se contente pas de recettes et qu'elle s'implique profondément dans cette évolution. L'institution névrosée acceptera-t-elle de mourir à elle-même ?

Rappel : La page 236 est une page blanche

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IV - ÉPILOGUE : JÉSUS, HOMME LIBRE

L'éducation chrétienne est en perpétuelle contradiction avec le message évangélique et elle repose sur un contre-sens grave. L'enfant auquel on parle d'amour et de don de lui-même est soumis très tôt à une série d'interdits et de tabous, dont la transgression le met en état de péché.
On l'empêche de découvrir le plaisir et la joie. Tout plaisir est péché. Le plaisir sexuel est évidemment le péché type, d'autant plus que les éducateurs, prêtres, religieux, vieilles filles ou bons chrétiens traditionalistes en sont privés. Certains projettent leur obsédante frustration sur les enfants qu'ils éduquent ou plus exactement qu'ils culpabilisent.
Freud a défini la libido comme l'énergie dérivée de la pulsion sexuelle. Chez Jung la notion de libido s'est élargie jusqu'à désigner "l'énergie psychique", en général présente dans tout ce qui est "tendance vers". En niant l'importance de la pulsion sexuelle, de son épanouissement, de sa réalisation, l'éducation chrétienne crée une inhibition de l'énergie psychique, du tonus mental, et du plaisir à vivre en général.
Combien de chrétiens castrés a-t-elle ainsi créés, qui, coincés entre le désir et la défense, vivent dans la peur de tout. Phobiques, angoissés, parfois physiquement malades ou impuissants, ils mènent de petites vies, psychologiquement étriquées, construisant jour après jour leur salut éternel à coup de bonne conscience.
Adulte, le chrétien est confronté à une contradiciton permanente. Il doit vivre une parole d'amour dans un monde ou seuls le patrimoine, l'argent et l'héritage sont respectés par tous, y compris par la majorité des prêtres et la hiérarchoie cléricale.

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Le chrétien doit s'identifier à Jésus-Christ qui a été le type même de l'homme libre, contestant toutes les structutres de son temps. Jésus a en effet relativisé la loi. Son enseignement a provoqué un changement profond dans les rapports de l'homme à l'institution construite par cette loi et chargée de son observance. Il a redéfini le chemin qui mène à Dieu, l'amour du prochain et non le légalisme. Il a déplacé le centre de gravité de la religion et a rendu inutile l'institution organisée pour la défense et le maintien de la loi. C'est là la véritable cause de sa condamnation à mort.
La loi provenait de Moïse, ou tout au moins en garantissait la validité. En faisant alliance avec le peuple juif, Dieu avait imposé cette loi comme signe de son allégence, comme témoignage de sa fidélité. En revanche il lui garantissait la vie et la béatitude éternelles.
Brusquement, dans ce monde bien structuré, un homme de Galilée appelé Jésus émet des opinions subversives. Il transgresse le pouvoir des scribes et des pharisiens en niant le bien-fondé de leur autorité. Il est à l'aise avec les mal-pensants et fréquente des gens de mauvaise réputation qui n'ont pas de place dans une société régie par la caste des parfaits et la caste des prêtres. Il se montre libre à l'égard des préjugés sociaux et fréquente des publicains de renommée douteuse, collecteurs d'impôts et considérés comme des voleurs. Il se laisse baiser les pieds par les prostituées. Il va même plus loin. Il ose prétendre que publicains et prostituées précéderont les gardiens sourcilleux de la loi dans le royaume des cieux
Il n'est pas moins libre à l'égard du pouvoir politique et refuse d'entrer dans les calculs et les compromissions. Il refuse aux zélotes qui sont les résistants luttant contre le pouvoir romain, d'utiliser son ascendant personnel pour servir la cause de la libération nationale. Paradoxalement c'est le grief de révolte politique qui le fait condamner par les romains.

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Jésus a toujours lutté contre les rites et contre l'observance névrotique de la loi. Il dénonce la stupidité et la mesquinerie légales. Quand on lui reproche d'avoir guéri le jour du sabbat il répond : "Qui d'entre vous, s'il n'a qu'une brebis et qu'elle tombe dans un trou le jour du sabbat, n'ira la prendre et la retirer ?" .
Toute l'attitude de Jésus est fondée sur une seule loi : son amour effectif du prochain. Il ne s'enferme pas dans le compte des infractions légales. Pour lui, la foi du paralysé ou l'amour de la pécheresse prouve qu'ils sont proches de Dieu. Ils ont compris ce que signifie "le règne de Dieu".
Jésus n'avait rien d'un ascète tendu vers la perfection. "À qui vais-je comparer cette génération, dit-il. Elle est comparable à des enfants assis sur une place qui en interpellent d'autres. Nous avons joué de la flûte et vous n'avez pas dansé ! Nous avons entonné un chant funèbre et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine ! En effet, Jean (le Baptiste) est venu, il ne mange ni ne boit et on dit : "il a perdu la tête". Le fils de l'homme (Jésus) est venu. Il mange et il boit et on dit : "Voilà un glouton et un ivrogne, ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs".
Jésus n'a pas suivi la voie de Jean-Baptiste. Il ne s'est pas retiré dans le désert pour vivre dans le jeûne et l'ascèse. Il est resté au milieu du peuple fréquentant toutes les classes sociales, aussi bien les professionnels de la religion que les gens de vie douteuse. Il ne dédaignait pas de participer à une noce ou de boire du vin. Il a vécu dans une liberté qu'aucun homme craignant Dieu n'osait s'octroyer.

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Son attitude menaçait l'équilibre social et religieux du judaïsme du premeir siècle. Son autorité et sa liberté expliquent les conflits provoqués par sa parole qui ont finalement conduit à sa condamnation. Son message a été celui de l'antinévrose. Face à une société rigide, légaliste et méprisante il a montré que seuls la communication, l'amour et le respect des hommes quels qu'ils soient, menaient à Dieu.
Son message n'est pas celui de la peur, de l'angoisse ou de la culpabilité. Il est celui d'un homme libre, n'acceptant aucun compromis, et préférant transgresser, plutôt que d'obéir à une loi coercitive et infantilisante. Il est incompréhensible qu'un tel message ait donné naissance à une Église névrosée dont l'attitude est un perpétuel compromis.
On a pu dire que le christianisme a été une révolution qui n'est jamais née. L'Église a été et reste toujours l'institution la plus apte à endiguer toutes les révolutions. Elle s'est rapidement intégrée à la société partimoniale, basée sur la famille, la propriété et l'héritage. Elle est devenue une institution hiérarchisée, avec ses structures propres et ses intérêts temporels à défendre. Mais il y a plus grave, elle a renversé totalement le sens du message initial. Elle a établi une morale non pas fondée sur l'amour, mais sur la peur du jugement dernier et de la mort.
Elle a basé son éducation sur la crucifixion et non sur la résurrection. Le Christ a été crucifié à cause de son amour et de son comportement libéral, toutes qualités qui s'accordent mal avec les besoins d'une église et d'une organisation. Mais il est ressucité et c'est par là-même que nous l'avons reconnu fils de Dieu.

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Crucifixion, résurrection, là est le véritable problème. La mort à soi-même que prône la morale chrétienne n'est pas l'écrasement devant l'autre, n'est pas la soumission à un surmoi légaliste et infantilisant. La signification en est tout autre. Mourir à soi-même c'est perdre le narcissisme primitif qui rend l'homme inapte à toute vie sociale, à tout échange profond avec autrui. C'est passer du stade objet soumis à des interdits et à des tabous, au stade sujet responsable, autonome, capable de s'aimer et d'aimer profondément l'autre. C'est là il me semble le véritable sens de la résurrection qui fait de nous des hommes libres, fils de Dieu.
L'interprétation névrotique de l'Église et l'éducation écrasante qui en est la conséquence, explique que nombre de chrétiens, que nombre de prêtres et de religieuses restent fragiles et angoissés. Ils sont en destruction et en reconstruction perpétuelles et n'en finissent pas de mourir pour essayer de vivre. L'un d'eux me disait : "J'ai été construit de toutes pièces selon des données sacerdotales. Je suis un être préfabriqué".
Je souhaite que la hiérarchie de l'Église retrouve un langage vrai et libérateur, et développe une éducation qui permette à l'homme de ce temps, d'être bien dans son esprit et dans son corps.
"Je te dis seulement : aimes ton prochain comme toi-même, et tu sortiras de ta gangue, de ton égoïsme et de ta peur. Tu ne seras plus un être infantile et angoissé, mais un homme libre, fils de l'Homme et fils de Dieu".

Rappel : La page 242 est une page blanche.

Petit avertissement du copiste : Pour terminer la mise en ligne de ce livre, voici maintenant le texte que le docteur Solignac a placé en annexe. Il s'agit d'un témoignage enregistré au magnétophone, sans que l'on sache quelle est la personne qui l'a fait, ni où, ni quand, ni dans quelles circonstances exactes il a été recueilli.
C'est le récit spectaculaire d'une guérison tout aussi miraculeuse qu'invérifiable. Un récit qui commence comme un beau conte de noël pour enfants et qui s'achève en mascarade.
Certains amis athées s'étonneront que je vous livre un texte aussi obscurantiste pour un athée matérialiste et rationaliste. Mon souci de vérité voulant que je publie l'ouvrage intégralement, je l'ai fait par respect pour l'auteur, mais aussi par honnêteté envers ceux qui le liront, et à qui je fais confiance pour le juger comme il le mérite.
Je l'ai donc reproduit très sereinement, sachant qu'en France il y a de moins en moins de gens qui croient réellement à ce genre de "phénomènes" magiques. L'auteur de ce "témoignage" n'était-il pas lui-même prestidigiteur professionnel avant de prêcher l'Évangile ? Illusioniste et prédicateur évangéliste, deux professions réclamant un don naturel de persuasion et le sens du spectacle.
Le docteur Solignac ne se prononce d'ailleurs pas lui-même sur la réalité de telles guérisons. Il écrit page 207 : "Personnellement je ne me sens pas capable de donner un avis médical sur les miracles dont les groupes charismatiques seraient les témoins. Je me contenterai de transcrire intégralement un témoignage enregistré au magnétophone au cours d'une réunion charismatique (Texte reproduit en annexe en fin de volulme, page 243).
Amis lecteurs attachez vos ceintures, nous entrons dans une zone de turbulences.

page 243

ANNEXE

Témoignage enregistré au magnétophone au cours d'une réunion charismatique.


"C'est pour moi une grande joie chaque fois que je peux dire et crier ce que Jésus a fait dans ma vie : des choses merveilleuses, et quand on chante la reconnaissance à Dieu, je me sens vraiment privilégié par rapport aux autres.
Quand j'étais jeune je voulais être prêtre et j'ai fait mes études dans un séminaire. Élève studieux, consciencieux, tout le monde me voyait prêtre, mais j'avais un gros problème : le problème du célibat. Célibataire, cela me pesait. J'ai fait une retraite et me plaçant devant Dieu, eh bien, j'ai réalisé que je ne pouvais pas faire un bon prêtre, et qu'il valait mieux faire un bon père de famille qu'un mauvais prêtre.
J'ai donc quitté, résilié mon sursis et accompli mon service militaire. De retour de l'armée (j'étais orphelin de mère, mon père anti-clérical), je me suis retrouvé seul dans la vie, et à cause de cette solitude, j'ai perdu la foi en Dieu, parce qu'on avait tenté de me rattrapper pour aller au séminaire, et j'avais décidé de quitter, alors j'ai perdu la foi en Dieu.
Voyez, j'ai fait l'erreur de mélanger les dieux et les hommes, et depuis 1948 donc, j'ai vécu comme un mécréant, ayant tout rejeté, et dans la vie voyant que j'étais misérable, j'ai été clochard pendant quatre mois.
Je couchais dans une cave, je me nourrissais des déchets de marchés, de poubelles...ce que je pouvais. C'était la misère, et j'ai pris la rage au cœur, celle de gagner de l'argent. Je me suis dit "faut gagner de l'argent, puisque dans la vie y'a que l'argent qui compte".
Je me suis marié et je suis rentré dans une administration après avoir fait plusieurs métiers : l'électronique, artiste profesionnel, prestidigitateur. J'étais prestidigitateur professionnel et je gagnais pas mal d'argent, mais le Seigneur m'attendait au virage. Vous savez le Seigneur a un plan pour chacun d'entre nous. Il nous veut pour sa gloire, il nous veut pour son service, et il nous cherche jusqu'à ce que nous ayons compris ce qu'il attend de nous. Et je n'avais pas compris cela. Je l'ai compris bien après en allant travailler dans l'administration.


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J'étais toujours dans l'administration. Je me rendais à mon travail en scooter et j'ai été écrasé entre deux voitures. Ma tête a frappé le coffre d'une traction-avant et une 4 CV m'a pris sur l'arrière. Et vous savez ce qui se passe quand deux voitures se télescopent et qu'il y a une colonne vertébrale entre les deux, eh bien ! c'est jamais les voitures qui se font mal, mais bien la colonne vertébrale.
À la suite de cet accident je me suis retrouvé grand invalide. J'ai été appareillé pendant quatre ans et demi. Je sais pas si vous vous représentez ce que ça veut dire "appareillé" : porter un appareil, un corset qui me soutenait la tête et un lombostat. Deux ans après cet accident, je prenais les béquilles en plus, et je marchais avec des béquilles comme ça, et pour moi c'était une catstrophe, parce que là, ça été fini pour moi qui comptait avoir réussi dans la vie, avoir de l'argent, etc...et me retrouver comme ça invalide !
Mais je voudrais quand même donner mon témoignage en détail. Quand j'ai eu l'accient je me suis dit : "Le gars qui m'a envoyé en l'air il faut qu'il paie". Alors j'ai décidé de faire un procès. Médicalement j'aurais dû quiter l'appareil après deux ans ou avant deux ans, mais comme j'étais en plein procès, j'ai continué à garder l'appareil, j'ai refusé les soins médicaux qui s'imposaient (la rééducation), et quand le procès a été terminé, le tribunal m'a accordé des dommages et intérêts de vingt millions deux cent mille anciens francs. Pour vous dire qu'on accorde pas vingt millions à quelqu'un qui n'a rien.
Il y a eu une expertise, un rapport de seize pages, et les chirurgiens qui m'ont vu après, vous savez pas ce qu'ils m'ont dit : "Monsieur G... avant cinq ans vous serez paralysé. Sachez une chose quand vous serez paralysé, dites-vous bien que ce sera de votre faute". Et pour moi ça a été un poids énorme, un fardeau épouvantable.
Je me suis retrouve quatre ans et demi après dans un lit, paralysé, couché sur une planche et père de famille de quatre enfants. Et je me suis dit : Ça c'est par ta faute, pour avoir refusé les soins, pour ne pas avoir fait la rééducation. Maintenant tu es soudé, maintenant tu ne peux plus rien faire". Il y avait un remord dans mon cœur, quelque chose d'épouvantable qui me rongeait, et puis paralysé encore j'aurais supporté, mais ce qui était abominable c'était les douleurs. J'avais l'impression d'un rat qui me rongeait la nuque et je hurlais jour et nuit.

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Au début on a tenté des calmants. J'ai eu de la morphine. Une injection toutes les huit heures, ensuite toutes les six heures, puis toutes les quatre heures et puis toutes les heures. La morphine n'agissait plus. On m'a donné un tas de calmants associés. Dans la nuit du 16 décembre 1964, ma femme m'a fait une injection de quatre calmants dans la même seringue. Un quart d'heure après je hurlais toujours, j'avais toujours mal.
Les chirurgiens m'avaient dit : "Quand les calmants n'agiront plus, il faudra ouvrir le rachis cervical, scier les ailettes des vertèbres, tenter de racler l'arthrose, dégager les nerfs cervicaux-brachiaux, les nerfs du grand droit et le nerf sciatique, pour essayer de vous débloquer. Mais comme c'est placé sous le bulbe rachidien (j'avais cinq vertèbres, C1, C2, C3, C4 et C5, puis L4 et L5 qui avaient été écrasées), si on touche le bulbe c'est la mort... vous avez quatre enfants...le plus tard possible".
Pour moi l'opération c'était la dernière issue. Je savais que la mort était là et croyez-moi, quand on est paralysé, quand on sait que les calmants n'agissent plus, eh bien, on est paniqué par la mort. On a beau fanfaronner, mais quand la mort est là... J'étais paniqué. C'est pour vous dire dans quel état j'étais, ce que j'ai ressenti à ce moment là : la souffrance, mais aussi le remord, le fardeau, tout ça....
Quand ma femme est partie chercher le médecin, dans mon lit de paralysé j'ai crié à l'Éternel, et il m'a répondu comme dit le psalmiste. J'ai dit : "Je sais que tu existes, je n'en peux plus, je capitule maintenant. fais ce que tu voudras".
Capituler devant Dieu, voilà ce que le Seigneur attendait de moi. Quand le médecin est arrivé il m'a dit : Monsieur G... on ne peut rien faire. Demain au lever du jour, intervention chirurgicale. On tente le tout pour le tout.
La réponse de Dieu ? À sept heues du matin, un prédicateur gitan.
Il y avait à ce moment-là, en 1964 à M... une convention tzigane charismatique. Ce prédicateur gitan suivait une tribu qu'il évangélisait. Il se trouvit à M... Pour gagner sa vie il vendait du linge, et à sept heures du matin il est parti dans ce village habité, à vingt kilomètres de M...et il est venu dans ce village pour vendre du linge, et il a vu cette maison.
J'habitais dans une maison sur une colline isolée. Il a vu cette villa et il a dit : Tiens, je vais aller dans cette maison pour vendre du linge. Quand il s'est approché, il a entendu hurler dans la maison. Vous savez, je hurlais jour et nuit, à crier sans pouvoir avoir des calmants, sans pouvoir m'arrêter. Je n'avais plus de force, plus de larmes. C'était une chose vraiment abominable que de passer ce que j'ai passé. Quand cet homme a entendu hurler, il a posé son trousseau et il a dit à ma femme :
- je veux voir cet homme.
- Pour quoi faire ?
- Je veux le voir sans dire pourquoi.

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S'il avait dit : "Pour parler de Jésus", ma femme l'aurait mis dehors, mais là, sans dire pourquoi, ma femme a été intriguée. Vous savez, un gitan, il avait le teint basané. Un type espagnol. Seule avec un mari paralysé elle a eu peur. Elle est rentrée dans ma chambre et m'a dit :
- C'est dehors. Il y a un gitan. Il a une sale tête. Il fait peur.
J'avais un gros berger allemand et j'ai dit à ma femme :
- Écoute, fais-le rentrer, reste sur la porte, s'il y a quelque chose, tu détaches le chien puis tu laisses faire. Qu'est-ce qu'on risque ?
Alors cet homme est rentré dans la chambre et sa première parole a été : "Frère je viens te guérir parce que Dieu t'appelle pour prêcher l'Évangile". Quand j'ai entendu ça je me dis :"Mais qu'est-ce que c'est cet hurluberlu, moi, prêcher l'Évangile alors que je suis dans un lit paralysé".
Et puis connaissant tout ce que je connaissais, saturé de toutes choses religieuses, je me suis dit :" Ou c'est un charlatan, ou c'est un illuminé", et pour faire la part des choses, je lui ai proposé de l'argent. Je lui ai dit :
- Qu'est-ce que tu veux ? Tu veux de l'argent ?
Il me dit :
- Oh ! non. Je viens te parler de Jésus.
J'ai dit :
- Écoute, Jésus j'en ai assez, tu perds ton temps
Il ne s'est pas découragé pour autant. Il a sorti sa Bible. Il ne savait pas lire, mais il avait une Bible toute bariolée de couleurs. Alors il a cherché un passage avec sa mémoire vuselle puis il a dit à ma femme :
- Lisez ce passage.
Ma femme a commencé à me lire le passage où Jésus a guéri l'aveugle Bartimé. Dès que ma femme a commencé à lire j'ai dit :
- Arrête, je connais.
Alors il a repris la Bible et il a cherché un autre passage.
- Lisez ceci, cest le paralytique de Capaharnaüm
J'ai dit : "Je connais". Chaque fois je disais : "Je connais". Et puis je me suis rendu compte qu'il voulait faire une prière et que c'était gratuit. Alors je me suis dit : "Ça me fera pas de mal, ça pourra peut-être me faire du bien, allons-y pour la prière". Et puis cet homme me dit :
- Tu sais si tu veux être compris il faut que tu donnes ton cœur à Jésus.
- Oui, je donne mon cœur à Jésus.
- Il faut que tu croies
- Oui je crois.
Je disais oui, surtout pour m'en débarrasser. Je le sentais importun, alors j'ai accepté qu'il prie.
Et puis cet homme a prié, et après la prière il m'a regardé. J'étais toujours paralysé. Il m'a dit :
- Quel dommage, si tu avais cru !
En moi-même j'ai eu un moment de satisfaction de dire : "Je savais bien que j'avais raison. C'est de la blague ces choses-là". Puis je dis :
- Mais tu ne comprends pas que je suis condamné par la médecine, qu'il n'y a plus rien à faire.
Il me dit :
- Mais tu ne comprends pas que Jésus est vivant. Quel dommage. Si tu avais cru tu aurais été guéri.
J'ai dit :
- Vous croyez que j'allais me lever comme ça, sauter comme un lapin, plus rien ?
Il me dit :
- Exactement.
J'ai dit :
- C'est honteux. Tu viens tromper un paralysé. Je ne peux pas admettre une chose pareille.
Il me dit :
- Tu crois que je serais venu te tromper, te dire une chose fausse ? Jésus est vivant. Si tu avais cru, quel dommage.
Il avait une tistesse cet homme. Il est reparti tout triste devant mon incrédulité.


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Il était huit heures et demi, cet homme est parti, et à partir de ce moment-là je n'ai plus eu de douleurs. J'ai attribué cela au hasard. Il a un grand dos...Vous savez on met tout sur le compte du hasard. J'ai refusé l'intervention chirurgicale du fait que je n'avais plus besoin de calmants, que je n'avais plus mal. Le médecin est arrivé le soir à cinq heures :
- Comment ! On dérange tout le monde à la clinique... On dérange tout le monde... et il ne vient pas, etc...et il refuse l'ambulance.
J'ai dit :
- Docteur depuis ce matin je n'ai plus mal et je préfère attendre.
Alors il appelle ma femme dans la cuisine. J'étais paralysé mais j'ai l'oreille fine.
- Votre mari a de la volonte. Même s'il a pas mal, faites-lui ses injections toutes les heures.
Il voulait me faire l'injection. J'ai dit :
- Non, non, docteur, ma femme le fera.
Quand il est parti j'ai dit à ma femme :
- J'ai entendu. C'est pas de la volonté, je n'ai plus mal.
Dans la nuit du 16 au 17 novrmbre 1964, j'ai pu dormir pour la première fois d'une seule traite sans me réveiller. Le lendemain matin je me suis souvenu que j'avais crié à Dieu dans la nuit. Je me suis souvenu de ce gitan qui venait me parler de Jésus, et cette phrase qui me revenait comme une flèche, un harpon dans mon cœur :"Quel dommage si tu avais cru, tu aurais été guéri".
J'ai dit : "mais c'est vrai, ça fait vingt-quatre heures que la douleur n'est plus là. Mais peut-être que la paralysie aussi serait partie?"
J'ai commencé à espérer puis j'ai eu un doute, un combat "S'il pouvait revenir... c'est pas la peine, il perd son temps... s'il pouvait revenir !"
Vous voyez, il faut toujours insister quand on évangélise. Cet homme est revenu à neuf heures, et quand il est arrivé ma femme lui a dit :
- Depuis hier mon mari n'a plus de douleurs
- Alleluia ! Aujourd'hui il va marcher.
Je le voyais sûr de lui. Vraiment sûr de lui. Alors il m'a dit qu'il était pasteur. Et moi dans mon cœur j'étais un catholique badigeonné puisque je ne pratiquais plus. J'avais tout rejeté. Je disais même : "Qu'est-ce qu'il faut faire, il faut changer de religion ? Ça, je ne voulais pas changer de religion. Je voulais rester à ma religion".
Il m'a dit qu'il étais pasteur, puis il m'a dit :"Regarde le soleil, est-ce qu'il est gitan ? Est-ce qu'il est français, russe, américain ? Il est au-dessus de toutes les âmes. Eh bien, Jésus apporte la vie, la chaleur, la lumière. Il est au-dessus de toutes les religions. Donne ton cœur à Jésus-Christ maintenant, accepte Jésus-Christ".

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Il me parlai de Jésus, de l'amour de Jésus. Je voyais ma vie défiler. Je voyais tout ce que j'étais : orgueilleux, croyant tout connaître ne connaissant rien. Et puis ce remord qui me rongeait. Je disais : "mais le Seigneur, est-ce que vraiment il peut me pardonner, est-ce qu'il peut oublier, est-ce qu'il peut...".
Il me dit : "Il va faire de toi une nouvelle créature, tu vas changer, tu vas te transformer". J'avais soif de ça, puis il y avait un combat, vous savez, dans mon cœur.
Il me dit : "Donne ton cœur. Viens seulement comme tu es à Jésus". Et là sur mon lit de paralysé je me suis converti. J'ai donné mon cœur à Jésus. J'ai dit : "Jésus je viens à toi... prends-moi tel que je suis... comme dit le chant".
Et alors cet homme lit un passage ou du moins fait lire à ma femme un passage de Jean, XV, verset 7 "Les promesses de Jésus":
"Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez et cela vous sera accordé".
- Tu me dis que tu as accepté Jésus. Tu peux le dire et ne pas le faire. Tu te trompes toi-même. Mais si tu l'as fait, alors la première phrase s'est réalisée.
Et cet homme m'a dit :
- Après la prière, eh bien, tu vas te lever et tu vas marcher.
J'étais content. Puis je me dis : "Non c'est pas possible... Il y avait un combat terrible... et cet homme prie pour moi".
Il me dit :
- Tu vois je pose les mains, puisque Jésus dit d'imposer les mains aux malades, et les malades seront guéris.
Il impose les mains, puis il prie : "Père Céleste, etc..."
Je me souviens, il termine sa prière : "Au nom de Jésus, lève-toi et marche".
Il me dit en même temps :
- Tu crois que Jésus l'a fait, eh bien, alors debout !
Il me prend par le bras, il m'assoit sur le lit. Je me suis assis, mais je me pliais en deux. Il me dit :
- Debout, t'es guéri.
Je me suis retrouvé, je ne sais pas comment, debout à gauche de mon lit, en train de faire cette gymnastique. Je n'arrivais pas à réaliser que je me pliais en deux, que je n'étais plus soudé. Et puis tout d'un coup je me suis dit :
"mais c'est possible". Alors vous savez, pendant quelques minutes, j'ai cru vraiment perdre la raison. Je me suis dit :
"Mais qu'est-ce qui m'arrive ? Je dois faire un rêve. C'est un rêve. C'est un rêve. Je dors".
Alors je me suis pincé pour me dire : "Mais réveille-toi, qu'est-ce que tu fais là. Réveille-toi. Sors de ton rêve".
Puis une pensée à traversé mon esprit : "J'ai compris, je dois être mort". J'ai regardé sur ma planche s'il n'y avait pas mon corps allongé. Vous savez c'est vraiment terrible de se voir dans des situations comme ça, et puis je vois encore ma femme devant moi.
À ce moment-là j'ai vu, bien sûr, qu'il n'y avait rien sur ma planche, et devant moi je vois ma femme avec deux larmes sur ses joues. Il y avait quelque chose dans mon cœur qui me disait : "Mais...mais regarde, tu n'as plus de corset, tu n'as plus de béquilles, tu ne comprends pas que tu es guéri ? Tu doutes encore ?"
Je dis : "Quel pauvre homme je fais. Guéri et plus rien, et je doutais encore".

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Là je me suis effondré en larmes. J'ai pleuré, le frère gitan pleurait, Nous étions... c'est indescriptible... et puis là, vraiment, c'était des moments merveilleux.
Et puis il est parti continuer à vendre son linge. Et puis toute la journée, évidemment, plus rien. Et puis à cinq heures, voulà que le médecin arrive. Que faire ? Faire des ennuis à ce brave gitan que je ne voulais pas qu'on traite de guérisseur ? Alors ma première idée a été de me mettre sur ma planche, sur le côté gauche.
Mon médecin rentre et il me dit :
- Comment ça va ?"
Je lui dis :
- Docteur je marche.
- Vous plaisantez aujourd'hui ?
- Non, non, docteur. Je ne plaisante pas. Je marche.
Alors il s'assoit, il croise les bras et il me dit :
- Bien. Alors faites-moi voir.
Et quand il m'a vu debout il est venu sur moi.
- Et là vous avez mal ? Tournez la tête à droite, à gauche.
Et puis il voulait vérifier la souplesse de la colonne vertébrale, se rendre compte vraiment si elle était encore soudée ou si elle était souple. Alors il m'a fait mettre les bras comme ceci et il m'a pris par le haut des épaules. Il m'a soulevé pour vérifier la souplesse de la colonne vertébrale.
En me soulevant il a lâché prise, ile se tenait les reins, puis me disait : "Oh ! mes reins". Je ne connaissais pas assez le docteur pour lui parler de la guérison divine. Je lui dis : "Vous avez mal docteur ?", et c'est moi le malade qui regardait le docteur plié en deux. Je ne sais pas ce qu'il s'est fait, mais enfin ça n'a pas été bien grave, puisque après, il s'est remis. Il m'a simplement posé la question :
- Est-ce que vous vous sentez capable de monter dans ma voiture ?
J'ai dit :
- Oui docteur, je me sens en pleine forme.
- Bon, alors je vous emmène.
J'ai pris mon pardessus, je suis monté dans sa voiture et il m'a emmené tout de suite au docteur S... radiologue, à B... à 8 kilomètres de là où j'habitais. Il y avait encore des clients dans la salle d'attente. Je suis passé devant tout le monde comme si j'avais un brancard de priorité. Et il a pris des radios, il a développé les clichés tout de suite, et quand le médecin est sorti du laboratoire, vous savez, il était livide. On avait l'impression qu'il avait reçu un coup de marteau sur la tête. Il était là, abasourdi, et il m'a dit :
- Monsieur G... je ne comprends pas ce qui s'est passé. Vous avez une colonne vertébrale plus belle que la mienne.

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Je ne sais pas comment était la sienne, mais il m'a dit "Plus belle que la mienne". Alors je lui ai raconté : "Docteur ne vous fâchez pas", et avec précaution j'ai essayé de lui expliquer, et quand j'ai terminé il m'a dit :
- Monsieur G... vous avez la main de Dieu sur vous.
C'était un médecin qui était conseiller municipal communiste, et pour qu'il dise ça, c'est vraiment que le Seigneur l'a touché. Alors j'ai dit :
- Docteur, comme vous êtes médecin, j'aimerais savoir ce que vous en pensez sur le plan médical, comment vous pouvez expliquer une chose pareille.
Il me dit :
- Justement, c'est inexplicable. Votre cas n'est pas psychique, il est mécanique. Imaginez un drap de lit (il m'a donné cette image), imaginez un drap de lit qui est déchiré, le fibres sont rompues. On peut raccomoder mais on voit toujours leur accroc. Or vous imaginez un drap déchiré, puis on retrouve des fibres neuves qui n'ont pas été rompues. Vous avez des vertèbres normales comme si vous n'aviez jamais eu d'accident".
C'était vraiment inexplicable. On voit vraiment la puisance du Seigneur Jésus, et croyez-moi, j'ai eu pas mal de difficultés après ma guérison, des difficultés tout d'abord administratives. Je travaillais à la Sécurité sociale. J'ai été reconnu grand invalide irrécupérable, donc pour les médecins il n'y a pas de guérison. J'avais une pension de grand invalide, 4260 francs par trimetre, une bonne pension à l'époque, et quand j'ai eu l'accident, le tribunal m'a accordé vingt millions de pretium doloris, et comme j'étais fonctionnaire, et que c'était en allant travailler, ça été reconnu accident de trajet. L'administration a gardé 18 millions sur les vingt, mais en compensation elle s'est engagée à me verser une rente toute ma vie.
Or, quand j'ai été guéri, il n'y avait aucune loi qui prévoyait la guérison pour un grand invalide. Alors médicalement j'ai été reconnu guéri, mais administrativement et juridiquement toujours invalide.
Alors j'ai pu faire mes études bibliques et devenir pasteur pour le moment de la Pentecôte, tout en étant payé par la Sécurité sociale. Et lorsque j'ai été guéri, bien sûr, il y avait le rapport de seize pages sur mon cas, avec des radios. Des experts ont été désignés pour examiner ce cas. Je suis resté quatre heures devant les experts. Ils avaient le rapport de seize pages, ils lisaient, ils regardaient les radios d'avant et les radios du jour de la guérison. Ils discutaient entre eux, ils revenaient, ils me faisaient des tests. Pendant quatre heures de ce manège. ... Et ils ont apporté deux conclusions.
Première conclusion : l'homme qui est devant nous n'a jamais rien eu à la colonne vertébrale.
Deuxième conclusion qui s'avérait pour eux logique : cet homme n'est pas Monsieur G... celui qui est décrit dand le rapport.
Il m'a fallu montrer patte blanche et dire : "Oui, je m'appelle bien Jaques G...". On m'a demandé si j'avais des frères jumeaux, si j'avais des sosies, si j'avais... On ne vouliat pas croire que ce soit le même homme.

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Cinq ans après ma guérison la direction de la Sécurité Sociale m'a convoqué en me disant.... en me tenant ce langage :
- Nous nous sommes engagés à vous verser une rente à vie. Vous deviez vivre cinq ans. Ça fait dix ans.
- Autrement dit vous voulez que je meure.
- En tout cas ça fait dix ans. Nous avons doublé le temps de capital, de versement de pension. Donc à votre égard nous sommes quittes. Nous arrêtons la rente, nous gardons le capital et on vous considère maintenant administrativement et juridiquement guéri.
Et à partir de là, reconnu guéri, ma rente a été supprimée en 1970. Le Seigneur a voulu que je me trouve à B... et comme j'ai été guéri d'une façon miraculeuse, j'ai été appelé par pas mal de missions pour faire des missions d'évangélisation itinérantes.
En faisant une mission à M... j'ai vu arriver le premier jour de la mission, dans une salle tzigane, trois hippies dont deux drogués. Le lendemain ils étaient cinq. Le surlendemain ils étaient neuf. J'ai trouvé un blockhaus. J'ai aménagé ce blockhaus, j'en ai fait un refuge et c'est comme ça que l'œuvre d'évangélisation parmi les hippies a commencé à M....
Je me suis retrouvé là avec les neuf hippies, puis j'ai dû abandonner et quitter B.... pour m'occuper de jeunes. Je donne mon témoignage pour que vous ayez à cœur de prier pour cette œuvre-là. Un travail énorme, des âmes en détresse, des jeunes qui font la route, qui ne connaissent pas Christ, et j'ai à cœur ce fardeau-là : l'évangélisation des hippies et des drogués.
Dans ce blockhaus, quand je priais pour les jeunes, eh bien ! le Seigneur délivrait les jeunes. Il donne ce ministère de délivrance et cela c'est important. Il faut justement qu'il y ait des prières pour que ces jeunes soient délivrés. Ces jeunes qui arrivent, je leur dis, je leur donne mon témoignage. Ça... ça frappe ces jeunes. Ils se disent "Vraiment...", parce que je peux dire que je suis guéri devant tous.
Mais quand les gens me voient vivre 24 heures sur 24 avec eux, le travail que je fais : porter les sacs de ciment, faire toutes sortes de travaux, là ils se rendent compte que vraiment ma colonne vertébrale est solide et qu'elle n'a absolument rien. Et ça... ça frappe les jeunes de voir que le Seigneur, eh bien, fait tout à merveille et le fait jusqu'au bout.
Depuis le refuge de M... qui a été fermé parce qu'il a pris feu deux fois. Il y a eu des incendies (pas le véritable feu que j'aurais voulu.... mais enfin il y avait quand même l'esprit aussi qui était là), je me suis retrouvé dans un château à la française, où j'ai ouvert un centre d'évangélisation pour les jeunes. Et depuis nous avons eu de grandes joies. Des jeunes qui ont été libérés, délivrés par la puissance du Saint-Esprit, des jeunes qui ont été délivrés par la puissance du Seigneur. C'est ça, oui, et je vous demande de prier pour cette œuvre.

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Je comprends que le Seigneur m'a choisi pour ce travail. Le Seigneur a un plan pour chacun de nous. Il a permis que je me retrouve drogué à la morphine, il a permis que je me retrouve clochard en 1948, parce qu'il avait un plan pour son œuvre. Et il faut que l'on sache, que vous sachiez bien aimés, ce que le Seigneur a pour chacun de nous. Un plan différent. Et ce qu'il nous demande c'est la disponibilité. Si nous savons être disponibles, à l'écoute, sensibles à l'esprit, alors le Seigneur nous conduira, nous dirigera. Il nous poussera dans un endroit où il y aura la bénédiction, parce que nous sommes dans le milieu où Dieu nous veut.
Je voudrais aussi vous donner un témoignage de baptême dans le Saint-Esprit. J'ai été dirigé par ce prédicateur gitan dans une Assemblée Pentecôtiste. Bon. Je suis rentré et j'ai écouté la parole de Dieu. J'ai obéi à la parole de Dieu et j'ai cherché ce baptême du Saint-Esprit.
J'avais fait maintes fois des recherches dans l'Assemblée. Rien. Rien ne venait. Je ne comprenais pas pourquoi. Je n'étais pas baptisé du Saint-Esprit. Et puis au moement où je m'y attendais le moins, un dimanche soir, je raccompagnais mes beaux-parents chez eux et je rentrais à dix heures du soir à cent kilomètres à l'heure sur l'autoroute, et j'étais seul dans la voitutre. Et je parlais au seigneur dans ma voiture. J'ai été obligé de m'arrêter en catastrophe sur le bord de la route. Je parlais "en langue". J'étais rempli du saint-Esprit, et jusqu'à deux heurs du matin, au bord de l'autoroute, le Seigneur m'a baptisé de son esprit.
Voyez, le Seigneur a des plans mervielleux, des situations quelquefois cocasses. Le seigneur est vraiment bon et vraiment extraordinaire, et je lui rends vraiment grâce pour tout ce qu'il a fait dans ma vie. Et je voudrais que ce témoignage vous aide à comprendre, eh bien, que le Seigneur m'a béni, et qu'il veut aussi vous bénir tous.
Le Seigneur est merveilleux. Il est vraiment merveilleux. À lui soit toute la gloire.
Alléluia !
L'assemblée entonne un chant à la gloire du seigneur.

Commentaire du copiste : Voilà. C'est terminé. Vous en penserez ce que vous voudrez.


SOMMAIRE

AVANT - PROPOS

I - LA NÉVROSE CHRÉTIENNE ET L'HOMME

1 - LA SACRALISATION DE L'ÉCRASEMENT
- Une belle image de prêtre
- Un agrégé de physique impuissant
- Une religieuse - objet
- Un prêtre marié
- Un médecin catholique pratiquant

2 - COMMENT LE CHRÉTIEN SE LIBÈRE-T- IL DE LA CULPABILITÉ ENSEIGNÉE ?
- La confession et la bonne conscience

3 - L'ÉDUCATION CHRÉTIENNE EN QUESTION
- Ses bases et ses conséquences humaines et sociales

4 - MALADIE ET CULPABILITÉ DANS LA THÉOLOGIE CHRÉTIENNE

II - LA NÉVROSE CHRÉTIENNE ET LA CIVILISATION

1 - CRISE DE CIVILISATION OU ÉVOLUTION
- L'effondrement de la société patriarcale
- Sécularisation et désacralisation
- Le rôle de la psychologie et de la psychanalyse

2 - LA NÉVROSE INSTITUTIONNELLE DE L'ÉGLISE
- Un surmoi hypertrophié et un moi écrasé
- Le Pape dénonce le déclin de la morale

III - POUR UNE NOUVELLE ÉDUCATION ET UNE NOUVELLE ÉGLISE

1 - L'ÉDUCATION DE L'AMOUR DE SOI
2 - L'ÉGLISE ASSEMBLÉE DU PEUPLE
3 - ADAM ET ABRAHAM
4 - IL FAUT DÉCOLONISER L'ENFANT
5 - OUVRIERS PRÊTRES ET PRÊTRES - OUVRIERS

IV - ÉPILOGUE : JÉSUS HOMME LIBRE

ANNEXE : Témoignage enregistré au magnétophone au cours d'une réunion charismatique.